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Full text of "Moeurs des insectes : morceaux choisis. Extraits des Souvenirs entomologiques .."

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in  2010  witii  funding  from 

Universityof  Ottawa 


http://www.archive.org/details/moeursdesinsecteOOfabr 


Moeurs  des  Insectes 


DU  MÊME  AUTEUR  A  LA  MEME  LIBRAIRIE 


Bonrenirs  Entomologiques.  —  Etudes  snr  l'instinct  et  les  inœnn 
des  Insectes.  (Dix  séries.)  Chaque  série  forme  un  vol.  in-8»  avec 
Illustrations,  broché  ou  relié  toile. 

(Voir  à  la  fin  du  prAseui   v  .iumé  les  tables  d«*  noaiières  d^UilUM 
de  cea  dix  aériea.) 


Lectures  Scientifiques  Illustrées  : 

L«S  Serviteurs  :  Récits  de  l'oncle  Paul  sur  les  animaux  domestique», 

in-ia  cart. 
Ltf   Auxiliaires  :  Récits  de  l'oncle  Paul  sur  les  animaux   utile»  i 

l'Agriculture,  in-8»  br. 
hêt  Ravageurs  :   Récits  de  l'oncle  Paul  sur  les  insectes  nuisibles  i 

l'Agriculture,  in-8»  br, 
La  Plante  :  Leçons  à  mon  fils  sur  la  Botanique,  in-8*  br. 
Xi«  Terre  :  Lectures  et  Leçons  pour  tous,  in-8»  br. 
Le  Ciel  :  Lectures  et  Leçons  pour  tous,  in-8*  br. 
Lectures  sur  la  Zoologie,  in-8*  br. 
Lectures  sur  la  Botanique,  in-8*  br. 

Lectures  Instructives  Illustrées  : 

Les  Petites  Filles  :  Premier  livre  de  lecture,  in-i8  cart. 

Même  ouvrage  (i6  grav.   noires,  8  chromolitho.)  in-ia  c. 
aurore  :  Cent  récits  sur  des  sujets  variés,  in-ia  cart. 
Le   Ménage  :    Causeries   d'Aurore  avec   ses  nièce»   sur  l'Économio 

domestique,  in-ia  cart. 
Maître  Paul  :  Simples  récits  sur  la  Science,  in-ia  cart. 
Le  Liyre  des  champs  :  Entretien  de  l'Oncle  Paul  avec  ses  neveux 

«ur  l'Agriculture,  in-ia  cart  . 
L'Industrie  :  Simples  récits  de  l'oncle  Paul  sur  l'Origine.  l'Histoire 

éi  la  Fabrication  des  choses  d'un  emploi  général,  in-ia  c. 
Le    Livre   d'histoire  :   Récits  scientifiques  de  l'oncle  Paul  à  ses 

neveux,   in-ia  cart. 
Chimie    agricole   :    Lectures    courantes    pour    toutes    les   Ecoles 

in-ia  cart. 
Le  Chimie   de   l'oncle  Paul  :   Lectures  courantes  pour  toutes  les 

Ecoles,  in-ia  cart. 


SI'  Mille. 


J.-H.  FABRE 


Mœurs 


'^^ 


•/ 


des  Insectes 

MORCEAUX    CHOISIS 

Extraits  des  Souvenirs  "Entomologiques 


PLANCHES    HORS    TEXTE 


d'après  les  photographies  de  PaL«r-Ti,   FABRE 


PARIS 
LIBRAIRIE     DELAGR 

l5,     RUE     SOUFFLOT,      l5 


Tous  droits  de  reproduction,  de  traduction  et  d'adaptation 
réservés  pour  tous  pays. 


}  1  ^^ 


EXTRAIT    DU    RAPPORT 

DB 

M.     PAUL    THUREAXJ-DAlSrGIN 

Secrétaire  perpétuel 
de   l'Académie    Française 

SUR  LES  CONCOURS  DE  L'ANNÉE  1910 


LES  PRIX  LITTÉRAIRES 


J'ai  réservé  pour  la  fin  le  plus  considérable  de  nos  prix  directs, 
le  prix  Née,  accordé  à  l'auteur  des  Souvenirs  Entomologiques, 
M.  Jean-Henri  Fabre.  Ce  n'est  pas  à  lui  qu'on  pourrait  reprocher 
d'indiscrètes  sollicitations. 

Dans  son  ermitage  de  Sérignan,  où  il  poursuit  une  longue  vie 
de  travail,  vie  si  modeste  qu'en  dépit  de  merveilleuses  découvertes 
elle  est  demeurée  longtemps  obscure,  M.  Fabre  ne  pensait  pas  à 
l'Académie  Française.  Celle-ci  a  été  d'autant  plus  heureuse  de  lui 
montrer  qu'elle  pensait  à  lui.  Elle  n'a  certes  pas  la  prétention  de 
rien  ajouter  à  la  gloire,  maintenant  universellement  reconnue,  du 
savant  naturaliste,  de  celui  que  Darwin  nommait  c  l'observateur 
inimitable  >,  qui  est  à  l'œuvre  depuis  presque  un  siècle,  —  il  a 
quatre-vingt-sept  ans,  et  sa  vocation  date  de  sa  septième  année,  — 
admirable  patience  qui  eût  mérité  d'inspirer  à  M.  de  Buffon  sa 
définition  du  génie.  Ce  que  l'Académie  française  se  croit  autorisée 
ï  récompenser,  c'est  l'œuvre  littéraire  de  l'homme  qui,  à  cinquante- 
six  ans,  s'est  mis  en  tête  de  nous  raconter  comment,  durant  tant 
d'années,  tantôt  dans  son  jardin  brûlé  du  soleil,  tantôt  devant  des 
laboratoires  aussi  ingénieux  que  rustiques,  plus  souvent  par  les 
champs  et  les  routes  de  Provence,  il  a  regardé  vivre  les  insectes  et 
a  fini  par  surprendre  les  secrets  les  plus  cachés  de  leur  existence, 
qui  nous  a  fait  assister  aux  émotions  de  ses  recherches,  aux  joies 
de  ses  découvertes,  qui  fait  revivre  devant  nous  les  drames,  les 
comédies,  les  romans,  les  épopées  de  ce  monde  minuscule  et 
éphémère,  et  qui,  pour  nos  délices,  à  nous  autres  profanes,  a  écrit 
ainsi  dix  volumes  de  Souvenirs. 

A  tous,  fût-ce  aux  hommes  qui  se  croient  les  moins  curieux  des 
i:hoses  de  l'histoire  naturelle,  je  ne  me  lasserai  pas  de  dire  : 

Lisez  ces  récits,  vous  en  goûterez  le  charme,  la  bonhomie, 
la  sim  licite,  la  vie,  vous  vous  passionnerez  à  cette  science  aimable 
qui  se  fa  au  jour  le  jour,  dans  les  belles  heures  de  l'été,  «  au  chant 
des  cigales  »,  à  cette  science  qui  n'a  rien  de  germanique,  oh  non  ! 
qui  est  bien  atine,  virgilienne  par  moments,  qui  donne  la  main  à 
la  poésie,  qui  .est,  enfin,  si  pénétrée  d'amour  qu'il  semble,  parfois, 
que  de  ces  humbles  souvenirs  entomologiques,  s'élève  une  strophe 
du  Cantique  des  Créatures. 

Paul  THUREAU-DANGIN. 


MŒURS  DES  INSECTES 


LA    FABLE    DB    LA    CIGALB    ET    LA    FOURMI 

La  renommée  se  fait  surtout  avec  des  légendes;  le 
conte  a  le  pas  sur  l'histoire  dans  le  domaine  de  l'animal 
comme  dans  le  domaine  de  l'homme.  L'insecte,  en  par- 
ticulier, s'il  attire  notre  attention  d'une  manière  ou  de 
l'autre,  a  son  lot  de  récits  populaires  dont  le  moindre 
souci  est  celui  de  la  vérité. 

Et,  par  exemple,  qui  ne  connaît,  au  moins  de  nom,  la 
Cigale?  Où  trouver,  dans  le  monde  entomologique,  une 
renommée  pareille  à  la  sienne>  Sa  réputation  de  chan- 
teuse passionnée,  imprévoyante  de  l'avenir,  a  servi  de 
thème  a  nos  premiers  exercices  de  mémoire.  En  de  petits 
vers,  aisément  appris,  on  nous  la  montre  fort  dépourvue 
quand  la  bise  est  venue  et  courant  crier  famine  chez  la 
Fourmi,  sa  voisine.  Mal  accueillie,  l'emprunteuse  reçoit 
une  réponse  topique,  cause  principale  du  renom  de  la 
bête.  Avec  leur  triviale  malice,  les  deux  courtes  lignes  : 

Vous  chantiez  !  j'en  suis  bien  aise. 
Eh  bien,  dansez  maintenant, 

ont  plus  fait  pour  la  célébrité  de  l'insecte  que  ses  exploits 
de  virtuosité.  Cela  pénètre  comme  un  coin  dans  l'esprit 
infantile  et  n'en  sort  jamais  plus. 

La  plupart  ignorent  le  chant  de  la  Cigale,  cantonnée 
dans  la  région  de  l'olivier;  nous  savons  tous,  grands  et 
petits,  sa  déconvenue  auprès  de  la  Fourmi.  A  quoi  tient 
donc  la  renommée!  Un  récit  de  valeur  fort  contestable, 
où  la  morale  est  offensée  tout  autant  que  l'histoire  natu- 


3  MOEURS    DES    INSECTES 

relie,  un  conte  de  nourrice  dont  tout  le  mérite  est  d'être 
court,  telle  est  la  base  d'une  réputation  qui  dominera  leâ 
ruines  des  âges  tout  aussi  crânement  que  pourront  le 
faire  les  bottes  du  Petit  Poucet  et  la  galette  du  Chape- 
ron Rouge. 

L'enfant  est  le  conservateur  par  excellence.  L'usage, 
les  traditions,  deviennent  indestructibles  unefois  confiés 
aux  archives  de  sa  mémoire.  Nous  lui  devons  la  célébrité 
de  la  Cigale,  dont  il  a  balbutié  les  infortunes  en  ses  pre- 
miers essais  de  récitation.  Avec  lui  se  conserveront  les 
grossiers  non-sens  qm  font  le  tissu  de  la  fable  :  la  Cigale 
souffrira  toujours  de  la  faim  quand  viendront  les  froids, 
bien  qu'il  n'y  ait  plus  de  Cigales  en  hiver;  elle  deman- 
dera toujours  l'aumône  de  quelques  grains  de  blé,  nour- 
riture incompatible  avec  sondélicat  suçoir;  en  suppliante, 
elle  fera  la  quête  de  mouches  et  de  vermisseaux,  elle  qui 
ne  mange  jamais. 

A  qui  revient  la  responsabilité  de  ces  étranges  erreurs? 
La  P'ontaine,  qui  nous  charme  dans  la  plupart  de  ses 
tables  par  une  exquise  finesse  d'observation,  est  ici  bien 
mal  inspiré.  H  connaît  à  fond  ses  premiers  sujets,  le 
Ilenard,  le  Loup,  le  Chat,  le  Bouc,  le  Corbeau,  le  Rat,  la 
Belette  et  tant  d'autres,  dont  il  nous  raconte  les  faits  et 
gestes  avec  une  délicieuse  précision  de  détails.  Ce  sont 
des  personnages  du  pays,  des  voisins,  des  commensaux. 
Leur  vie  publique  et  privée  se  passe  sous  ses  yeux;  mais 
la  Cigale  est  étrangère  là  où  gambade  Jeannot  Lapin; 
La  Fontaine  ne  Ta  jamais  entendue,  ne  l'a  jamais  vue. 
Pour  lui,  la  célèbre  chanteuse  est  certainement  une 
sauterelle. 

Grandville,  dont  le  crayon  rivalise  de  fine  malice  avec 
le  texte  illustré,  commet  la  même  confusion.  Dans  son 
dessin,  voici  bien  la  Fourmi  costumée  en  laborieuse  mé- 
nagère. Sur  le  seuil  de  sa  porte,  à  côté  de  gros  sacs  de 
blé,  elle  tourne  dédaigneusement  le  dos  à  l'emprunteuse 
qui  tend  la  patte,  pardon,  la  main.  Grand  chapeau  en 
cabriolet,  guitare  sous  le  bras,  jupe  collée  aux  mollets 


LA    FABLB    DE    LA    CIGALB    BT    LA    FOLKMI  ] 

par  la  bise,  tel  est  le  second  personnage,  à  efligie  parfaite 
de  sauterelle.  Pas  plus  que  La  Fontaine,  Granville  n'a 
soupçonné  la  vraie  Cigale;  il  a  magnifiquement  traduit 
l'erreur  générale. 

D'ailleurs,  dans  sa  maigre  historiette,  La  Fontaine 
n'est  que  l'écho  d'un  autre  fabuliste.  La  légende  de  la 
Cigale,  si  mal  accueillie  de  la  Fourmi,  est  vieille  comm* 
l'égoïsme,  c'est-à-dire  comme  le  monde.  Les  bambins 
d'Athènes,  se  rendant  à  l'école  avec  leur  cabas  en  spar» 
terie  bourré  de  figues  et  d'olives,  la  marmottaient  déjà 
comme  leçon  à  réciter.  Ils  disaient  :  «  En  hiver,  les  Four- 
mis font  sécher  au  soleil  leurs  provisions  mouillées.  Sur- 
vient en  suppliante  une  Cigale  affamée.  Elle  demande 
quelques  grains.  Les  avares  amasseuses  répondent  :  «  Tu 
((  chantais  en  été,  danse  en  hiver.  »  Avec  un  peu  plus 
d'aridité,  c'est  exactement  le  thème  de  La  Fontaine, 
contraire  à  toute  saine  notion. 

La  fable  nous  vient  néanmoins  de  la  Grèce,  pays  pai 
excellence  de  l'Olivier  et  de  la  Cigale.  Esope  en  est-il  bien 
l'auteur,  comme  le  veut  la  tradition  >  C'est  douteux.  Peu 
importe  après  tout  :  le  narrateur  est  Grec,  il  est  compa- 
lîriote  de  la  Cigale,  qu'il  doit  suffisamment  connaître.  Il 
n'y  a  pas  dans  mon  village  de  paysan  assez  borné  pour 
ignorer  le  défaut  absolu  de  Cigales  en  hiver  ;  tout  remueur 
de  terre  y  connaît  le  premier  état  de  l'insecte,  la  larve, 
que  sa  bêche  exhume  si  souvent  quand  il  faut,  i  l'appro- 
che des  froids,  chausser  les  oliviers;  il  sait,  l'ayant  vu 
mille  fois  sur  le  bord  des  sentiers,  comment  en  été  cette 
(arve  sort  de  terre,  par  un  puits  rond,  son  ouvrage; 
comment  elle  s'accroche  à  quelque  brindille,  se  fend  sur 
le  dos,  rejette  sa  dépouille,  plus  aride  qu'un  parchemin 
raccorni,  et  donne  la  Cigale,  d'un  tendre  vert  d'herbe 
rapidement  remplacé  par  le  brun. 

Le  paysan  de  l'Attique  n'était  pas  un  sot,  lui  non  plus  ; 
il  avait  remarqué  ce  qui  ne  peut  échapper  au  regard  le 
moins  observateur;  il  savait  ce  que  savent  si  bien  mes 
rustiques  voisins.  Le  lettré,  quel  qu'il  soit,  auteur  de  la 


4  MŒURS    DES    INSECTES 

fable,  se  trouvait  dans  les  meilleures  conditions  pour  être 
au  courant  de  ces  choses-là.  D'où  proviennent  alors  les 
erreurs  de  son  récita 

Moins  excusable  que  La  Fontaine,  le  fabuliste  grec 
racontait  la  Cigale  des  livres,  au  lieu  d'interroger  la  vraie 
Cigale,  dont  les  cymbales  résonnaient  à  ses  côtés;  in- 
soucieux du  réel,  il  suivait  la  tradition.  Il  était  lui-même 
l'écho  d'un  raconteur  plus  ancien;  il  répétait  quelque 
légende  venue  de  l'Inde,  la  vénérable  mère  des  civilisa- 
tions. Sans  savoir  au  juste  le  thème  que  le  calam  de 
l'Hindou  avait  confié  à  l'écriture  pour  montrer  à  quel 
péril  conduit  une  vie  sans  prévoyance,  il  est  à  croire  que 
la  petite  scène  animale  mise  en  jeu  était  plus  rapprochée 
du  vrai  que  ne  l'est  le  colloque  entre  la  Cigale  et  la 
Fourmi.  L'Inde,  grande  amie  des  bêtes,  était  incapable 
de  pareille  méprise-  Tout  semble  le  dire  :  le  personnage 
principal  de  l'affabulation  primitive  n'était  pas  notre 
Cigale,  mais  bien  quelque  autre  animal,  un  insecte  si 
Ton  veut,  dont  les  mœurs  concordaient  convenablement 
avec  le  texte  adopté. 

Importé  en  Grèce,  après  avoir  pendant  de  longs  siè- 
cles fait  réfléchir  les  sages  et  amusé  les  enfants  sur  les 
bords  de  l'Indus,  l'antique  conte,  vieux  peut-être  comme 
le  premier  conseil  d'économie  d'un  père  de  famille,  et 
transmis  avec  plus  ou  moins  de  fidélité  d'une  mémoire  à 
l'autre,  dut  se  trouver  altéré  dans  ses  détails,  comme  le 
sont  toutes  les  légendes,  que  le  cours  des  âges  accom- 
mode aux  circonstances  des  temps  et  des  lieux. 

Le  Grec,  n'ayant  pas  dans  ses  campagnes  l'insecte 
dont  parlait  l'Hindou,  fit  intervenir  par  à  peu  près  la 
I  Cigale,  de  même  qu'à  Paris,  la  moderne  Athènes,  la 
Cigale  est  remplacée  par  la  Sauterelle.  Le  mal  était  fait. 
Désormais  indélébile,  confiée  qu'elle  est  à  la  mémoire 
de  l'enfant,  l'erreur  prévaudra  contre  une  vérité  qui 
crève  les  yeux. 

Essayons  de  réhabiliter  la  chanteuse  calomniée  par  îa 
fable.    C'est  une  importune   voisine,  je  me  hâte  de  le 


Pendant  les  fortes  chaleurs  de  l'été,  les  altérés, 
LES  Fourmis  surtout,  accourent  aux  buvettes  de  la  Cigale. 


LA    FABLE    DE    LA    CIGALE    ET    LA    FOURMI  5 

reconnaître.  Tous  les  étés,  elle  vient  s'établir  par  centai- 
nes devant  ma  porte,  attirée  qu'elle  est  par  la  verdure 
de  deux  grands  platanes;  et  là,  du  lever  au  coucher  du 
soleil,  elle  me  martèle  le  cerveau  de  sa  rauque  symphonie. 
Avec  cet  étourdissant  concert,  la  pensée  est  impossible; 
l'idée  tournoie,  prise  de  vertige,  incapable  de  se  fixer. 
Si  je  n'ai  pas  profité  des  heures  matinales,  la  journée 
est  perdue. 

Ah!  bête  ensorcelée,  plaie  de  ma  demeure  que  je  vou- 
drais si  paisible,  on  dit  que  les  Athéniens  t'élevaient 
en  cage  pour  jouir  à  Taise  de  ton  chant.  Une,  passe 
encore,  pendant  la  somnolence  de  la  digestion  ;  mais  des 
centaines,  bruissant  à  la  fois  et  vous  tympanisant  l'ouïe 
lorsque  la  réflexion  se  recueille,  c'est  un  vrai  supplice! 
Tu  fais  valoir  pour  excuse  tes  droits  de  première  occu- 
pante. Avant  mon  arrivée,  les  deux  platanes  t'apparte- 
naient sans  réserve;  et  c'est  moi  qui  suis  l'intrus  sous 
leur  ombrage.  D'accord  :  mets  néanmoins  une  sourdine 
à  tes  cymbales,  modère  tes  arpèges,  en  faveur  de  ton 
historien. 

La  vérité  rejette  comme  invention  insensée  ce  que  nous 
dit  le  fabuliste.  Qu'il  y  ait  parfois  des  relations  entre  la 
Cigale  et  la  Fourmi,  rien  de  plus  certain;  seulement  ces 
relations  sont  l'inverse  de  ce  qu'on  nous  raconte.  Elles 
ne  viennent  pas  de  l'initiative  de  la  première,  qui  n'a 
jsmais  besoin  du  secours  d'autrui  pour  vivre;  elles  vien- 
nent de  la  seconde,  rapace  exploiteuse,  accaparant 
dans  ses  greniers  toute  chose  comestible.  En  aucun 
temps,  la  Cigale  ne  va  crier  famine  aux  portes  des  four- 
miHères,  promettant  loyalement  de  rendre  intérêt  et 
principal;  tout  au  contraire,  c'est  la  Fourmi  qui,  pressét 
par  la  disette,  implore  la  chanteuse.  Que  dis-je,  im- 
plore! Emprunter  et  rendre  n'entrent  pas  dans  les 
mœurs  de  la  pillarde.  Elle  exploite  la  Cigale,  effronté- 
ment la  dévalise.  Expliquons  ce  rapt,  curieux  point  d'his- 
toire non  encore  connu. 

En   juillet,   aux  heures    étouffantes    de  l'apres-midi. 


6  MŒURS    DES    INSECTES 

lorsque  la  plèbe  insecte,  exténuée  de  soif,  erre  cherchant 
en  vain  à  se  désaltérer  sur  les  tleurs  fanées,  taries,  la 
Cigale  se  rit  de  la  disette  générale.  Avec  son  rostre,  fine, 
vrille,  elle  met  en  perce  une  pièce  de  sa  cave  inépuisable. 
Etablie,  toujours  chantant,  sur  un  rameau  d'arbuste, 
elle  fore  l'écorcc  ferme  et  lisse  que  gonfle  une  sdve 
mûrie  par  le  soleil.  Le  suçoir  ayant  plongé  par  le  trou 
de  bonde,  délicieusement  elle  s'abreuve,  immobile, 
recueillie,  tout  entière  aux  charmes  du  sirop  et  de  la 
chanson. 

Surveillons-la  quelque  temps.  Nous  assisterons  peut- 
être  à  des  misères  inattendues.  De  nombreux  assoiffés 
rôdent,  en  effet  ;  ils  découvrent  le  puits  que  trahit  un  suin- 
tement sur  la  margelle.  Ils  accourent,  d'abord  avec  quel- 
que réserve,  se  bornant  à  lécher  la  liqueur  extravasée. 
Je  vois  s'empresser  autour  de  la  piqûre  mellifluc  des 
Guêpes,  des  Mouches,  des  Forficules,  des  Sphex,  des 
Pompiles,  des  Cétoines,  des  Fourmis  surtout. 

Les  plus  petits,  pour  se  rapprocher  de  la  source,  se 
glissent  sous  le  ventre  de  la  Cigale,  qui,  débonnaire,  se 
hausse  sur  les  pattes  et  laisse  passage  libre  aux  impor- 
tuns; les  plus  grands,  trépignant  d'impatience,  cueillent 
vite  une  lippée,  se  retirent,  vont  faire  un  tour  sur  les  ra- 
meaux voisins,  puis  revienncat  plus  entreprenants.  Les 
convoitises  s'exacerbent  :  les  réservés  de  tantôt  devien- 
nent turbulents  agresseurs,  disposés  à  chasser  de  la 
source  le  puisatier  qui  l'a  fait  jaillir. 

En  ce  coup  de  bandits,  les  plus  opiniâtres  sont  les 
Fourmis.  J'en  ai  vu  mordiller  la  Cigale  au  boutdes  pattes  : 
j'en  ai  surpris  lui  tirant  le  bout  de  Taile,  lui  grimpant 
sur  le  dos,  lui  chatouillant  l'antenne.  Une  audacieuse 
s'est  permis,  sous  mes  yeux,  de  lui  saisir  le  suçoir,  s'ef- 
forçant  de  l'extraire. 

Ainsi  tracassé  par  ces  nains  et  à  bout  de  patience,  le 
géant  finit  par  abandonner  le  puits.  Il  fuit  en  lançant 
aux  détrousseurs  un  jet  de  son  urine.  Qu'importe  à  la 
Fourmi  cette  expression  de  souverain  mépris  1  Son  but 


LA    FABLE    DE    LA    CIGALB    ET    LA    FOURMI  ^ 

est  atteint.  La  voilà  maîtresse  de  la  source,  trop  tôt  tarie 
quand  ne  fonctionne  plus  la  pompe  qui  la  faisait  sourdre. 
C'est  peu,  mais  c'est  exquis.  Autant  de  gagné  pour  at- 
tendre nouvelle  lampée,  acquise  de  la  même  manière 
dès  que  l'occasion  s'en  présentera. 

On  le  voit  :  la  réalité  intervertit  à  fond  les  rôles  ima- 
ginés par  la  fable.  Le  quémandeur  sans  délicatesse,  ne 
reculant  pas  devant  le  rapt,  c'est  la  Fourmi;  l'artisan 
industrieux,  partageant  volontiers  avec  qui  souffre,  c'est 
la  Cigale.  Encore  un  détail,  et  l'inversion  des  rôles  s'ac- 
cusera davantage.  Après  cinq  à  six  semaines  de  liesse, 
long  espace  de  temps,  la  chanteuse  tombe  du  haut  de 
l'arbre,  épuisée  par  la  vie.  Le  soleil  dessèche,  les  pieds 
des  passants  écrasent  le  cadavre.  Forban  toujours  ea 
quête  de  butin,  la  Fourmi  le  rencontre.  Elle  dépèce  la 
riche  pièce,  la  dissèque,  la  cisaille,  la  réduit  en  miettes, 
qui  vont  grossir  son  amas  de  provisions,  il  n'est  pas  rare 
de  voir  la  Cigale  agonisante,  dont  l'aile  frémit  encore 
dans  la  poussière,  tiraillée,  écartelée  par  une  escouade 
d'équarrisseurs.  Elle  en  est  toute  noire.  Après  ce  trait 
de  cannibalisme,  la  preuve  est  faite  des  vraies  relations 
entre  les  deux  insectes. 

L'antiquité  classique  avait  la  Cigale  en  haute  estime. 
Le  Béranger  hellène,  Anacréon,  lui  consacre  une  ode  où 
la  louange  est  singulièrement  exagérée.  ((  Tu  es  presque 
semblable  aux  dieux  )),  dit-il.  Les  raisons  qu'il  donne  de 
cette  apothéose  ne  sont  pas  des  meilleures.  Elles  consis- 
tent en  ces  trois  privilèges  :  '///yev^ç,  àîraQ/,;,  xvai^ÔTv.pxff 
née  de  la  terre,  insensible  à  la  douleur,  chair  dépourvue 
de  sang.  N'allons  pas  reprocher  au  poète  ces  erreurs, 
alors  de  croyance  générale  et  perpétuées  bien  longtemps 
après,  jusqu'à  ce  que  se  soit  ouvert  l'œil  scrutateur  de 
l'observation.  D'ailleurs,  en  de  petits  vers  où  la  mesure 
et  l'harmonie  font  leprincipal  mérite,  on  n'y  regarde  pas 
de  si  près. 

Même  de  nos  jours,  les  poètes  provençaux,  familiers 
avec  la  Cigale  tout  autant  qu'Anacréon,  ne  sont  gaére 


8  MOEURS    DES    INSECTES 

soucieux  du  vrai  en  célébrant  l'insecte  qu'ils  ont  pris 
pour  emblème.  Un  de  mes  amis,  fervent  observateur  et 
réaliste  scrupuleux,  échappe  à  ce  reproche.  Il  m'autorise 
à  extraire  de  son  portefeuille  la  pièce  provençale  sui- 
vante, où  sont  mis  en  relief,  avec  pleine  rigueur  scienti- 
fique, les  rapports  de  la  Cigale  et  de  la  Fourmi.  Je  lui 
laisse  la  responsabilité  de  ses  images  poétiques  et  de  ses 
aperçus  moraux,  fleurs  délicates  étrangères  à  mon  terrain 
de  naturaliste;  mais  j'affirme  la  véracité  de  son  récit,  con- 
forme à  ce  que  je  vois  tous  les  étés  sur  les  lilas  de  mon 
jardin.  J'accompagne  son  œuvre  d'une  traduction,  en 
bien  des  cas  approximative,  le  français  n'ayant  pas  tou- 
jours Téquivalent  du  terme  provençal. 

LA  CIGALO   E  LA   FOURNIGO 

I 

Jour  de  Dieu,  queto  caud!  Bèu  tèms  pèr  la  cigalo, 

Que,  trefoulido,  se  regalo 
D'uno  raisso  de  fie  ;  bèu  tèms  pèr  la  meissoun. 

Dins  lis  erso  d'or,  lou  segaire, 
Ren  plega,  pitre  au  vent,  rustico  e  canto  gaire  : 
Dins  soun  gousiè,  la  set  estranglo  la  cansoun. 

Tèms  benesi  pèr  tu.  Dounc,  arditl  cigaleto, 
Fai-lei  brusi,  ti  chimbaleto, 


LA   CIGALE   ET   LA   FOURMI 

I 

Jour  de  Dieu,  quelle  chaleur!  Beau  temps  pour  la  cigale  —  qui, 
folle  de  joie,  se  régale  —  d'une  averse  de  feu  ;  beau  temps  pour  la 
moisson.  —  Dans  les  vagues  d*or,  le  moissonneur,  —  reins  ployés, 
poitrine  au  vent,  travaille  dur  et  ne  chante  guère  :  —  dans  son 
gosier,  la  soif  étrangle  la  chanson. 

Temps  béni  pour  toi.  Donc,  hardi,  Cigale  mignonne,  •—  fajs-lç$ 


1-A    FABïR    DB    La    CIGALE    ET    LA    FOURMI 

E  brandusso  lou  ventre  à  creba  ti  mirau. 

L'Orne  enterin  mando  la  daio, 
Que  vai  balin-balan  de  longo  e  que  dardaio 
L'uiau  de  soun  acié  sus  li  rous  espigau. 

Plèn  d'aigo  pèr  la  péiro  e  tampouna  d'erbiho 
Lou  coufié  sus  l'anco  pendiho. 

Se  la  péiro  es  au  frès  dins  soun  estui  de  bos 
E  se  de  longo  es  abèurado, 

L'Orne  barbelo  au  fio  d'aqueli  souleiado 

Que  fan  bouli  de  fes  la  mesoulo  dis  os. 

Tu,  Cigalo,  as  un  biais  pèr  la  set  :  dins  la  rusco 
Tendro  e  jutouso  d'uno  busco, 

L'aguio  de  toun  bè  cabusso  e  cavo  un  pous. 
Lou  siro  monto  pèr  la  draio. 

T'amourres  à  la  fon  melicouso  que  raio, 

E  dou  sourgènt  sucra  bèves  lou  teta-dous. 

Mai  pas  toujour  en  pas,  oh  I  que  nàni  :  de  laire, 

Vesin,  vesino  o  barrulaire, 
T'an  vist  cava  lou  pous.  An  set;  vènon,  doulènt, 

Te  prène  un  degout  pèr  si  tasso. 


bruire,  tes  petites  cymbales,  —  et  trémousse  le  ventre  à  crever  tes 
miroirs.  —  L'homme  cependant  lance  la  faux,  —  qui  va  continuel- 
lement oscillante,  fait  rayonner  —  l'éclair  de  son  acier  sur  les  roux 
épis. 

Pleine  d'eau  pour  la  pierre  et  tamponnée  d'herbages,  —  la  cuvette 
pendille  sur  la  hanche.  —  Si  la  pierre  est  au  frais  dans  son  étui  de 
bois,  —  sans  cesse  abreuvée,  —  l'homme  halette  au  feu  de  ces 
coups  de  soleil  —  qui  font  bouillir  parfois  la  moelle  des  os. 

!  Toi,  Cigale,  tu  as  une  ressource,  pour  la  soif  :  dans  l'écorce  — 
tendre  et  juteuse  d'un  rameau,  —  l'aiguille  de  ton  bec  plonge  et  fore 
un  puits.  —  Le  sirop  monte  par  l'étroite  voie.  —  Tu  t'abouches  à 
la  fontaine  mielleuse  qui  coule,  —  et  du  suintement  sucré  tu  bois 
l'exquise  lampée. 

Mais  pas  toujours  en  paix,  oh  !  que  non  :  des  larrons,  —  voisins, 
voisines  ou  vagabonds,  —  t'ont  vue  creuser  le  puits.  Ils  ont  soif;  ils 
viennent,  dolents,  —  te  prendre  une  goutte  pour  leurs  tasses.  — 


10  MO^i'RS    DES    JNSE    T^n 

Mcsfiso-te,  ma  bello  :  aqueli  curo-biasso, 
Unibie  d'abord,  soun  lèu  de  gusas  insoulént. 

Quision  un  chicouloun  de  rèn;  pièi  de  ti  rcsto 
Soun  plus  countènt,  ausson  la  teslo 

E  volon  tout.  L'auran.  Sis  arpioun  en  rastèu 
Te  gatihoun  lou  bout  de  l'alo. 

Sus  ta  larjo  esquinasso  es  un  mounto-davalo; 

T'aganton  pèr  lou  bè,  li  bano,  lis  ar tèu  ; 

Tiron  d'eici,  d'eilà.  L'impaciènci  te  gagno. 

Pst  1  pst  1  d'un  giscle  de  pissagno 
Asperges  l'assemblado  e  quites  lou  ramèu. 

T'en  vas  bèn  liuen  de  la  racaio, 
Que  t'a  rauba  lou  pous,  e  ris,  e  se  gougnio, 
E  se  lipo  li  brego  enviscado  de  mèu. 

Or  d'aqueli  boumian  abèura  sens  fatigo, 
Lou  mai  tihous  es  la  fournigo. 

Mousco,  cabrian,  guespo  e  tavan  embana, 
Espeloufi  de  touto  meno, 

Costo-en-long  qu'à  toun  pous  lou  souleias  ameno, 

N'an  pas  soun  testardige  à  te  faire  enana. 


Mt^fie-toi,  ma  belle  :  ces  vide-besace,  — humbles  d'abord,  sont  bien- 
tôt des  gredins  insolents. 

Ils  quêtent  une  gorgée  de  rien  ;  puis  de  tes  restes  —-  ils  ne  sont 
plus  satisfaits,  ils  relèvent  la  tête  —  et  veulent  le  tout.  Ils  l'auront 
Leurs  griffes  en  râteau  —  te  chatouillent  le  bout  de  l'aile.  —  Sur  ta 
large  échine,  c'est  un  monte-dcscend  ;  —  ils  te  saisissent  par  le  bec, 
les  cornes,  les  orteils; 

Ils  tirent  d'ici,  de  là.  L'impatience  te  gagne.  —  Pst!  pst!  d'un  jti 
d'urine  —  tu  asperges  l'assemblée  et  tu  quittes  le  rameau.  —  Tu 
t'en  vas  bien  loin  de  la  racaille  —  qui  t'a  dérobé  le  puits,  et  rit,  et 
se  gaudit,  —  et  se  lèche  les  lèvres  engluées  de  miel. 

Or  de  ces  bohémiens  abreuvés  sans  fatigue,  —  le  plus  tenace  est 
u  fourmi.  —  Mouches,  frelons,  guêpes,  scarabées  cornus,  —  aigre- 
htïs  Je  toute  espèce,  —  fainéants  qu'à  ton  puits  le  gros  soleil  amène, 
—  n'ont  pas  son  entêtement  à  te  faire  partir. 


LA    FABLE    DE    LA    CIGALE    ET    LA    FOURMI  II 

Pèr  t'esquicha  l'artèu,  te  coutiga  lou  mourre, 

Te  pessuga  lou  nas^  pèr  courre 
A  roumbro  de  toun  ventre,  oscol  degun  la  v?u. 

Lou  marrit-pèu  prend  pèr  escale 
Une  patto  e  te  monte,  ardido,  sus  lis  alo, 
E  s'espasso,  insoulènto,  e  vai  d'amont,  d'avau. 


Arc  veici  qu'es  pas  de  crèire. 

Ancian  tèms,  nous  dison  li  rèire, 
Ut7  jour  d'ivèr;  la  fam  te  prenguè.  Lou  front  bas 

E  d'escoundoun  anères  vèire, 
Dins  si  grand  magasin,  la  fournigo,  eilàbas. 

L'endrudido  au  soulèu  secavo, 
Avans  de  lis  escoundre  en  cavo, 

Si  blad  qu'aviè  mousi  l'eigagno  de  la  niue. 
Quand  èron  lest  lis  ensacavo. 

Tu  survènes  alor,  emé  de  plour  is  iue. 


Pour  te  presser  l'orteil,  te  chatouiller  la  face,  —  te  pincer  le  nez, 
pour  courir  —  à  l'ombre  de  ton  ventre,  vraiment  nul  ne  la  vaut.  — 
La  coquine  prend  pour  échelle  —  une  patte  et  te  monte,  audacieuse, 
sur  les  ailes;  —  elle  s'y  promène,  insolente,  et  va  d'en  haut,  d'en 
bas. 


Maintenant  voici  qui  n'est  pas  h  croire.  —  Autrefois,  nous  disent 
les  anciens,  —  un  jour  d'hiver,  la  faim  te  prit.  Le  front  bas  —  et  en 
cachette,  tu  allas  voir,  —  dans  ses  grands  magasins,  la  fourmi,  sous 
terre. 

L'enrichie  au  soleil  séchait,  —  avant  de  les  cacher  en  cave,  —  ses 
blés  qu'avait  moisis  la  rosée  de  la  nuit.  —  Quand  ils  étaient  prêts, 
cl^e  les  mettait  en  sac.  —  Tu  surviens  alors,  avec  des  pleurs  aux 
yeux. 


12  MOEURS    DES    INSECTES 

lè  dises  :  «  Fai  bèn  fre  ;  l'aurasso 
D'un  caire  à  l'autre  me  tirasso 

Avanido  de  fam.  A  toun  riche  mouloun 
Leisso-me  prène  pèr  ma  biasso. 

Te  Ion  rendrai  segur  au  bèu  tèms  di  meloun. 

«  Presto-me  un  pau  de  gran.  »  Mai,  bourc, 
Se  cresès  que  l'autro  t'escouto, 

T'enganes.  Di  gros  sa,  rèn  de  rèn  sara  tièu. 
0  Vai-t'en  plus  liuen  rascla  de  bouto; 

Crebo  de  fam  l'ivèr,  tu  que  cantes  l'estièu.  a 

Ansincharro  la  fablo  antico 

Pér  nous  counséia  la  pratico 
Di  sarro-piastro,  urous  de  nousa  li  courdoun 

De  si  bourso.  —  Que  la  coulico 
Rousiguè  la  tripaio  en  aqueli  coudoun  I 

Me  fai  susa,  lou  fabuliste, 
Quand  dis  que  l'ivèr  vas  en  quisto 

De  mousco,  verme,  gran,  tu  que  manges  jamai. 
De  blad  !  Que  n'en  fariès,  ma  fisto  I 

As  ta  fon  melicouso  e  demandes  rèn  mai. 


Tu  lui  dis  :  «  Il  fait  bien  froid  ;  la  bise  —  d'un  coin  à  l'autre  me 
traîne  —  mourante  de  faim.  A  ton  riche  monceau  —  laisse-moi 
prendre  pour  ma  besace.  —  Je  te  le  rendrai,  bien  sûr,  au  beau 
temps  des  melons. 

«  Prête-moi  un  peu  de  grain.  »  Mais  va,  —  si  tu  crois  que  l'autre 
t'écoute,  —  tu  te  trompes.  Des  gros  sacs,  tu  n'auras  rien  de  rien. 
—  a  File  plus  loin,  va  racler  des  tonneaux;  crève  de  faim  l'hiver, 
toi  qui  chantes  l'été  !  o 

Ainsi  parle  la  fable  antique  —  pour  nous  conseiller  la  pratique  — 
des  grippe-sous,  heureux  de  nouer  les  cordons  —  de  leurs  bour- 
ses... Que  la  colique  —  ronge  les  entrailles  à  ces  sots! 

Il  m'indigne,  le  fabuliste,  —  quand  il  dit  que  l'hiver  tu  vas  en 
quête  —  de  mouches,  vermisseaux,  grains,  toi  qui  ne  manges  ja- 
mais. —  Du  blé  1  Qu'en  ferais-tu,  ma  foi  !  —  Tu  as  ta  fontaine  mieil- 
leuse,  et  tu  ne  demandes  rien  de  plus. 


La  Cigale  et  sa  dépouille  de  nymphe. 


LA    FABLE    DE    LA    CIGALE    ET    LA    FOURM! 

Que  t'enchau  l'ivèr  I  Ta  famiho 

A  la  sousto  en  terro  soumiho, 
Et  tu  dormes  la  som  que  n'a  ges  de  revèi  ; 

Touncadabre  toumbo  en  douliho. 
CJn  jour,  en  tafurant,  la  fournigo  lou  véi, 

De  ta  magro  peu  dessecado 

La  marriasso  fai  becado  ; 
Te  euro  lou  perus,  te  chapouto  à  moucèu, 

T'encafourno  pèr  car-salado, 
Reouisto  prouvisioun,  l'ivèr,  en  tèms  de  neu. 


II! 

Vaqui  l'istori  vcritablo 

Bèn  liuen  dôu  conte  de  la  fablo, 


'0. 


Que  n'en  pensas,  canèu  de  sort- 
—  O  ramaissaire  de  dardeno . 
Det  croucu,  boumbudo  bedeno 
Que  gouvernas  lou  mounde  emé  lou  coflfrCff'ort^ 

Fasès  courre  lou  bru,  canaio, 
Que  l'artisto  jamai  travaio 


Que  t'importe  l'hiver  I  Ta  famille  —  à  l'abri  sous  terre  sommeille 
—  et  tu  dors  le  somme  qui  n'a  pas  de  réveil.  —  Ton  cadavre  tombe 
c     loques.  —  Un  jour,  en  furetant,  la  fourmi  le  voit. 

De  ta  maigre  peau  desséchée  —  la  méchante  fait  curée;  —  elle 
te  vide  la  poitrine,  elle  te  découpe  en  morceaux,  —  elle  t'emmaga- 
sine pour  salaison,  —  provision  de  choix,  l'hiver,  en  temps  de 
neige. 

III 

Voilà  l'histoire  véritable  —  bien  loin  du  dire  delà  fable.  —  Qu'en 
pensez -vous,  sacrebleul  — O  ramasseurs  de  liards,  — doigts  crochus, 
bombées  bedaines  —  qui  gouvernez  le  monde  avec  le  coffre-fort. 

Vous  faites  co<di  le  bruit,  canaille.  —  que  l'artiste  jsmais  ne  tra- 


14  MCEURS    DES    INSECTBS 

E  dèu  pati,  lou  bedigas. 
Teisas-vous  dounc  :  quand  di  lambrusco 
La  Cigalo  a  cava  la  rusco, 
Raubas  soun  bèure,  e  pièi,  morto,  la  rousigas. 


vaille  —  et  qu'il  doit  pâtir,  l'imbécile.  —  Taisez-vous  donc  :  quand 
des  lambrusques  —  la  Cigale  a  foré  l'écorce,  —  vous  lui  dérobez 
son  boire,  et  puis.,  morte,  vous  la  rongez. 

En  son  expressif  idiome  provençal,  ainsi  parle  mon 
ami,  réhabilitant  la  Cigale  calomniée  par  le  fabuliste. 


li 


LA    CIGALE.    LA    SORTIE    DU    TERRIER 

Vers  le  solstice  d'été  paraissent  les  premières  Ciga- 
les. Sur  les  sentiers  de  fréquent  passage,  calcinés  parle 
soleil,  durcis  par  le  piétinement,  s'ouvrent,  au  niveau  du 
«cl,  des  orifices  ronds  où  pourrait  s'engager  le  pouce. 
Ce  sont  les  trous  de  sortie  des  larves  de  Cigale,  qui 
rcniontent  des  profondeurs  pour  venir  se  transformer  à 
la  surface.  On  en  voit  un  peu  partout,  sauf  dans  les  ter- 
rains remués  par  la  culture.  Leur  emplacement  habi- 
tuel est  aux  expositions  les  plus  chaudes  et  les  plus  ari- 
des, en  particulier  au  bord  des  chemins.  Puissamment 
oiîiillée  pour  traverser  au  besoin  le  tuf  et  l'argile  cuite, 
la  larve,  sortant  de  terre,  affectionne  les  points  les 
plus  durs. 

Une  allée  du  jardin,  convertie  en  petit  Sénégal  par 
le  réverbération  d'un  mur  exposé  au  midi,  abonde  en 
trous  de  sortie.  Dans  les  derniers  jours  de  juin,  je 
procède  à  l'examen  de  ces  puits  récemment  abandon- 
nés. Le  sol  est  si  compact  qu'il  me  faut  le  pic  pour 
l'attaquer. 

Les  orifices  sont  ronds,  avec  un  diamètre  de  deux  cen- 
timètres et  demi  à  peu  près.  Autour  de  ces  orifices,  abso- 
lument aucun  déblai,  aucune  taupinée  de  terre  refoulée 
a  j  dehors.  Le  fait  est  constant  :  jamais  trou  de  Cigale 
n'est  surmonté  d'un  amas,  comme  le  sont  les  terriers  des 
Géotrupes,  autres  vaillants  excavateurs.  La  marche  du 
travail  rend  compte  de  cette  différence.  Le  bousier 
^jrogiesse  de  l'exiérieur  à  l'intérieur  ;  il  commence  ses 


iô  MOEURS    DES    INSECTES 

fouilles  par  rcmbouchurc  du  puits,  ce  qui  lui  permet  de 
remonter  et  d'amonceler  à  la  surface  des  matériaux 
extraits.  La  larve  de  la  Cigale,  au  contraire,  va  de 
l'intérieur  à  l'extérieur  ;  elle  ouvre  en  dernier  lieu  la  porte 
de  sortie,  qui,  libre  seulement  à  la  fin  du  travail,  ne  peut 
servir  au  débarras.  Le  premier  entre  et  sur  le  seuil  du 
logis  dresse  une  taupinée  ;  la  seconde  sort  sans  pouvoir 
rien  accumuler  sur  un  seuil  qui  n'existe  pas  encore. 

Le  canal  de  la  Cigale  descend  à  quatre  décimètres  en- 
viron. Il  est  cylindrique,  un  peu  tortueux  suivant  les  exi- 
gences du  terrain,  et  toujours  rapproché  de  la  verticale, 
direction  de  moindre  trajet.  Il  est  parfaitement  libre  dans 
toute  sa  longueur.  Vainement  on  cherche  les  déblais 
que  pareille  excavation  suppose;  on  n'en  voit  nulle 
part.  Ce  canal  se  termine  en  cul-de-sac,  en  loge  un  peu 
plus  spacieuse,  à  parois  unies,  sans  le  moindre  vestige 
de  communication  avec  une  galerie  quelconque,  prolon- 
gement du  puits. 

D'après  sa  longueur  et  son  diamètre,  l'excavation  re- 
présente un  volume  d'environ  deux  cents  centimètres 
cubes.  Qu'est  devenue  la  terre  enlevée)  Forés  dans  un 
milieu  très  aride  et  très  friable,  le  puits  et  la  logedu  fond 
devraient  avoir  des  parois  poudreuses,  d'éboulement 
facile,  si  rien  autre  n'était  intervenu  que  le  travail  de 
perforation.  Ma  surprise  n'est  pas  petite  de  trouver,  au 
contraire,  des  surfaces  badigeonnées,  crépies  avec  une 
bouillie  de  terre  argileuse.  Elles  ne  sont  pas  précisément 
lisses,  il  s'en  faut  de  beaucoup,  mais  enfin  leurs  âprctés 
sont  noyées  sous  une  couche  d'enduit;  leurs  matériaux 
croulants,  imprégnés  d'agglutinatif,  sont  maintenus  en 
place. 

La  larve  peut  aller  et  venir,  remonter  au  voisinage  de 
la  surface,  redescendre  dans  son  refuge  du  fond,  sans 
amener,  sous  ses  pattes  griffues,  des  éboulements  qui 
encombreraient  le  tube,  rendraient  pénible  l'ascension, 
impraticable  la  retraite.  Le  mineur  étançonne  avec  des 
pieux  et  des  traverses  les  parois  de  ses  galeries;  le  cons- 


LA    CIGALE.    —    LA    SORTIE    DU    TERRIER  I7 

tructeur  de  voies  ferrées  souterraines  maintient  ses  tun- 
nels avec  un  revêtement  de  maçonnerie  ;  ingénieur  non 
moins  avisé,  la  larve  de  Cigale  cimente  son  canal,  tou- 
jours libre  malgré  la  durée  du  service. 

Si  je  surprends  la  bête  au  moment  où  elle  émerge  du 
sol  pour  gagner  un  rameau  voisin  et  s'y  transformer,  je 
la  vois  aussitôt  faire  prudente  retraite  et  redescendre, 
sans  le  moindre  embarras,  au  fond  de  sa  galerie,  preuve 
que,  même  sur  le  point  d'êtreebandonnée  pour  toujours, 
la  demeure  ne  s'encombre  pas  de  déblais. 

Le  tube  d'ascension  n'est  pas  une  œuvre  improvisée  à 
la  iiâtejdansl'impatience  de  venir  au  soleil  ;  c'est  un  vrai 
manoir,  une  demeure  où  la  larve  doit  faire  long  séjour. 
Ainsi  le  disent  les  murailles  badigeonnées.  Telle  précau- 
tion serait  inutile  pour  une  simple  issue  abandonnée 
aussitôt  que  perforée.  A  n'en  pas  douter,  il  y  a  là  une 
sorte  d'observatoire  météorologique  où  se  prend  connais- 
sance du  temps  qu'il  fait  au  dehors.  Sous  terre,  à  la  pro- 
fondeur d'une  brassée  et  plus,  la  larve,  mûre  pour  la 
sortie,  ne  peut  guère  juger  si  les  conditions  climatologi- 
ques  sont  bonnes.  Son  climat  souterrain,  trop  lentement 
V8îiable,  ne  saurait  lui  fournir  les  indications  précises 
que  réclame  l'acte  le  plus  important  de  la  vie,  la  venue 
au  soleil  pour  la  métamorphose. 

Patiemment,  des  semaines,  des  mois  peut-être,  elle 
creuse,  déblaye,  raffermit  une  cheminée  verticale,  en  res- 
pectant à  la  surface,  pour  s'isoler  du  dehors,  une  couche 
d'un  travers  de  doigt  d'épaisseur.  Au  bas,  elleseménage 
un  réduit  mieux  soigné  que  le  reste.  C'est  là  sonrefuge, 
sa  loge  d'attente,  où  elle  repose  si  les  renseignements 
pris  lui  conseillent  de  différer  l'émigration.  Au  moindre 
pressentiment  des  belles  journées,  elle  grimpe  là-haut, 
elle  ausculte  l'extérieur  à  travers  le  peu  de  terre  formant 
couvercle,  elle  s'informe  de  la  température  et  de  l'hy- 
grométrie de  l'air. 

Si  les  choses  ne  vont  pas  à  souhait,  s'il  y  a  menace 
d'une  ondée,  d'un  coup  de  bise,  événements  de  mortelle 


l8  MŒURS    DES    INSECTES 

gravité  quand  se  fait  l'excoriation  de  la  tendre  Cigale, 
la  prudente  redescend  au  fond  du  tube  pour  attendre 
encore.  Si  l'état  atmosphérique  est,  au  contraire,  favo- 
rable, le  plafond  est  abattu  en  quelques  coups  de  griffe, 
et  la  larve  émerge  du  puits. 

Tout  semble  l'affirmer  :  la  galerie  de  la  Cigale  est 
une  salle  d'attente,  un  poste  météorologique  où  la  larve 
longtemps  séjourne,  tantôt  se  hissant  au  voisinage  de 
la  surface  pour  s'enquérir  de  la  climatologie  extérieure, 
tantôt  gagnant  les  profondeurs  pour  mieux  s'abriter. 
Ainsi  s'expliquent  l'opportunité  d'un  reposoir  à  la  base 
et  la  nécessité  d'un  enduit  fixateur  sur  des  parois  que  de 
continuelles  allées  et  venues  ne  manqueraient  pas  de 
faire  crouler. 

Ce  qui  s'explique  moins  aisément,  c'est  la  disparition 
complète  des  déblais  correspondant  à  l'excavation.  Que 
sont  devenus  les  deux  cents  centimètres  cubes  de  terre 
fournis  en  moyenne  par  un  puits?  11  n'y  a  rien  au  dehors 
qui  les  représente;  rien  non  plus  au  dedans.  Et  puis,  de 
quelle  façon,  dans  un  sol  aride  comme  cendre,  est  obte- 
nue la  bouillie  dont  les  parois  sont  enduites? 

Les  larves  qui  rongent  le  bois,  celles  du  Capricorne 
et  des  Buprestes,  par  exemple,  sembleraient  devoir 
répondre  à  la  première  question.  Elles  progressent  dans 
un  tronc  d'arbre,  elles  y  creusent  des  galeries  en  man- 
geant la  matière  de  la  voie  ouverte.  Détachée  parcelle  à 
parcelle  par  les  mandibules,  cette  matière  est  digérée 
Elle  traverse  d'un  bout  à  l'autre  le  corps  du  pionnier, 
cède  en  passant  ses  maigres  principes  nutritifs,  et  s'ac- 
cumule en  arrière  en  obstruant  à  fond  la  voie  où  le  ver 
ne  doit  plus  repasser.  Le  travail  d'extrême  division,  soit 
par  les  mandibules,  soit  par  l'estomac,  permet  dans  les 
matériaux  digérés  un  tassement  supérieur  à  celui  du  bois 
intact,  et  de  là  résulte,  en  avant  de  la  galerie,  un  vide, 
une  loge  où  la  larve  travaille,  loge  très  réduite  en  lon- 
gueur, juste  suffisante  aux   manœuvres  de  l'incarcérée. 

Ne  serait-ce  pas  de  façon  analogue  que  la  larve  de  la 


LA    CIGALE.    —    LA    SORTIE    DU    TERRIER  IQ 

Cigale  fore  son  canal)  Certes,  les  déblais  d'excavation 
ne  lui  passent  pas  à  travers  le  corps;  la  terre,  fût-elle 
rhutnus  le  plus  souple,  n'entre  absolument  pour  rien 
dans  sa  nourriture.  Mais  enfin,  les  matériaux  enlevés 
De  seraient-ils  pas  tout  simplement  rejetés  en  arrière  à 
mesure  que  le  travail  progresse) 

La  Cigale  reste  quatre  années  en  terre.  Cette  longue 
vie  ne  se  passe  pas,  bien  entendu,  au  fond  du  puits  que 
nous  venons  de  décrire,  gîte  de  préparation  pour  la 
sortie.  La  larve  y  vient  d'ailleurs,  d'assez  loin  sans  doute. 
C'est  une  vagabonde,  allant  d'une  racine  à  l'autre  im- 
planter son  suçoir.  Quand  elle  se  déplace,  soit  pour  fuir 
'es  hautes  couches  trop  froides  en  hiver,  soit  pour  s'ins- 
taller en  meilleure  buvette,  elle  se  fraye  un  chemin  en 
rejetant  en  arrière  les  matériaux  ébranlés  par  le  croc  de 
ses  pics.  Cette  méthode  est  incontestable. 

Comme  aux  larves  du  Capricorne  et  des  Buprestes,  il 
suiTu  à  la  voyageuse  d'avoir  autour  d'elle  le  peu  d'es- 
pace libre  que  nécessitent  ses  mouvements.  Des  terres 
humides,  molles,  aisément  compressibles,  sont  pourellc 
ce  qu'est  pour  les  autres  la  bouillie  digérée.  Cela  se 
tasse  sans  difficulté,  cela  se  condense  et  laisse  place 
vacante. 

La  difficulté  est  d'un  autre  ordre,  avec  le  puits  de 
sortie  dans  un  milieu  très  sec,  éminemment  rebelle  à  la 
compression  tant  que  se  maintiendra  son  aridité.  Que  la 
larve,  commençant  l'excavation  de  son  couloir,  ait  re- 
jeté en  arrière,  dans  une  galerie  antérieure  maintenant 
disparue,  une  partie  des  matériaux  fouillés,  c'est  assez 
probable,  bien  que  rien  dans  l'état  des  choses  ne  l'af- 
firme ;  mais  si  l'on  considère  la  capacité  du  puits  et  l'ex- 
trême difficulté  de  trouver  place  pour  d'aussi  volumi- 
neux déblais,  le  doute  vous  reprend,  et  l'on  se  dit  :  «  A 
ces  déblais,  il  fallait  un  spacieux  vide,  obtenu  lui-même 
par  le  déplacement  d'autres  décombres  non  moins  diffi- 
cultueux  à  loger.  La  place  à  faiie  en  suppose  une  autre 
où  seront  refoulées  ies  terres  extraites.  »  On  tourne  ainsi 


20  MOEURS    DES    INSBCTES 

dans  un  cercle  vicieux,  le  seul  tassement  de  matière» 
poudreuses  rejetées  en  arrière  ne  suffisant  pas  à  l'cxpli- 
caiion  d'un  vide  aussi  considérable.  Pour  se  débarrasser 
des  terres  encombrantes,  la  Cigale  doit  avoir  une  mé- 
thode spéciale.  Essayons  de  lui  dérober  son  secret. 

Examinons  une  larve  au  moment  où  elle  émerge  du 
sol.  Elle  est  presque  toujours  plus  ou  moins  souillée  de 
boue,  tantôt  fraîche  et  tantôt  desséchée.  Les  outils  de 
fouille,  les  pattes  antérieures,  ont  la  pointe  de  leur  pic 
noyée  dans  un  glo-bule  de  limon;  les  autres  portent 
gantelet  boueux;  le  dos  est  maculé  d'argile.  On  dirait 
un  égoutier  qui  vient  de  remuer  la  vase.  Ces  souillures 
sont  d'autant  plus  frappantes  que  l'animal  sort  d'uG 
terrain  très  sec.  On  s'attend  à  le  voir  poudreux,  ca 
le  trouve  crotté. 

Encore  un  pas  dans  cette  voie,  et  le  problème  du  puila 
est  résolu.  J'exhume  une  larve  quand  elle  travaille  à  sa 
galerie  de  sortie.  Le  hasard  des  fouilles  me  vaut  de  loin 
en  loin  cette  bonne  fortune,  après  laquelle  il  serait  inu- 
tile de  courir,  lorsque  rien  au  dehors  ne  guide  les  recher- 
ches. L'heureuse  trouvaille  en  est  à  ses  débuts  d'exca- 
vation. Un  pouce  de  canal,  libre  de  tout  décombre,  et  au 
fond  la  chambre  de  repos,  voilà  pour  le  moment  tout 
l'ouvrage.  En  quel  état  est  l'ouvrière?  Voici. 

La  larve  est  d'une  coloration  bien  plus  pâle  que  celles 
que  je  prends  à  leur  sortie.  Les  yeux,  si  gros,  sont  ca 
particulier  blanchâtres,  nébuleux,  louches,  non  aptes  à 
voir  apparemment.  A  quoi  bon  la  vue  sous  terre)  Ceux 
des  larves  issues  du  sol  sont,  au  contraire,  noirs,  lui- 
sants, et  dénotent  l'aptitude  à  la  vision.  Apparue  au  so- 
leil, la  future  Cigale  doit  rechercher,  parfois  assez  loin 
du  trou  de  sortie,  le  rameau  de  suspension  où  se  fera 
ia  métamorphose;  y  voir  lui  est  alors  d'utilité  manifeste. 
Il  suffit  de  cette  maturité  de  la  vue  accomplie  pendant 
les  préparatifs  de  la  délivrance,  pour  nous  montrer  que 
la  larve,  loin  d'improviser  à  la  hâte  son  canal  d'ascen- 
sion, y  travaille  longtemp8. 


LA    CIGALB.    LA    SORTIE    DU    TERRIER  31 

En  outre,  la  larve  pâle  et  aveugle  est  plus  volumi- 
neuse qu'à  l'état  mûr.  Elle  est  gonflée  de  liquide  et 
comme  atteinte  dhydropisie.  Saisie  entre  les  doigts, 
elle  laisse  suinter  à  l'arrière  une  humeur  limpide  qui 
lu;  humecte  tout  le  corps.  Ce  fluide,  évacué  par  l'intes- 
tin, est-il  un  produit  de  la  sécrétion  urinaire?  est-il  ie 
simple  résidu  d'un  estomac  uniquement  nourri  de  sève? 
Je  ne  déciderai  pas.  me  bornant  à  l'appeler  urine,  pour 
les  comn-iodiicb  du  langage. 

Eh  bien,  cette  fontaine  d'urine,  voilà  le  mot  de  l'é- 
oigme.  A  mesure  qu'elle  avance  et  qu'elle  fouille,  la 
larve  arrose  les  matériaux  poudreux  et  les  convertit  en 
pare,  aussitôt  appliquée  contre  les  parois  par  la  pres- 
sion de  l'abdomen.  A  l'aridité  première  succède  la  plas- 
ticité. La  boue  obtenue  pénètre  dans  les  interstices  d'un 
sol  grossier;  la  partie  la  mieux  délayée  s'infiltre  avant; 
le  reste  se  comprime,  se  tasse,  en  occupant  les  intervalles 
vides.  Ainsi  s'obtient  une  galerie  libre,  sans  déblais  au- 
cuns, parce  que  les  décombres  poudreux  sont  utilisés  sur 
place  en  mortier  plus  compact,  plus  homogène  que  le 
terrain  traversé. 

La  larve  travaille  donc  au  sein  d'une  fange  glaiseuse, 
et  telle  est  la  cause  de  ses  souillures,  si  étonnantes 
quand  on  la  voit  sortir  d'un  sol  sec  à  l'excès.  L'insecte 
parfait,  quoique  affranchi  désormais  de  toute  corvée  de 
mineur,  ne  renonce  pas  ea  plein  à  l'outre  urineuse;  des 
restes  en  sont  conservés  comme  moyen  de  défense.  Ob- 
servé de  trop  près,  il  lance  à  l'importun  un  jet  d'urine  et 
brusquement  s'envole.  Sous  ses  deux  formes,  la  Cigale, 
malgré  son  tempérament  sec,  est  un  irrigateur  émérite. 

Tout  hydropique  qu'elle  est,  la  larve  ne  peut  avoir 
assez  de  liquide  pour  humecter  et  convertir  en  boue  aisé- 
ment compressible  la  longue  colonne  de  terre  qui  doit 
s'évider  en  canal.  Le  réservoir  s'épuise,  et  la  provision 
doit  se  lenouvelcr.  Où  et  commenta  Je  crois  l'entrevoir. 

Les  quelques  puits  mis  à  découvert  dans  toute  leur 
longueur  avec  les  soins  minutieux  que  pareille  fouiile 


33  MŒURS    DES    l?iSECniE'S 

exige,  me  montrent  au  fond,  incrustée  dans  la  paroi  àt 
la  loge  terminale,  une  racine  vivante,  parfois  de  U 
grosseur  d'un  crayon,  parfois  du  calibre  d'une  paille.  La 
partie  visible  de  cette  racine  est  de  faible  étendue,  quel- 
ques millimètres  à  peine.  Le  reste  s'engage  dans  la  terre 
environnante.  Est-ce  rencontre  fortuite  que  cette  source 
de  sève?  Est-ce  recherche  spéciale  de  la  part  de  la  larve? 
J'incline  vers  la  seconde  alternative,  tant  se  répète  la 
présence  d'une  radicelle,  au  moins  lorsque  ma  fouille 
est  bien  conduite. 

Oui  :  la  Cigale  creusant  sa  loge,  amorce  de  la  future 
cheminée,  recherche  le  voisinage  immédiat  d'une  petite 
racine  fraîche;  elle  en  met  à  nu  une  certaine  portion, 
qui  continue  la  paroi  sans  faire  saillie.  Ce  point  vivant 
de  la  muraille,  voilà,  je  le  pense,  la  fontaine  où  se  re- 
nouvelle, à  mesure  qu'il  en  est  besoin,  la  provision  de 
l'oulre  urineuse.  Son  réservoir  est-il  tari  par  la  conver- 
sion d'une  aride  poussière  en  boue,  le  mineur  descend 
dans  sa  loge,  il  implante  son  suçoir,  et  copieusement  s'a» 
breuve  à  la  tonne  encastrée  dans  le  mur.  Le  bidon  bien 
garni,  il  remonte.  Il  reprend  l'ouvrage,  humectant  le  dur 
pour  mieux  l'abattre  de  la  griffe,  réduisant  les  décom- 
bres en  boue  pour  les  tasser  autour  de  lui  et  obtenir 
passage  libre.  Ainsi  doivent  se  passer  les  choses.  Ev. 
l'absence  de  l'observation  directe,  ici  impraticable,  U 
logique  et  les  circonstances  l'afiirment. 

Si  le  baril  de  la  racine  fait  défaut,  si,  de  plus  le  réser- 
voir de  l'intestin  est  épuisé,  qu'adviendra-t-il?  L'expé- 
rience suivante  va  nous  le  dire.  —  Une  larve  est  prise 
sortant  du  sol.  Je  la  mets  au  fond  d'une  éprouvette  et  la 
couvre  d'une  colonne  de  terre  aride,  médiocrement  tas- 
sée. Cette  colonne  a  un  décimètre  et  demi  de  hauteur. 
La  larve  vient  d'abandonner  une  excavation  trois  fois 
plus  longue,  dans  un  sol  de  même  nature,  mais  de  résis- 
tance bien  supérieure.  Maintenant  ensevelie  sous  ma 
courte  colonne  poudreuse,  sera-t-elle  capable  de  remon- 
ter à  la  surface?  Si   la  vigueur  suffisait,  l'issue   serait 


LA    CIGALE.     —    LA    SORTIE    DU    TERRIER  33 

certaine.  Pour  qui  vient  de  trouer  un  terrain  dur,  que 
peut  être  un  obstacle  sans  consistance? 

Des  doutes  cependant  me  prennent.  Pour  abattre  l'é- 
cran qui  la  séparait  encore  du  dehors,  la  larve  a  dépensé 
ses  dernières  réserves  en  liquide.  L'outre  est  à  sec,  et 
nul  moyen  de  la  remplir  en  l'absence  d'une  racine  vi- 
vante. Mes  soupçons  de  l'insuccès  sont  fondés.  Pendant 
trois  jours,  en  effet,  je  vois  l'ensevelie  s'exténuer  en 
efforts  sans  parvenir  à  remonter  d'un  pouce.  Les  maté- 
riaux remués,  impossibles  à  maintenir  en  place  faute  de 
liant,  aussitôt  écartés,  s'éboulent  et  reviennent  sous  les 
pattes.  Travail  sans  résultat  sensible,  toujours  à  recom- 
mencer. Le  quatrième  jour,  la  bête  périt. 

Avec  le  bidon  plein,  le  résultat  est  tout  autre.  Je  sou- 
mets à  la  même  épreuve  une  larve  dont  les  travaux  de 
libération  commencent.  Elle  est  toute  gonflée  d'humeur 
urineuse  qui  suinte  et  lui  humecte  le  corps.  Pour  elle, 
la  besogne  est  aisée.  Les  matériaux  n'offrent  presque 
pas  de  résistance.  Un  peu  d'humidité,  fournie  par  l'outie 
du  mineur,  les  convertit  en  boue,  les  agglutine  et  les 
maintient  à  distance.  Le  canal  s'ouvre,  très  irrégulier, 
il  est  vrai,  et  presque  comblé  en  arrière  à  mesure  que 
l'ascension  progresse.  On  dirait  que  l'animal,  reconnais- 
sant l'impossibilité  de  renouveler  sa  provision  de  liquide, 
économise  le  peu  qu'il  possède  et  n'en  dépense  que  le 
strict  nécessaire  pour  sortir  au  plus  vite  d'un  milieu 
étranger  à  ses  liabitudes.  La  parcimonie  est  si  bien  con- 
duite, que  l'insecte  gagne  la  surface  au  bout  d'une 
dizaine  de  jours. 

La  porte  de  sortie  est  franchie,  abandonnée  toute 
béante,  semblable  au  trou  pratiqué  par  une  grosse  vrille. 
Quelque  temps  la  larve  erre  dans  le  voisinage,  à  la  re- 
cherche d'un  appui  aérien,  menue  broussaille,  touffe  de 
thym,  chaume  de  graminée,  brindille  d'arbuste.  C'est 
trouvé.  Elle  y  grimpe  et  s'y  cramponne  solidement,  la 
tête  en  haut,  avec  les  harpons  des  pattes  antérieures  qui 
se  ferment  et  ne  lâchent  plus.  Les  autres  pattes,  si  les 


24  MŒURS    DES    INSECTES 

dispositions  du  rameau  le  permettent,  prennent  part  à  1? 
sustentation;  dans  le  cas  contraire,  les  deux  crocs  suffi- 
sent. Suit  un  moment  de  repos  pour  permettre  aux  bras 
suspenscurs  de  se  raidir  en  appuis  inébranlables.  Alors  le 
thorax  se  fend  sur  le  dos  et  par  la  fissure,  l'insecte  lente- 
ment émerge.  En  tout  le  travail  dure  une  demi-heure 
e  wiron. 

Voilà  l'insecte  adulte  hors  de  son  masque  mais  com- 
b  en  différent  de  ce  qu'il  sera  tout  à  l'heure  !  Les  ailes 
s  'Ut  lourdes,  humides,  hyalines,  avec  les  nervures  d  un 
vert  tendre.  Le  thorax  est  à  peine  nuage  de  brun.  Tout  le 
reste  du  corps  est  d'un  vert  pâle,  blanchâtre  par  places. 
Un  bain  prolongé  d'air  et  de  chaleur  est  nécessaire  pour 
raffermir  et  colorer  la  frêle  créature.  Deux  heures  se 
passent  environ  sans  amener  de  changement  sensible. 
Appendue  à  sa  dépouille  par  les  seules  griffes  d'avant,  la 
Cigale  oscille  au  moindre  souffle,  toujours  débile,  tou- 
jours verte.  Enfin  le  rembrunissement  se  déclare,  s'accen- 
tue et  rapidement  s'achève.  Une  demi-heure  a  suffi. 
Hissée  au  rameau  de  suspension  à  neuf  heures  du  matin, 
la  Cigale  s'envole,  sous  mes  yeux,  à  midi  et  demi. 

La  défroque  reste,  intacte  moins  sa  fissure,  et  si  soli- 
dement accrochée  que  les  intempéries  de  l'arriére-saison 
ne  parviennent  pas  toujours  à  la  faire  choir.  Pendant 
des  mois  encore;  même  pendant  l'hiver,  très  fréquem- 
ment se  rencontrent  de  vieilles  dépouilles,  appendues 
aux  broussailles  dans  l'exacte  pose  qu'avait  prise  la  larve 
au  moment  de  se  transformer.  Une  nature  coriace,  rap- 
pelant le  parchemin  sec,  en  fait  des  reliques  de  longue 
durée. 

Ah!  la  belle  collection  que  je  pourrais  faire,  sur  le 
compte  de  la  Cigale,  si  j'écoutais  tout  ce  que  me  disent 
les  paysans,  mes  voisins.  Citons  un  trait,  un  seul,  de  son 
histoire  à  la  campagne. 

Êtes-vous  affligé  de  quelque  infirmité  rénale,  ètes- 
vous  ballonné  par  l'hydropisie.  avez-vous  besoin  d'un 
énergique  dépuratif?  La  pharmacopée  villageoise,  UD<i- 


LA    CIGALR      —    LA    SORTIE    DU    TBRRISR  35 

nime  en  ce  sujet,  vous  propose  la  Cigale  comme  remède 
sou\-erain.  L'insecte  sous  sa  forme  adulte  est  recueilli 
en  été.  On  en  fait  des  chapelets,  qui,  desséchés  au  soleil, 
se  conservent  précieusement  en  un  coin  de  l'armoire 
Une  ménagère  croirait  manquer  de  prudence  si  elle  lais- 
sait passer  le  mois  de  juillcl  ians  enfiler  sa  provision. 

Survient-il  quelque  irritation  néphrétique,  quelque 
embarras  des  vo'es  urinaires>  Vite  la  tisane  aux  Cigales. 
R  en,  dit-on,  n'est  aussi  efficace.  Je  rends  grâces  à  la 
bonne  âme  qui  dans  le  temps,  m'a-t-on  raconté  depuis, 
m'a  fait  prendre  à  mon  insu  pareil  breuvage  pour  un 
malaise  quelconque,  mais  je  reste  profondément  incré- 
dule. Ce  qui  me  frappe,  c'est  de  trouver  le  même  re- 
mède préconisé  déjà  par  le  vieux  médecin  d'Anazarbe. 
Dioscoride  nous  dit  :  Cicadœ,  qiiœ  inassatœ  nianduntur, 
vesicœ  doloribus  prosunt.  Depuis  les  temps  reculés  de  ce 
patriarche  de  la  matière  médicale,  le  paysan  provençal 
a  conservé  sa  foi  au  remède  que  lui  ont  révélé  les  Grecs 
venus  de  Phocée  avec  l'olivier,  le  figuier  et  la  vigne.  Une 
seule  chose  est  changée  :  Dioscoride  conseille  de  manger 
les  Cigales  rôties  ;  maintenant  on  les  utilise  bouillies,  on 
les  prend  en  décoction. 

L'explication  qu'on  donne  des  propriétés  diurétiques 
de  l'insecte  est  merveilleuse  de  naïveté.  La  Cigale,  cha- 
cun le  sait  ici,  part  en  lançant  à  la  face  de  qui  veut  la 
saisir  un  brusque  jet  de  son  urine.  Donc  elle  doit  nous 
transmettre  ses  vertus  évacuatrices.  Ainsi  devaient  rai- 
sonner Dioscoride  et  ses  contemporains,  ainsi  raisonne 
encore  le  paysan  de  Provence. 

O  braves  gens  !  que  serait-ce  si  vous  connaissiez  les 
vertus  de  la  larve,  capablede  gâcher  du  morticravec  son 
urine  pour  se  bâtir  unestationmétéorologique  !  Vous  en 
seriez  à  IhyperboledcRabelais  qui  nous  montre  Gargan- 
tua assis  sur  les  tours  deNotre-Dameetnoyant,  dudéluge 
de  sa  puissante  vessie,  tant  de  mille  badauds  parisiens, 
i"::ns  compter  les  femmes  eî  les  petits  enfants. 


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LA    CIGALE.     LE    CHANT 

Dans  mon  voisinage,  je  peux  faire  récolte  de  cinq  es- 
pèces de  Cig^ales  dont  les  deux  principales  sont  la  Cigale 
commune  et  la  Cigale  de  l'orne,  l'une  et  l'autre  fort  ré- 
pandues et  les  seules  connues  des  gens  de  la  campagne. 
jL.a  plus  grosse  est  la  Cigale  commune.  Sommaiiemeot 
décrivons  d'abord  son  appareil  sonore. 

Sous  la  poitrine  du  mâle,  immédiatement  en  arriére 
des  pattes  postérieures,  sont  deux  amples  plaques  semi- 
circulaires,  chevauchant  un  peu  l'une  sur  l'autre,  celle 
de  droite  sur  celle  de  gauche.  Ce  sont  les  volets,  les  cou- 
vercles, les  étouffoirs,  enfin  les  opercules  du  bruyant  ap- 
pareil. Soulevons-les.  Alors  s'ouvrent,  l'une  à  droite, 
l'autre  à  gauche,  deux  spacieuses  cavités  connues  en 
Provence  sous  le  nom  de  chapelle  (li  capello).  Leur  en- 
semble forme  l'église  (la  glèiso).  Elles  sont  limitées  en 
avant  par  une  membrane  d'un  jauae  crème,  fine  et  molle; 
en  arrière  par  une  pellicule  aride,  irisée  ainsi  qu'une 
buiie  de  savon  et  dénommée  miroir  en  provençal 
[mirau). 

L'église,  les  miroirs,  les  couvercles,  sont  vulgairement 
considérés  comme  les  organes  producteurs  du  son.  D'un 
chanteur  qui  manque  de  souffle,  on  dit  qu'il  a  les  miroirs 
crevés  (a  li  miraucreba).  Le  langage  imagé  le  dit  aussi 
du  poètesansinspiration.  L'acousiiquedément  la  croyance 
populaire.  On  peut  crever  les  miroirs,  enlever  les  oper- 
cules d'un  coup  de  ciseaux,  dilacérer  la  membrane  jaune 
auiéneurc,  et  ces  mutilations  n'abolissent  pas  le  chant 


LA    CIGALB.    —    LE    CHANT  2") 

de  la  Cigale  ;  elles  raltèrent  simplement,  l'affaiblisseni 
un  peu.  Les  chapelles  sont  des  appareils  de  résonance. 
Elles  ne  produisent  pas  le  son,  elles  le  renforcent  par  les 
vibrations  de  leurs  membranes  d'avant  et  d'arridre  ;  elle? 
le  modifient  par  leurs  volets  plus  ou  moins  entr'ouveris. 

Le  véritable  organe  sonore  est  ailleurs  et  assez  diffi- 
cile à  trouver  pour  un  novice.  Sur  le  flanc  externe  de 
l'une  et  de  l'autre  chapelle,  à  l'arête  de  Jonction  du  ven- 
tre et  du  dos,  bâille  une  boutonnière  délimitée  par  des 
parois  cornées  et  masquées  par  l'opercule  rabattu.  Don- 
nons-lui le  nom  ôq  fenêtre.  Cette  ouverture  donne  accès 
dans  une  cavité  ou  chambre  sonore  plus  profonde  que  la 
chapelle  voisine,  mais  d'ampleur  bien  moindre.  Immé- 
diatement en  arrière  du  point  d'attache  des  ailes  posté- 
rieures se  voit  une  légère  protubérance,  à  peu  près  ova- 
laire,  qui,  par  sa  coloration  d'un  noir  mat,  se  distingue 
des  téguments  voisins,  à  duvet  argenté.  Cette  protubé- 
rance est  la  paroi  extérieure  de  la  chambre  sonore. 

Pratiquons-y  large  brèche.  Alors  apparaît  à  décou- 
vert l'appareil  producteur  du  son,  la  cymbale.  C'est  une 
petite  membrane  aride,  blanche,  de  forme  ovalaire,  con- 
vexe au  dehors,  parcourue  d'un  bout  à  l'autre  de  soc 
grand  diamètre  par  un  faisceau  de  trois  ou  quatre  nervu- 
res brunes,  qui  lui  donnent  du  ressort,  et  fixée  en  tout 
son  pourtour  dans  un  encadrement  rigide.  Imaginoiis 
que  cette  écaille  bombée  se  déforme,  tiraillée  à  Tinté- 
rieur,  se  déprime  un  peu,  puis  rapidement  revienne  à  sa 
convexité  première  par  le  fait  de  ses  élastiques  ner- 
vures. Un  cliquetis  résultera  de  ce  va-et-vient. 

Il  y  a  une  vingtaine  d'années,  la  capitale  s'était  éprise 
d'un  stupide  jouet  appelé  criquet  ou  cri-cri,  si  je  ne  me 
trompe.  C'était  une  courte  lame  d'acier  fixée  d'un  bout 
sur  une  base  métallique.  Pressée  et  déformée  du  pouce, 
puis  abandonnée  à  elle-même,  tour  à  tour,  ladite  lame, 
à  défaut  d'autre  mérite,  avait  un  cliquetis  fort  agaçant  • 
il  n'en  faut  pas  davantage  pour  captiver  les  suffrages 
populaires-  Le  criquet  eut  ses  jours   de  gloire.  L'oubli 


28  MCBURS    DES    INSBCTBS 

en  a  fait  justice,  et  de  façon  si  radicale  que  je  crains  cic 
se  pas  être  compris  en  rappelant  le  célèbre  engin. 

La  cymbale  membraneuse  et  le  criquet  d'acier  sont 
des  instruments  analogues.  L'un  et  l'autre  bruisscnt  par 
la  déformation  d'une  lame  élastique  et  le  retour  à  l'état 
primitif.  Le  criquet  se  déforme  par  la  pression  du  pouce. 
Comment  se  modifie  la  convexité  des  cymbales)  Reve- 
nons à  l'église,  et  crevons  le  rideau  jaune  qui  délimite 
en  avant  chaque  chapelle.  Deux  gros  piliers  musculaire? 
se  montrent,  d'un  orangé  pâle,  associés  en  forme  de  V 
dont  la  pointe  repose  sur  la  ligne  médiane  de  l'insecte, 
à  la  face  inférieure.  Chacun  de  ces  piliers  charnus  se 
termine  brusquement  en  haut,  comme  tronqué,  et  de  la 
troncature  s'élève  un  court  et  mince  cordon  qui  va  se 
rattacher  latéralement  à  la  cymbale  correspondante. 

Tout  le  mécanisme  est  là,  no-n  moins  simple  que  ce- 
lui du  criquet  métallique.  Les  deux  colonnes  musculai- 
res se  contractent  et  se  relâchent,  se  raccourcissent  et 
s'allongent.  Au  moyen  du  lien  terminal,  elles  tiraillent 
donc  chacune  sa  cymbale,  la  dépriment  et  aussitôt  l'aban- 
donnent à  son  propre  ressort.  Ainsi  vibrent  les  deux 
écailles  sonores. 

Veut-on  se  convaincre  de  l'efficacité  de  ce  méca- 
nisme? Veut-on  faire  chanter  une  Cigale  morte,  mais 
encore  fraîche?  Rien  de  plus  simple.  Saisissons  avec  des 
pinces  l'une  des  colonnes  musculaires  et  tirons  par 
secousses  ménagées.  Le  cri-cri  mort  ressuscite;  à  chaque 
secousse  bruit  le  cliquetis  de  la  cymbale.  C'est  très 
maigre,  il  est  vrai,  dépourvu  de  cette  ampleur  que  le 
virtuose  vivant  obtient  au  moyen  de  ses  chambres  de 
résonance;  l'élément  fondamental  de  la  chanson  n'en 
est  pas  moins  obtenu  par  cet  artifice  d'anatomistc. 

Veut-on,  au  contraire,  rendre  muette  une  Cigrale  vi- 
vante, obstinée  mélomane  qui,  saisie,  tourmentée  entre 
les  doigts,  déplore  son  infortune  aussi  loquacemcnt  que 
tantôt,  sur  l'arbre,  elle  célébr-îit  ses  joies?  Inutile  de  lui 
violenter  les  chapelles,  de  lui  crever  les  miroirs:  lairocc 


LA    CIGALE.    LE    CHàNT  2g 

mutilation  ne  la  modérerait  pas.  Mais,  par  la  bouton- 
nière latérale  que  nous  avons  nommée  fenêtre,  intro- 
duisons une  épingle  et  atteignons  la  cymbale  au  fond 
de  la  chambre  sonore.  Un  petit  coup  de  rien;  et  se  tait 
la  cymbale  trouée.  Pareille  opération  sur  1  autre  flanc 
achève  de  rendre  aphone  l'insecte,  vigoureux  d'ailleurs 
comme  avant,  sans  blessure  sensible.  Qui  n'est  pas  au 
courant  de  l'affaire  reste  émerveillé  devant  le  résultat 
de  mon  coup  d'épingle,  lorsque  la  ruine  des  miroirs  et 
autres  dépendances  de  l'église  n'amène  pas  le  silence. 
Une  subtile  piqûre,  de  gravité  négligeable,  produit  ce 
4uene  donnerait  pas  l'éventrement  de  la  bête. 

Les  opercules,  plaques  rigides  solidement  encas- 
trées, sont  immobiles.  C'est  l'abdomen  lui-même  qui, 
se  relevant  ou  s'abaissant,  fait  ouvrir  ou  fermer  l'égiise. 
Quand  le  ventre  est  abaissé,  les  opercules  obturent 
exactement  les  chapelles,  ainsi  que  les  fenêtres  des 
chambres  sonores.  Le  son  est  alors  affaibli,  sourd, 
étouffé.  Quand  le  ventre  se  relève,  les  chapelles  bâil- 
lent, les  fenêtres  sont  libres,  et  le  son  acquiert  tout  son 
éclat.  Les  rapides  oscillations  de  l'abdomen,  synchro- 
niques  avec  les  contractions  des  muscles  moteurs  des 
cymbales,  déterminent  donc  l'ampleur  variable  du  son, 
qui  semble  provenir  de  coups  d'archet  précipités. 

Si  le  temps  est  calme,  chaud,  vers  l'heure  méridienne, 
léchant  de  la  Cigale  se  subdivise  en  strophes  de  la 
durée  de  quelques  secondes,  et  séparées  par  de  courts 
silences.  La  strophe  brusquement  débute.  Par  une  as- 
cension rapide,  l'abdomen  oscillant  de  plus  en  plus  vite, 
elle  acquiert  le  maximum  d'éclat  ;  elle  se  maintient  avec 
la  même  puissance  quelques  secondes,  puis  faiblit  pai 
degrés  et  dégénère  en  un  frémissement  qui  décroît  à 
mesure  que  le  ventre  revient  au  repos.  Avec  les  der- 
nières pulsations  abdominales  survient  le  silence,  ds 
durée  variable  suivant  l'état  de  l'atmosphère.  Puis  sou- 
dain nouvelle  strophe,  répétition  monotone  de  la  pre- 
mière. Ainsi  de  suite  indéfiniment. 


jO  MOEURS    DES    INSECTES 

Il  arrive  parfois,  surtout  aux  heures  des  soirées  lour- 
des, que  linsecte,  enivré  de  soleil,  abrège  les  silences, 
et  les  supprime  même.  Le  chant  est  alors  continu,  mais 
toujours  avec  alternance  de  crescendo  et  de  decres- 
cendo. C'est  vers  les  sept  ou  huit  heures  du  matin  que 
se  donnent  les  premiers  coups  d'archet,  et  l'orchestre  ne 
cesse  qu'aux  lueurs  mourantes  du  crépuscule,  vers  les 
huit  heures  du  soir.  Total,  le  tour  complet  du  cadran 
pour  la  durée  du  concert.  Mais  si  le  ciel  est  couvert,  si  le 
vent  souffle  trop  froid,  la  Cigale  se  tait. 

La  seconde  espèce,  de  moitié  moindre  que  la  Cigale 
commune,  porte  dans  le  pays  le  nom  de  Cacan,  imita- 
tion assez  exacte  de  sa  façon  de  bruire.  C'est  la  Cigale 
de  l'orne  des  naturalistes,  beaucoup  plus  alerte,  pIu'S 
méfiante  que  la  première.  Son  chant  rauque  et  fort  est 
une  série  de  can  !  can  !  can  !  can  !  sans  aucun  silence 
subdivisant  l'ode  en  strophes.  Par  sa  monotonie,  son 
aigre  raucité,  il  est  des  plus  odieux,  surtout  quand 
l'orchestre  se  compose  de  quelques  centaines  d'exécu- 
tants, ainsi  que  cela  se  passe  sur  mes  deux  platanes 
pendant  la  canicule.  On  dirait  alors  qu'un  amas  de  noix 
sèches  est  ballotté  dans  un  sac  jusqu'à  rupture  des 
coques.  L'agaçant  concert,  vrai  supplice,  n'a  qu'un 
médiocre  palliatif  :  la  Cigale  de  l'orne  est  un  peu  moins 
matinale  que  la  Cigale  commune  et  ne  s'attarde  pas 
autant  dans  la  soirée. 

Bien  que  construit  sur  les  mêmes  principes  fonda- 
mentaux, l'appareil  vocal  offre  de  nombreuses  parti- 
cularités qui  donnent  au  chant  son  caractère  spécial. 
La  chambre  sonore  manque  en  plein,  ce  qui  supprime 
son  entrée,  la  fenêtre.  La  cymbale  se  montre  à  décou- 
vert, immédiatement  en  arrière  de  l'insertion  de  l'aile 
postérieure.  C'est  encore  une  aride  écaille  blanche, 
convexe  au  dehors  et  parcourue  par  un  faisceau  de  cinq 
nervures  d'un  brun  rougeâtre. 

Le  premier  segment  de  l'abdomen  émet  en  avant  une 
large  et  courte  languette  rigide  qui,  par  son  extrémité 


LA    CIGALB.    LK    CHANT  JI 

libre,  s'appuie  sur  la  cymbale.  Cette  languette  peut-être 
comparée  à  la  lame  d'une  crécelle  qui,  au  lieu  de  s'appli- 
quer sur  les  dents  d'une  noix  en  rotation,  toucherait 
plus  ou  moins  les  nervures  de  la  cymbale  vibrante.  De 
là  doit  résulter  en  partie,  ce  me  semble,  le  son  rauque 
et  criard.  Il  n'est  guère  possible  de  vérifier  le  fait  en 
tenant  Tanimal  entre  les  doigts  :  le  Cacan  effarouché  est 
loin  de  faire  entendre  alors  sa  normale  chanson. 

Les  opercules  ne  chevauchent  pas  l'un  sur  l'autre;  ils 
sont,  au  contraire,  séparés  par  un  assez  long  intervalle. 
Avec  les  languettes  rigides,  appendices  de  l'abdomen, 
ils  abritent  à  demi  les  cymbales,  complètement  à  décou- 
vert sur  l'autre  moitié.  Sous  la  pression  du  doigt, 
l'abdomen  bâi-lle  peu  dans  son  articulation  avec  le  tho- 
rax. Du  reste,  l'insecte  se  tient  immobile  quand  il  chante  ; 
il  ignore  les  rapides  trémoussements  du  ventre,  source 
de  modulations  dans  le  chant  de  la  Cigale  commune. 
Les  chapelles  sont  très  petites,  presque  négligeables 
comme  appareils  de  résonance.  Il  y  a  toutefois  des 
miroirs,  mais  fort  réduits  et  mesurant  un  millimètre  à 
peine.  En  somme,  l'appareil  de  résonance,  si  développé 
dans  la  Cigale  commune,  est  ici  très  rudimentaire.  Com- 
ment alors  se  renforce,  jusqu'à  devenir  intolérable,  le 
maigre  cliquetis  des  cymbales? 

La  Cigale  de  l'orne  est  ventriloque.  Si  l'on  examine 
l'abdomen  par  transparence,  on  le  voit  translucide  dans 
ses  deux  tiers  antérieurs.  D'un  coup  de  ciseaux  retran- 
chons le  tiers  opaque  où  sont  relégués,  réduits  au  strict 
indispensable,  les  organes  dont  ne  peuvent  se  passer  la 
propagation  de  l'espèce  et  la  conservation  de  l'individu. 
Le  reste  du  ventre  largement  bâille  et  présente  une  ample 
cavité,  réduite  à  ses  parois  tégumentaires,  sauf  à  la  face 
dorsale,  qui,  tapissée  d'une  mince  couche  musculaire, 
donne  appui  au  fin  canal  digestif,  un  fil  presque.  La  vaste 
capacité,  formant  près  de  la  moitié  du  volume  total  de  la 
bète,  est  donc  vide,  ou  peu  s'en  faut.  Au  fond  se  voient 
les  deux  piliers  moteurs  des  cymbales,  les  deux  colonnes 


ÎJ  MOEURS    DES    INSECTES 

musculaires  assemblées  en  V.  A  droite  et  à  gauche  de  la 
pointe  de  ce  V  brillent  les  deux  miroirs  minuscules;  e! 
entre  les  deux  branches,  dans  les  profondeurs  du  thorax, 
se  prolonge  l'espace  vide. 

Ce  ventre  creux  et  son  complément  thoracique  sont 
un  énorme  résonnateur,  comme  n'en  possède  de  compa- 
rable nul  autre  virtuose  de  nos  régions.  Si  je  ferme  du 
doigt  l'orifice  de  l'abdomen  que  je  viens  de  tronquer,  le 
son  devient  plus  grave,  conformément  aux  lois  des 
tuyaux  sonores  ;  si  j'adapte  à  l'embouchure  du  ventre 
ouvert  un  cylindre,  un  cornet  de  papier,  le  son  gagne 
en  intensité  aussi  bien  qu'en  gravité.  Avec  un  cornet 
réglé  à  point  et  de  plus  immergé  par  son  large  bout 
dans  l'embouchure  d'une  éprouvette  renforçante,  ce 
n'est  plus  chant  de  cigale,  c'est  presque  beuglement  de 
taureau.  Mes  jeunes  enfants,  se  trouvant  là  par  hasard 
au  moment  de  mes  expériences  acoustiques,  s'enfuient 
épouvantés.  L'insecte  qui  leur  est  si  familier  leur  inspire 
terreur. 

La  cause  de  la  raucité  du  son  paraît  être  la  languette 
de  crécelle  frôlant  les  nervures  des  cymbales  en  vibration  ; 
la  cause  de  l'intensité  est,  à  n'en  pas  douter,  le  spacieux 
résonnateur  du  ventre.  Il  faut  être,  reconnaissons-le, 
bien  passionné  de  chant  pour  se  vider  ainsi  le  ventre  et 
la  poitrine  en  faveur  d'une  boîte  à  musique.  Les  organes 
essentiels  de  la  vie  s'amoindrissent  à  l'extrême,  se  confi- 
nent dans  un  étroit  recoin,  pour  laisser  vaste  ampleur  à 
la  caisse  de  résonance.  Le  chant  d'abord,  le  reste  a-v 
second  rang. 

Il  est  heureux  que  la  Cigale  de  l'orne  ne  suive  pas  leî 
conseils  des  évolutionnistes.  Si,  plus  enthousiaste  d'une 
génération  à  l'autre,  elle  pouvait  acquérir,  de  progrès 
en  progrès,  un  résonnateur  ventral  comparable  à  celui 
que  lui  font  mes  cornets  de  papier,  la  Provence,  peuplée 
de  Cacans,  serait  un  jour  inhabitable. 

Après  les  détails  déjà  donnés  sur  la  Cigale  commune, 
est-il  bien  nécessaire  de  dire  comment  se  réduit  au  silence 


1,  La  Cigale  adulte,   mâle,  vue  en  dessous.  —  2,   La  Cigale  adulte, 
femelle,   vue  en  dessous.  —  3.  La  Cigale  de  l'Orne,  mâle  et  femelle. 


LA    CIGALE.    —    LE    CHANT  JJ 

linsupportablc  bavarde  de  l'orne?  Les  cymbales  sont 
bien  visibles  à  l'extérieur.  On  les  perce  avec  la  pointe 
d'une  aiguille.  A  l'instant  silence  complet.  Que  n'y  a-t-i' 
sur  mes  platanes,  parmi  les  insectes  porteurs  de  stylet, 
des  auxiliaires  amis,  eux  aussi,  de  la  tranquillité,  et  dé- 
voués à  pareil  travail!  Vœu  insensé  ;  une  note  manque- 
rait à  la  majestueuse  symphonie  de  la  moisson. 

Voilà  franchies  les  broussailles  descriptives  :  l'instru- 
ment sonore  nous  est  connu  en  sa  structure.  Pour  finir, 
demandons-nous  le  but  de  ces  orgies  musicales.  A  quoi 
bon  tant  de  bruit?  Une  réponse  est  inévitable:  c'est  l'ap- 
pel des  mâles  invitant  leurs  compagnes  ;  c'est  la  cantate 
des  amoureux. 

Je  me  permettrai  de  discuter  la  réponse,  très  naturelle 
d'ailleurs.  Voilà  une  trentaine  d'années  que  la  Cigale 
commune  et  son  aigre  associé  le  Caccin  m'imposent  leur 
société.  Tous  les  étés,  pendant  deux  mois,  je  les  ai  sous 
les  yeux,  je  les  ai  dans  les  oreilles.  Si  je  ne  les  écoute  pas 
volontiers,  je  les  observe  avec  quelque  zèle.  Je  les  vois 
rangés  en  files  sur  l'écorcelisse  des  platanes,  tous  la  tête 
tu  haut,  les  deux  sexes  mélangés  à  quelques  pouces  l'un 
de  l'autre. 

Le  suçoir  implanté,  ils  s'abreuvent,  immobiles.  A 
mesure  que  le  soleil  tourne  et  déplace  l'ombre,  ils  tour- 
nent aussi  autour  de  la  branche  par  lentes  enjambées 
latérales,  et  gagnent  la  face  la  mieux  illuminée,  la  plus 
chaude.  Que  le  suçoir  fonctionne  ou  que  le  déménage- 
ment se  fasse,  le  chant  ne  discontinue  pas. 

Convient-il  de  prendre  l'interminable  cantilène  pour 
an  appel  passionné  ?  J'hésite.  Dans  l'assemblée,  les  deux 
çexes  sont  côte  à  côte,  et  l'on  n'appelle  pas  des  mois 
durant  quiconque  vous  coudoie.  Je  ne  vois  jamais,  du 
reste,  accourir  une  femelle  au  milieu  de  l'orchestre  le  plus 
bruyant.  Comme  préludes  du  mariage,  la  vue  suffit  ici, 
car  elle  est  excellente  :  le  prétendant  n'a  que  faire  d'une 
sempiternelle  déclaration,  la  prétendue  est  sa  proche 
voisine. 


^^  MCEURS    DES    INSECTES 

Serait-ce  alors  un  moyen  de  charmer,  de  toucher  l'in- 
Fensible?  Mon  doute  persiste.  Je  ne  surprends  dans  !e.5 
femelles  aucun  signe  de  satisfaction;  je  ne  les  vois  jamais 
se  trémousser  un  peu,  dodeliner  lorsque  les  amoureux 
prodiguent  leurs  plus  éclatants  coups  de  cymbales. 

Les  paysans,  mes  voisins,  disent  qu'en  temps  de  mois 
son  la  Cigale  leur  chante  :  Sego,  sego,  sego  !  (Fauche, 
fauche,  fauche!)  pour  les  encourager  au  travail.  Mois- 
sonneurs d'idées  et  moissonneurs  d'épis,  nous  sommes 
mêmes  gens,  travaillant,  ceux-ci  pour  le  pain  de  l'esto- 
mac, ceux-là  pour  le  pain  de  l'intelligence.  Leur  expli- 
cation, je  la  comprends  donc,  et  je  l'adopte  comme  gra- 
cieuse naïveté. 

La  science  désire  mieux,  mais  elle  trouve  dans  l'insecte 
un  monde  fermé  pour  nous.  Nulle  possibilité  d'entrevoi  r, 
de  soupçonner  même  l'impression  produite  par  le  clique- 
tis des  cymbales  sur  celles  qui  l'inspirent.  Tout  ce  que  je 
peux  dire,  c'est  que  leur  extérieur  impassible  semble 
dénoter  complète  indifférence.  N'insistons  pas  :  le  senti- 
ment intime  de  la  bête  est  mystère  insondable. 

Un  autre  motif  de  doute  est  celui-ci.  Qui  est  sensible 
au  chant  a  toujours  l'ouïe  fine,  et  cette  ouïe,  sentinelle 
vigilante,  doit,  au  moindre  bruit,  donner  l'éveil  du  dan- 
ger. Les  oiseaux,  chanteurs  émérites,  ont  une  exquise 
finesse  d'audition.  Pour  une  feuille  remuée  dans  le  bran- 
chage, pour  une  parole  échangée  entre  passants,  sou- 
dain ils  se  taisent,  inquiets,  sur  leur  garde.  Ah!  que  la 
Cigale  est  loin  de  telle  émotion! 

Elle  a  la  vue  très  fine.  Ses  gros  yeux  à  facettes  l'ins- 
truisent de  ce  qui  se  passe  à  droite  et  de  ce  qui  se  passe 
à  gauche;  ses  trois  stemmates,  petits  télescopes  en  ru 
bis,  explorent  l'étendue  au-dessus  du  front.  Qu'elle  nous 
voie  venir,  et  aussitôt  elle  se  tait,  s'envole.  Mai=^  pla-i 
çons-nous  derrière  la  branche  où  elle  chante,  disposons- 
nous  de  façon  à  éviter  les  cinq  appareils  de  vision  ;  et  là, 
parlons,  sifflons,  faisons  claquer  les  mains  l'une  dans 
l'autre,  entre-choquons  deux  cailloux.  Pour  bien  moins, 


LA    CIGALR      —    LB    CHANT  3», 

un  oiseau  qui  ne  vous  verrait  pas,  à  l'instant  suspendrait 
son  chaut,  s'envolerait  éperdu.  Elle,  imperturbable, 
continue  de  bruire  comme  si  de  rien  n'était. 

De  mes  expériences  en  pareil  sujet,  je  n'en  mention- 
nerai qu'une,  la  plus  mémorable. 

J'emprunte  l'artillerie  municipale,  c'est-à-dire  les 
boîtes  que  l'on  fait  tonner  le  jour  de  la  fête  patronale. 
Le  canonnier  se  fait  un  plaisir  de  les  charger  à  l'inten- 
tion des  Cigales  et  de  venir  les  tirer  chez  moi.  Il  y  en  a 
deux,  bourrées  comme  pour  la  réjouissance  la  plus 
solennelle.  Jamais  homme  politique  faisant  sa  tournée 
électorale  n'a  été  honoré  d'autant  de  poudre.  Aussi,  pour 
prévenir  la  rupture  des  vitres,  les  fenêtres  sont-elles  ou- 
vertes. Les  deux  tonnants  engins  sont  disposés  au  pied 
des  platanes,  devant  ma  porte,  sans  précaution  aucune 
pour  les  masquer  :  les  Cigales  qui  chantent  là-haul  sur 
les  branches  ne  peuvent  voir  ce  qui  se  passe  en  bas. 

Nous  sommes  six  auditeurs.  Un  moment  de  calme 
relatif  est  attendu.  Le  nombre  des  chanteuses  est  cons- 
taté par  chacun  de  nous,  ainsi  que  l'ampleur  et  le  rythme 
du  chant.  Nous  voilà  prêts,  l'oreille  attentive  à  ce  qui  va 
se  passer  dans  l'orchestre  aérien.  La  boîte  part,  vrai 
coup  de  tonnerre... 

Aucun  émoi  là-haut.  Le  nombre  des  exécutants  est  le 
même,  le  rythme  est  le  même,  l'ampleur  du  son  est  la 
même.  Les  six  témoignages  sont  unanimes  :  la  puis- 
sante explosion  n'a  modifié  en  rien  le  chant  des  Cigales. 
Avec  la  seconde  boite,  résultat  identique. 

Que  conclure  de  cette  persistance  de  l'orchestre,  nul- 
lement surpris  et  troublé  par  un  coup  de  canon?  En 
déduirai-je  que  la  Cigale  est  sourde?  Je  me  garderai 
bien  de  m'aventurer  jusque-là;  mais  si  quelqu'un,  plus 
audacieux,  l'affirmait,  je  ne  saurais  vraiment  quelles 
raisons  invoquer  pour  le  contredire.  Je  serais  contraint 
de  concéder  au  moins  qu'elle  est  dure  d'oreille  et  qu'on 
^eut  lui  appliquer  la  célèbre  locution  :  crier  comme  un 
«ourd. 


j6  MOEURS    DES    INSBCTES 

ï^orsquc,  sur  les  pierrailles  d'un  sentier,  le  Criquet  â 
ailes  bleues  délicieusement  se  grise  de  soleil  et  frôle  de 
ses  grosses  cuisses  postérieures  l'âpre  rebord  de  ses 
élytres;  lorsque  U  Grenouille  verte,  la  Rainette,  non 
moins  enrhumée  que  le  Gacan,  se  gonfle  la  gO!:,^c 
dans  le  feuillage  des  arbustes,  et  la  ballonne  en  sonore 
vessie  au  moment  où  l'orage  couve,  font-ils  appel  lun 
et  l'autre  à  la  compagne  absente?  En  aucune  manière. 
Les  coups  d'archet  du  premier  donnent  à  peine  stridula- 
tion perceptible;  les  volumineux  coups  de  gosier  de  la 
seconde  se  perdent  inutiles  :  la  désirée  n'accourt  pas. 

Est-ce  que  l'insecte  a  besoin  de  ces  effusions  reten- 
tissantes, de  ces  aveux  loquaces  pour  déclarer  sa 
flamme?  Consultez  l'immense  majorité,  que  le  rappro- 
chement des  sexes  laisse  silencieux.  Je  ne  vois  dans  le 
violon  de  la  Sauterelle,  dans  la  cornemuse  de  la  Rai- 
nette, dans  les  cymbales  du  Gacan,  que  des  moyens 
propres  à  témoigner  la  joie  de  vivre,  l'universelle  joie 
que  chaque  espèce  animale  célèbre  à  sa  manière. 

Si  l'on  m'affirmait  que  les  Ciga'es  mènent  en  branle 
leur  bruyant  appareil  sans  nul  souci  du  son  produit, 
pour  le  seul  plaisir  de  se  sentir  vivre,  de  même  que  nous 
nous  frottons  les  mains  en  un  moment  de  satisfaction,  je 
n'en  serais  pas  autrement  scandalisé.  Qu'il  y  ait  en 
outre,  dans  leur  concert,  un  but  secondaire  où  le  soe 
muet  est  intéressé,  c'est  tort  possible,  fort  naturel,  sacs 
être  encore  démonîré. 


IV 

LA   CIGALE.    LA  PONTS.  l'ÉCLOSION 

La  Cigale  commaae  confie  sa  ponte  à  de  menus  ra- 
meaux secs.  Tous  ies  rameaux  examinés  par  Réaumur 
et  reconnus  peuplés  provenaient  du  mûrier  :  preuve  qn.c 
la  personne  chargée  de  la  récolte  aux  environs  d'Avignon 
n'avait  pas  bien  varié  ses  recherches.  Outre  le  mûrier,  je 
trouve  à  mon  tour  le  pêcher,  le  cerisier,  le  saule,  ie 
troène  du  Japon  et  autres  arbres.  iMais  ce  sont  là  des  ra- 
retés. La  Cigale  affectionne  autre  chose.  Il  lui  faut, 
autant  que  possible,  des  tiges  menues,  depuis  la  gros- 
seur d'une  paille  jusqu'à  celle  d'un  crayon,  avec  mince 
couche  ligneuse  et  moelle  abondante.  Ces  conditions 
remplies,  peu  importe  le  végétal.  Je  passerais  en  revue 
toute  la  flore  semi-ligneuse  du  pays  si  je  voulais  catalo- 
guer les  divers  supports  qu'utilise  la  pondeuse. 

Jamais  la  brindille  occupée  ne  gît  à  terre;  elle  est 
dans  une  position  plus  ou  moins  voisine  de  la  verticale, 
le  plus  souvent  à  sa  place  naturelle,  parfois  détachée, 
mais  néanmoins  fortuitement  redressée.  Une  longue 
étendue,  régulière  et  lisse,  qui  puisse  recevoir  la  ponie 
entière,  a  la  préférence.  Les  meilleures  de  mes  récoltes 
se  font  sur  les  tiges  du  Spartium  junceum^  semblables 
à  des  chaumes  bourrés  de  moelle;  et  surtout  sur  les 
hautes  tiges  de  V Asphodelus  cerasiferus^  qui  se  dressent  à 
orès  d'un  mètre  avant  de  se  ramifier. 

Il  est  de  règle  que  le  support,  n'importe  lequel,  soit 
nort  et  parfaitement  sec. 
L'œuvre  de  la  Ci.izale  consiste  en  une  série  d'éraflures 


)8  MŒURS    DES    INSECTSS 

comme  pourrait  en  faire  la  pointe  d'une  épingle  qui, 
plongée  obliquement  de  haut  en  bas,  déchirerait  les 
fibres  ligneuses  et  les  refoulerait  au  dehors  en  une 
courte  saillie. 

Si  la  tige  manque  de  régularité,  ou  bien  si  plusieurs 
Cigales  ont  travaillé  l'une  après  l'autre  au  même  point, 
la  distribution  des  éraflures  est  confuse;  l'œil  s'y  égare, 
impuissante  reconnaître  l'ordre  de  succession  et  le  tra- 
vail individuel.  Un  seul  caractère  est  constant  •  c'est  la 
direction  oblique  du  lambeau  ligneux  soulevé,  démon- 
trant que  la  Cigale  travaille  toujours  dans  une  position 
droite  et  plonge  son  outil  de  haut  en  bas,  dans  le  sens 
longitudinal  du  rameau. 

Si  la  tige  est  régulière,  lisse  et  convenablement  lon- 
gue, les  ponctuations,  à  peu  près  équidistantes,  s'écar- 
tent peu  de  la  direction  rectiligne-  Leur  nombre  est  va- 
riable :  assez  faible  lorsque  la  mère,  troublée  dans  son 
opération,  est  allée  continuer  saponteailleurs  ;  de  trente 
à  quarante,  plus  ou  moins,  lorsque  la  rangée  représente 
la  totalité  des  œufs. 

Chacune  de  ces  écorchures  est  l'entrée  d'une  loge 
oblique,  forée  d'habitude  dans  la  partie  médullaire  de 
la  tige.  Nulle  clôture  à  cette  entrée,  sauf  le  bouquet  de 
fibres  ligneuses  qui,  écartées  au  moment  de  la  ponte,  se 
groupent  de  nouveau  quand  est  retirée  la  double  scie  de 
l'oviscapte.  Tout  au  plus  voit-on  reluire  dans  certains 
cas,  mais  non  toujours,  parmi  les  filaments  de  cette 
barricade,  une  infime  couche  miroitante  rappelant  un 
vernis  d'albumine  desséchée.  Ce  ne  saurait  être  qu'une 
insignifiante  trace  de  quelque  humeur  albumineuse  ac- 
compagnant les  œufs  ou  bien  facilitant  le  jeu  de  ^a 
double  lime  perforatrice. 

Immédiatement  en  bas  de  l'éraflure  se  trouve  la  loge, 
minime  canal  qui  occupe  presque  toute  la  longueur  com- 
prise entre  son  point  d'entrée  et  celui  de  la  loge  précé- 
dente. Parfois  même  la  cloison  de  séparation  manque, 
l'étage  d'en  haut  rejoint  celui  d'en  bas,  et  les  œufs,  quoi' 


LA    CIGALE.    —    LA    PONTB.    l'ÉCLOSION  59 

que  introduits  par  de  nombreuses  entrées,  s'alignent  en 
fi'e  non  interrompue.  Le  cas  le  plus  fréquent  est  celui 
de  loges  distinctes  l'une  de  l'autre. 

Leur  contenu  varie  beaucoup.  Pour  chacune  je  compte 
depuis  six  jusqu'à  quioze  œufs.  La  moyenne  est  de  dix. 
Le  nombrcdeloges  d'une  ponte  complète  étant  de  trente 
à  quarante,  on  voit  que  la  Cigaledispose  detroiscents  à 
quatre  cents  germes.  D'après  l'examen  des  ovaires, 
Réaumur  était  arrivé  à  pareils  chiffres. 

Belle  famille  en  vérité,  capable  de  tenir  tête  par  le 
nombre  à  de  bien  sérieuses  chances  de  destruction.  Je 
ne  vois  pas  que  la  Cigale  adulte  soit  plus  exposée  qu'un 
autre  insecte  :  elle  a  œil  vigilant,  essor  soudain,  vol  ra- 
pide; elle  habite  à  des  hauteurs  où  ne  sont  pas  à  crain- 
dre les  forbans  des  gazons.  Le  Moineau,  il  est  vrai,  s'en 
liiontre  friand.  De  temps  à  autre,  son  plan  bien  méditéj 
il  fond  du  toit  voisin  sur  les  platanes  et  happe  la  chan- 
teuse, qui  grince  éperdue.  Quelques  coups  de  bec  assé- 
nés de  droite  et  de  gauche  la  débitent  en  quartiers, 
délicieux  morceaux  pour  la  couvée.  Mais  que  de  fois 
l'oiseau  revient  bredouille!  L'autre  prévient  l'attaque, 
urine  aux  3  eux  de  l'assaillant  et  parc. 

Je  connais  à  la  Cigale  un  autre  ennemi  bien  plus  ter- 
rible que  le  Moineau.  C'est  la  Sauterelle  verte.  Il  est 
îr  rd,  et  les  Cigales  se  taisent.  Assouvies  de  lumière  et  de 
chaleur,  elles  se  sont  prodiguées  en  symphonies  tout  le 
jour.  La  nuit  venue,  repos  pour  elles,  mais  repos  fré- 
quemment troublé.  Dans  l'épaisse  ramée  des  platanes, 
bruit  soudain  comme  un  cri  d'angoisse,  strident  et  court. 
C'est  la  désespérée  lamentation  de  la  Cigale  surprise  en 
sa  quiétude  par  la  Sauterelle  verte,  ardente  chasseresse 
nocturne,  qui  bondit  sur  elle,  l'appréhende  au  flanc,  lui 
ouvre  et  lui  fouille  le  ventre.  Après  l'orgie  musicale,  la 
tuerie. 

J'ai  été  mieux  renseigné  sur  ce  brigandage  de  la  façon 
suivante  : 

A  l'aube,  je  faisais  les  cent  pas  devaatma  porte,  lorsque 


4L)  KOEURS    DES    INSECTES 

quelque  chose  tombe  du  platane  voisin  avec  d'aigres 
grincements.  J'accours.  C'est  une  Sauterelle  vidant  le 
ventre  d'une  Cigale  aux  abois.  En  vain  celle-ci  bruit  et 
gesticule,  l'autre  ne  lâche  prise,  plongeant  la  tête  au 
fend  des  entrailles  et  les  extirpant  par  petites  bouchées. 

J'étais  renseigné  :  l'attaque  avait  eu  lieu  là-haut,  de 
grand  matin,  pendant  le  repos  de  la  Cigale  ;  et  les  sou- 
bresauts de  la  malheureuse,  disséquée  vivante,  avaient 
fait  choir  en  un  paquet  l'assaillante  et  l'assaillie.  Plus 
tard,  à  bien  des  reprises,  l'occasion  ne  m'a  pas  manqué 
d'assister  à  pareil  massacre. 

J'ai  vu  même,  comble  de  l'audace,  la  Sauterelle  se 
lancer  à  la  poursuite  de  la  Cigale,  qui  fuyait  d'un  vol 
éperdu.  Tel  l'épervierpoursuivant  en  plein  ciel  l'alouette. 
L'oiseau  de  rapine  est  ici  inférieur  à  l'insecte.  Il  s'en 
prend  à  plus  faible  que  lui.  La  Locuste,  au  contraire, 
assaille  un  colosse,  beaucoup  plus  gros,  plus  vigoureux 
que  son  ennemi  ;  et  néanmoins  le  résultat  de  ce  corps  à 
corps  disproportionné  n'est  pas  douteux.  Avec  sa  forte 
mâchoire,  pince  acérée,  la  Sauterelle  manque  rarement 
d'éventrersa  capture,  qui,  dépourvue  d'armes,  se  borne 
à  crier  et  à  se  trémousser. 

L'essentiel  est  delà  maintenir,  chose  assez  facile  pen- 
dant la  somnolence  de  la  nuit.  Toute  Cigale  rencontrée 
par  le  féroce  locustien  en  ronde  nocturne  doit  périr 
piteusement.  Ainsi  s'expliquentles  soudains  grincements 
d'angoisse  qui  éclatent  parfois  dans  la  ramée  à  des  heu- 
res tardives,  indues,  alors  que  les  cymbales  depuis  long- 
temps se  taisent.  Le  bandit,  habillé  de  vert  céladon, 
vient  de  happer  quelque  Cigale  endormie.  Plus  tard, 
ayant  à  faire  l'éducation  de  la  Sauterelle  verte,  le  menu 
de  mes  pensionnaires  est  tout  trouvé:  je  les  nourris  de 
Cigales,  il  en  est  fait  consommation  énorme  dans  mes 
volières.  Il  est  donc  établi  que  la  fausse  Cigale  du  Nord, 
la  Sauterelle  verte,  faitvolontiers  ventre  de  la  vraie  Cigale, 
hôte  du  iMidi. 

Après  tout,  ce  ne  sont  ni  le  Moineau,  ni  la  Saulerello 


LA    CIOALB.    —    LA    PONTS.    —   L'ÉCLOSÏON  4I 

verte  qui  imposent  à  la  Cigale  progéniture  si  nombreuse. 
Le  péril  est  ailleurs,  nous  le  verrons,  terrible  au  moment 
de  Téclosion,  au  moment  aussi  de  la  ponte. 

Deux  à  trois  semaines  après  sa  sortie  de  terre,  c'est- 
à-dire  vers  le  milieu  de  juillet,  la  Cigale  s'occupe  de  ses 
œufs.  Pour  assister  à  la  ponte  sans  recourir  aux  chan- 
ces trop  aléatoires  que  la  bonne  fortune  pouvait  me  ré- 
server, j'avais  pris  certaines  précautions  dont  le  succès 
me  paraissait  certain.  L'Asphodèle  sèche  est  le  support 
que  préfère  l'insecte  ;  des  observations  antérieures  me 
l'avaient  appris.  C'est  aussi  la  plante  qui  se  prêtera  le 
mieux  à  mes  desseins  par  sa  tige  longue  et  lisse.  Or,  les 
premières  années  de  mon  séjour  ici,  j'ai  remplacé  les 
chardons  de  l'enclos  par  une  autre  végétation  indigène, 
moins  revêche.  L'Asphodèleestdu  nombredesnouveaux 
occupants.  Voilà  précisément  ce  qu'il  me  faut  aujour- 
d  hui.  Je  laisse  donc  en  place  les  tiges  sèches  de  l'année 
précédente,  et,  la  saison  favorable  venue,  chaque  jour 
je  les  inspecte. 

L'attente  n'est  pas  longue.  Dés  le  15  juillet,  je  trouver 
autant  que  j'en  désire,  des  Cigales  installées  sur  les  As- 
phodèles, en  train  de  pondre.  La  pondeuse  est  toujours 
solitaire.  A  chaque  mère  sa  tige,  sans  crainte  d'une  con- 
currence qui  troublerait  la  délicate  inoculation.  La  pre- 
mière occupante  partie,  une  autre  pourra  venir,  et  puis 
d'autres  encore.  Il  v  a  place  pour  toutes,  et  largement; 
mais  chacune  à  son  tour  désire  se  trouver  seule.  Du 
reste,  nulle  noise  entre  elles  ;  les  choses  se  passent  de 
la  façon  la  plus  pacifique.  Si  quelque  mère  survient,  la 
place  étant  déjà  prise,  elle  s'envole  et  va  chercher  ail- 
leurs aussitôt  son  erreur  reconnue. 

La  pondeuse  a  constamment  la  tête  en  haut,  position 
qu'elle  occupe  d'ailleurs  dans  les  autres  circonstances. 
'£lle  se  laisse  examiner  de  très  près,  même  sous  le  verre 
de  la  loupe,  tant  elle  est  absorbée  dans  sa  besogne. 
L  oviscapte,  de  la  longueur  d'un  centimètre  environ, 
plonge  en  entier  ci  obliquement  daas  la  tige.  Le  forage 


42  MOEURS    DES    INSBCTES 

ne  paraît  pas  exiger  des  manœuvres  bien  pénibles,  tant 
l'outil  est  parfait.  Je  vois  la  Gigaiese  trémousserun  peu, 
dilater  et  contracter  en  palpitations  fréquentes  le  bout 
de  l'abdomen.  C'est  tout.  Le  foret  en  double  lime  à  jeu 
alternatif  plonge  et  disparaît  dans  le  bois,  d'un  mouve- 
ment doux,  presque  insensible.  Rien  de  particulier  pen- 
dant la  ponte.  L'insecte  est  immobile.  Dix  minutes  à 
peu  prés  s'écoulent  depuis  la  prem.ière  morsure  de  la 
tarière  jusqu'à  la  fin  du  peuplement  de  la  loge. 

L'oviscapte  est  alors  retiré  avec  une  méthodique  len- 
teur pour  ne  pas  le  fausser.  Le  trou  de  sonde  se  referme 
de  lui-môme  par  le  rapprochement  des  fibres  ligneuses, 
et  la  Cigale  grimpe  un  peu  plus  haut,  de  la  longueur  de 
son  outil  environ,  dans  une  direction  rectiligne.  Là. 
nouveau  coup  de  percerette  et  nouvelle  loge  recevant 
sa  dizaine  d'œufs.  Ainsi  s'échelonne  la  ponte  de  bas  en 
haut. 

Ces  faits  reconnus,  nous  sommes  en  mesure  de  nous 
expliquer  l'arrangement  si  remarquable  qui  préside  à 
l'ouvrage.  Les  entailles,  entrées  des  loges,  sont  à  peu 
prés  équidistantes,  parce  que  chaque  fois  la  Cigale  s'é- 
lève d'une  même  longueur,  celle  de  son  oviscapte  envi- 
ron. Très  prompte  de  vol,  elle  est  très  paresseuse  de 
marche.  D'un  pas  grave,  presque  solennel,  gagner  un 
point  voisin  mieux  ensoleillé,  c'est  tout  ce  qu'on  lui  voit 
faire  sur  le  rameau  vivant  où  elle  s'abreuve.  Sur  le  ra- 
meau sec  où  la  ponte  s'inocule,  elle  garde  ses  habitudes 
compassées,  les  exagère  même,  vu  l'importance  de  Topé- 
ration.  Elle  se  déplace  le  moins  possible,  tout  juste  de 
quoi  ne  pas  faire  empiéter  l'une  sur  l'autre  deux  loges 
voisines.  La  mesure  du  pas  ascensionnel  à  faire  eil 
fournie  approximativement  par  la  longueur  de  la  sonde. 

De  plus,  les  entailles  se  rangent  suivant  une  lii^^ae 
droite  quand  elles  sont  en  nombre  médiocre.  Pourquoi, 
en  effet,  la  pondeuse  obliquerait-elle  à  droite  ou  à  gau- 
che sur  une  tige  qui  de  partout  a  des  qualités  idenù- 
ques  ?  Passionnée  de  soleil,  elle  a  choisi  la  face  la  mieux 


LA    CIGALE.    —    LA    PONTK. L  ÉCLOSION  43 

exposée  Tant  qu'elle  recevra  sur  le  dos  le  bain  de  cha- 
leur, sa  suprême  joie,  elle  se  gardera  bien  de  quitter 
rorienlation  qui  fait  ses  délices  pour  une  autre  où  les 
rayuns  solaires  n'arrivent  pas  d'aplomb. 

Mais  la  ponte  est  de  longue  durée  quand  elle  s'ac- 
complit en  entier  sur  leméme  support.  Adix  minutes  par 
loge,  les  séries  de  quarante  que  j'ai  parfois  rencontrées 
représentent  un  laps  de  temps  de  six  à  sept  heures.  Le 
soleil  peut  donc  se  déplacer  considérablement  avant  que 
la  Cigale  ait  terminé  son  œuvre.  Dans  ce  cas  la  direc- 
tion rectiligne  s'infléchit  en  un  arc  hélicoïdal.  La  pon- 
deuse tourne  autour  de  sa  tige  à  mesure  que  le  soleil 
tourne  aussi,  et  sa  lii^ne  de  piqûres  fait  songer  au 
trajet  de  l'ombre  du  ^.yie  sur  un  cadran  solaire  cyl-n- 
drique. 

Bien  des  fois,  pendant  que  la  Cigale  est  absorbée 
dans  son  œuvre  maternelle,  un  moucheron  de  rien,  por- 
teur lui  aussi  d'une  sonde,  travaille  à  l'cxterminatioc 
des  œufs  à  mesure  qu'ils  sont  mis  en  place.  Réaumuf 
l'a  connu.  Dans  presque  tous  les  brins  de  bois  examinés, 
il  rencontra  son  ver,  cause  d'une  méprise  au  début  des 
recherches.  Mais  il  n'a  pas  vu,  il  ne  pouvait  voir  en  ac- 
tion l'audacieux  ravageur.  C'est  un  Chalcidite  de  quatre 
à  cinq  millimétrés  de  longueur,  tout  noir,  avec  les  an- 
tennes noueuses,  grossissant  un  peu  vers  l'extrémité.  La 
tarière  dégainée  est  implantée  à  la  partie  inférieure  de 
l'abdomen,  vers  le  milieu,  et  se  dirige  perpendiculaire- 
ment à  l'axe  du  corps,  comms  cela  a  lieu  pour  les  Leu- 
cospis,  fléau  de  quelques  apiaires.  Ayant  négligé  de  le 
prendre,  j'ignore  de  quelle  dénomination  les  nomencla- 
tLurs  l'ont  gratifié,  si  toutefois  le  nain  exterminateur  de 
Cigales  est  déjà  catalogué. 

Ce  que  je  sais  mieux,  c'est  sa  tranquille  témérité,  s<>û 
impudente  audace  tout  prés  du  colosse  qui  l'écraserait 
rien  qu'en  lui  mettant  la  patte  dessus.  J'en  ai  vu  jus- 
qu'à trois  exploiter  en  même  temps  la  misérable  pon- 
deuse. Ils  se  tiennent  en  arrière,  aux  lapons  de  1  inaecte, 


44  SflŒURS    DBS    INSECTB3 

OÙ  ils  travaillent  delà  sonde  ou  bien  attendent  la  minute 
propice. 

La  Cigale  vient  de  peupler  une  loge  et  monte  un  peu 
plus  haut  pour  forer  la  suivante.  L'un  des  bandits  ac- 
court au  point  abandonné  ;  et  là,  presque  sous  la  griffe 
de  la  géante,  sans  la  moindre  crainte,  comme  s'il  était 
chez  lui  et  accomplissait  oeuvre  méritoire,  il  dégaine  sa 
sonde  et  l'introduit  dans  la  colonne  d'œufs,  non  par 
l'entaille,  hérissée  de  fibres  rompues,  mais  par  quelque 
fissure  latérale.  L'outil  est  lent  à  fonctionner,  à  cause  de 
la  résistance  du  bois  presque  intact.  La  Cigale  a  letcmps 
de  peupler  l'étage  supérieur. 

Dés  qu'elle  a  fini,  l'un  des  moucherons,  celui  d'ar- 
rière attardé  dans  sa  besogne,  la  remplace  et  vient  ino- 
culer son  germe  exterminateur.  Quand  la  mère  s'envole, 
les  ovaires  épuisés,  la  plupart  de  ses  loges  ont  ainsi  reçu 
l'œuf  étranger  qui  sera  la  ruine  de  leur  contenu.  Un  petit 
ver,  d^éclosion  hâtive,  remplacera  la  famille  de  la  Cigale, 
grassement  nourri,  un  seul  par  chambre,  d'une  douzaine 
d'œufs  à  la  coque. 

L'expérience  des  siècles  ne  t'a  donc  rien  appris,  ô 
lamentable  pondeuse!  Avec  tes  yeux  excellents,  tu  ne 
peux  manquer  de  les  apercevoir,  ces  terribles  sondeurs, 
lorsqu'ils  voltigent  autour  de  toi,  préparant  leur  mau- 
vais coup  ;  tu  les  vois,  tu  les  sais  à  tes  talons,  et  tu  restes 
impassible,  tu  te  laisses  faire.  Retourne-toi  donc,  dé- 
bonnaire colosse;  écrase  ces  pygmées!  Tu  n'en  feras 
jamais  rien,  incapable  de  modifier  tes  instincts,  môme 
pour  alléger  ton  lot  de  misères  maternelles. 

Les  œufs  de  la  Cigale  commune  ont  le  blanc  luisant 
de  l'ivoire.  Coniques  aux  deux  bouts  et  de  forme  allon- 
gée, ils  pourraient  être  comparés  à  de  minuscules  na- 
vettes de  tisserand.  Ilsmesurentdeux  millimètresetdemi 
de  longueur  sur  un  demi-millimètre  de  largeur.  Ils  sont 
rangés  en  file  et  chevauchent  un  peu  l'un  sur  l'autre. 
Ceux  de  la  Cigale  de  l'orne,  légèrement  plus  petits,  sont 
assemblés  en  groupes  réguliers  qui  simulent  de  micro- 


LA    CiGALi.     —    LA    PONTE.    —    l'ÉCLOSION  4' 

scopiqucs  paquets  de  cigares.  Occupons-nous  exclusive- 
ment des  premiers  ;  leur  histoire  nous  donnera  celle  des 
autres. 

Septembre  n'est  pas  fini  que  le  blanc  luisant  de 
Tivoire  fait  place  à  la  couleur  blonde  du  froment.  Dans 
les  premiers  jours  d'octobre  se  montrent,  en  avant, 
deux  petits  points  d'un  brun  marron,  arrondis,  bien 
nets,  qui  sont  les  taches  oculaires  de  l'animalcule  ea 
formation.  Ces  deux  yeux  brillants,  qui  regardent  pres- 
que, et  l'extrémité  antérieure  conoïde,  donnent  aux 
œufs  l'aspect  de  poissons  sans  nageoires,  poissons  mi- 
nuscules à  qui  conviendrait  pour  bassin  une  demi- 
coquille  de  noix. 

Vers  la  même  époque,  je  vois  fréquemment  sur  les 
Asphodèles  de  l'enclos  et  sur  celles  des  collines  voisines 
des  indices  d'une  récente  éclosion.  Ce  sont  certaines 
défroques,  certaines  guenilles  laissées  sur  le  seuil  de  la 
porte  par  les  nouveau-nés  déménageant  et  pressés  de 
gagner  un  autre  logis.  Nous  allons  voir  dans  un  instant 
ce  que  signifient  ces  dépouilles. 

Cependant,  malgré  mes  visites,  dignes  par  leur  assi- 
duité d'un  meilleur  résultat,  je  ne  parviens  jamais  à 
voir  les  jeunes  Cigales  émerger  de  leurs  loges.  Mes  édu- 
cations en  domesticité  n'aboutissent  pas  mieux.  Deux 
années  de  suite,  en  temps  opportun,  je  collectionne  en 
boîtes,  en  tubes,  en  bocaux,  une  centaine  de  brindilles 
de  toute  nature  peuplées  d'œufs  de  Cigale;  aucune  ne 
me  montre  ce  que  je  désire  tant  voir  :  la  sortie  des  Ci- 
gales naissantes. 

Réaumur  a  éprouvé  les  mêmes  déceptions.  Il  raconte 
comment  ont  échoué  tous  les  envois  faits  par  ses  amis, 
même  en  tenant  la  nichée  dans  un  tube  de  verre  au  fond 
de  son  gousset  pour  lui  donner  douce  température.  Oh! 
vénéré  maître  1  ici  ne  suffisent  ni  l'abri  tempéré  de  nos 
cabinets  de  travail,  ni  le  mesquin  calorifère  de  nos 
chausses;  il  faut  le  suprême  stimulant,  le  baiser  du 
soleil;  il  faut,  après  les  fraîcheurs  matinales  qui   déjà 


4<i  MOEURS    DES    iNSECTBS 

font  frissonner,  le  coup  de  feu  subit  d'une  superbe  jour- 
née d'automne,  derniers  adieux  de  la  belle  saison. 

C'est  dans  des  circonstances  semblables,  par  un  soleil 
vif,  opposition  violente  d'une  nuit  froide,  que  je  trouvais 
des  signes  d'éclosion;  mais  j'arrivais  toujours  trop  tard  : 
les  jeunes  Cigales  étaient  parties.  Tout  au  plus  m'arri- 
vait-il  parfois  d'en  rencontrer  une  appendue  par  un  fil 
à  sa  tige  natale  et  se  démenant  en  l'air.  Je  la  croyais 
empêtrée  dans  quelque  lambeau  de  toile  d'araignée. 

Enfin,  le  27  octobre,  désespérant  du  succès,  je  fis  ré- 
colte des  Asphodèles  de  l'enclos,  et  In  brassée  de  tiges 
sèches  où  la  Cigale  avait  pondu  fut  montée  dans  mon 
cabinet.  Avant  de  tout  abandonner,  je  me  proposais 
d'examiner  encore  une  fois  les  loges  et  leur  contenu. 
La  matinée  était  froide.  Le  premier  feu  de  la  saison 
était  allumé.  Je  mis  mon  petit  fagot  sur  une  chaise  de- 
vant le  foyer,  sans  aucune  intention  d'essayer  l'effet 
que  produirait  sur  les  nichées  la  chaleur  d'une  flambée. 
Les  broussailles  que  j'allais  fendre  une  à  une  étaient 
mieux  là  à  la  portée  de  la  main.  Rien  autre  n'avait  dé- 
cidé de  l'emplacement  choisi. 

Or,  tandis  que  je  promène  ma  loupe  sur  une  tige  fen- 
due, l'éclosion,  que  je  n'espérais  plus  obtenir,  brusque- 
ment se  fait  à  mes  côtés.  Mon  fagot  se  peuple;  les  jeu- 
nes larves,  par  douzaines  et  douzaines,  émergent  de 
leurs  loges.  Leur  nombre  est  tel,  que  mon  ambition 
d'observateur  a  largement  de  quoi  se  satisfaire.  Les 
œufs  étaient  mûrs  à  point,  et  la  flambée  du  foyer,  vive, 
pénétrante,  a  réalisé  ce  qu'aurait  produit  un  coup  de 
soleil  en  plein  champ.  Profitons  vite  de  l'aubaine  inat- 
tendue. 

A  l'orifice  de  la  loge  aux  œufs,  parmi  les  fibres  dé- 
chirées, se  montre  un  corpuscule  conoïde,  avec  deux 
gros  points  noirs  oculaires.  C'est  absolument,  pour  l'as- 
pect, la  partie  antérieure  de  l'œuf,  semblable,  je  viens 
de  le  dire,  à  l'avant  d'un  poisson  d'extrême  exiguïté.  On 
dirait  que  l'œuf  s'est  déplacé,  en  remontant  des  profon- 


LA    CIOALB.    LA    PONTE.    —    L  ÉCLOSION  47 

deurs  de  la  cuvette  à  l'orifice  de  la  petite  galerie.  Un  œuf 
se  mouvoir  dans  un  étroit  canal  !  un  germe  cheminer  ! 
xWais  c'est  impossible,  cela  ne  s'est  Jamais  vu.  Quelque 
chose  m'illusionne.  La  tige  est  fendue,  et  le  mystère  se 
dévoile.  Les  œufs  véritables,  un  peu  troublés  dans  leur 
coordination,  n'ont  pas  changé  de  place.  Ils  sont  vides, 
réduits  à  un  sac  diaphane,  largement  fendu  au  pôle 
intérieur.  Il  en  est  sorti  le  singulier  organisme  dont 
voici  les  traits  les  plus  marquants. 

Par  la  forme  générale,  la  configuration  de  la  tête 
et  les  gros  yeux  noirs,  l'animalcule,  encore  mieux  que 
l'œuf,  a  l'aspect  d'un  poisson  extrêmement  petit.  Un 
simulacre  de  nageoire  ventrale  accentue  la  ressemblance. 
Cette  espèce  d'aviron  provient  des  pattes  antérieures  qui, 
logées  ensemble  dans  un  fourreau  spécial,  se  coucl  ent 
en  arrière,  tendues  en  ligne  droite  l'une  contre  l'autre. 
Sa  faible  mobilité  doit  servir  à  la  sortie  du  sac  ovulaire 
et  à  la  sortie  plus  difficultueuse  du  canal  ligneux.  S'é- 
loignanl  un  peu  du  corps,  puis  s'en  rapprochant,  ce  le- 
vier donne  appui  pour  la  progression  au  moyen  des  crocs 
terminaux  déjà  vigoureux.  Les  quatre  autres  pattes 
^ont  engagées,  absolument  inertes,  sous  Tenveloppc 
commune.  Il  en  est  de  même  des  antennes,  que  la  loupe 
peut  à  peine  entrevoir.  En  somme,  l'organisme  issu  de 
l'œuf  est  un  corpuscule  naviculaire.  avec  un  aviron  im- 
pair dirigé  en  arrière,  à  la  face  ventrale,  et  formé  par 
l'ensemble  des  deux  pattes  d'avant.  La  segmentation 
est  très  nette,  en  particulier  sur  l'abdomen.  Enfin  le  tout 
est  parfaitement  lisse,  sans  le  moindre  cil. 

Quel  nom  donnera  cet  état  initial  des  Cigales,  état 
si  étrange,  si  imprévu,  jusqu'ici  non  soupçonné?  Dois-je 
amalgamer  du  grec  et  forger  quelque  expression  rébar- 
bative) Je  n'en  ferai  rien,  persuadé  que  des  termes  bar- 
bares sont  pour  la  science  broussailles  encombrantes.  Je 
dirai  tout  simplement  larve  primaire^  comme  je  l'ai  fait 
au  sujet  des  iMéloïdes,  des  Leucospis  et  Anthrax. 

La  forme  de  la  larve  primaire  chez  les  Cigales  est  émi- 


48  MtEURS    DES    INSECTES 

nemment  propice  à  la  sortie.  Le  canal  où  se  fait  rdclo- 
sion  est  très  étroit  et  laisse  tout  juste  place  pour  un  sor- 
tant. D'ailleurs  les  œufs  sont  disposés  en  file,  non  bout 
à  bout,  mais  partiellement  superposés.  L'animalcule 
venu  des  rangs  reculés  doit  s'insinuer  à  travers  les  dé- 
pouilles restées  en  place  des  œufs  antérieurs  déjà  éclos. 
A  l'étroitesse  du  couloir  s'ajoute  l'encombrement  des 
coques  vides. 

Dans  ces  conditions,  la  larve,  telle  qu'elle  sera  tantôt, 
quand  elle  aura  déchiré  son  fourreau  provisoire,  ne  pour- 
rait franchir  le  difficultueux  défilé.  Antennes  gênantes, 
longues  pattes  étalées  loin  de  l'axe  du  corps,  pioches  à 
pointe  courbe  s'accrochant  en  chemin,  tout  s'opposerait 
à  la  manœuvre  d'une  prompte  libération.  Les  œufs  d'une 
loge  éclosent  à  peu  prés  à  la  fois.  Il  faut  que  les  nou- 
veau-nés d'avant  déménagent  au  plus  vite  et  laissent 
passage  libre  à  ceux  d'arrière.  Il  faut  la  forme  navicu- 
iaire,  lisse,  dépourvue  de  saillies,  qui  s'insinue,  se  fau- 
file à  la  façon  d'un  coin.  La  larve  primaire,  avec  ses 
divers  appendices  étroitement  appliqués  contre  le  corps 
cous  une  gaine  commune,  avec  sa  forme  de  navette  et 
son  aviron  impair  doué  de  quelque  mobilité,  a  donc  pour 
rôle  la  venue  au  jour  à  travers  un  difficile  passage. 

Ce  rôle  est  de  courte  durée.  Voici  qu'en  effet  l'un  des 
émigrants  montre  sa  tête  aux  gros  yeux  et  soulève  les 
fibres  rompues  de  l'entaille.  Il  fait  de  plus  en  plus  saillie 
par  un  mouvement  de  progression  très  lent  que  la  loupe 
a  de  la  peine  à  constater.  Au  bout  d'une  demi-heure  au 
moins,  l'objet  naviculaire  apparaît  en  entier,  mais  retenu 
par  l'extrémité  postérieure  à  l'orifice  de  sortie. 

Sans  retard,  la  casaque  d'évasion  se  fend,  et  l'animal- 
cule se  dépouille  d'avant  en  arrière.  C'est  alors  la  larve 
normale,  la  seule  connue  de  Réaumur.  La  défroque  reje- 
tée forme  un  filament  suspenseur,  épanoui  en  godet  à 
son  extrémité  libre.  Dans  ce  godet  est  enchâssé  le  bout 
de  Tabdomen  de  ia  larve  qui,  avant  de  se  laisser  choir  à 
terre,  prend  un  bain  de  soleil,  se  raffermit,  gigote,  fait 


l,    La   Cigale,   la  ponte.   —  2,   La   Sauterelle  verte,   fausse  cigale  du 
Nord,   dévorant  la  vraie  cigale,  hôte  du  MiHi. 


LA    CIGALE.    —    LA    PONTE.    —    L  ÉCLOSION  49 

essai  de  ses  forces,  mollement  balancée  au  bout  de  boa 
cordon  de  sûreté. 

La  petite  puce,  comme  dit  Réaumur,  d'abord  blanche, 
puis  ambrée,  est  l'exacte  larve  qui  fouira  la  terre.  Les 
antennes,  assez  longues,  sont  libres  et  s'agitent;  les 
pattes  font  jouer  leurs  articulations;  les  antérieures  ou- 
vrent et  ferment  leurs  crochets,  relativement  robustes. 
Je  ne  connais  guère  de  spectacle  plus  singulier  que  celui 
de  ce  minime  gymnasiarque  appendu  par  l'arrière,  oscil- 
lant au  moindre  souffle,  et  préparant  en  l'air  sa  culbute 
dans  le  monde.  La  suspension  a  une  durée  variable. 
Quelques  larves  se  laissent  choir  au  bout  d'une  demi- 
heure  environ;  d'autres  persistent  dans  leur  cupule 
pédonculée  des  heures  entières;  quelques-unes  même 
attendent  le  lendemain. 

Prompte  ou  tardive,  la  chute  de  l'animalcule  laisse  en 
place  le  cordon  suspenseur,  dépouille  de  la  larve  pri- 
maire. Quand  toute  la  nichée  a  disparu,  l'orifice  de  la 
loge  est  ainsi  surmonté  d'un  bouquet  de  fils  courts  et 
subtils,  tordus  et  chiffonnés,  semblables  à  de  la  glaiie 
desséchée.  Chacun,  à  son  bout  libre,  s'évase  en  cupuie. 
Reliq  les  bien  délicates,  bien  éphémères,  qu'on  ne  peut 
toucher  sans  les  anéantir.  Le  moindre  vent  bientôt  les 
dissipe. 

Revenons  à  la  larve.  Un  peu  plus  tôt,  un  peu  plus  tard, 
elle  tombe  à  terre,  soit  par  accident,  soit  par  elle-même. 
L'infime  bestiole,  pas  plus  grosse  qu'une  puce,  a  pré- 
servé ses  tendres  chairs  naissantes  des  duretés  du  sol  au 
moyen  de  son  cordon  suspenseur.  Elle  s'est  raffermie 
dans  l'air,  moelleux  édredon.  Maintenant  elle  plonge 
dans  les  âpretés  de  la  vie. 

J'entrevois  mille  dangers  pour  elle.  Un  souffle  de  rien 
peut  emporter  cet  atome  ici,  sur  le  roc  inattaquable,  là, 
sur  l'océan  d'une  ornière  où  croupit  un  peu  d'eau  ;  ail- 
leurs, sur  du  sable,  région  de  famine  où  rien  ne  végète; 
ailleurs  encore,  sur  un  terrain  argileux,  trop  tenace  pour 
être  labouré.  Ces  mortelles  étendues  sont  fréquentes,  et 

4 


50  MŒURS    DES    INSECTES 

sont  fréquents  aussi  les  souffles  dispersateurs  en  cette 
saison  venteuse  et  déjà  mauvaise  de  fin  octobre. 

I]  faut  à  la  débile  créature  une  terre  très  souple,  d'ac- 
cès facile,  afin  de  se  mettre  immédiatement  à  l'abri.  Les 
jours  froids  s'approchent,  les  gelées  vont  venir.  Errer 
quelque  temps  à  la  surface  exposerait  à  de  graves  périls. 
Sans  tarder,  il  convient  de  descendre  en  terre,  et  même 
profondément.  Cette  condition  de  salut,  unique,  impé- 
rieuse, dans  bien  des  cas  ne  peut  se  réaliser.  Que  peu- 
\ent  les  griffettes  de  la  puce  sur  la  roche,  le  grés,  la 
glaise  durciel»  L'animalcule  périra,  faute  de  trouver  à 
temps  le  refuge  souterrain. 

Le  premier  établissement,  exposé  à  tant  de  mauvaises 
chances,  est,  tout  l'affirme,  cause  de  grande  mortalité 
dans  la  famille  de  la  Cigale.  Le  petit  parasite  noir,  rava- 
geur des  œufs,  nous  disait  déjà  l'opportunité  d'une  ponte 
longuement  fertile;  la  difficulté  de  l'installation  initiale 
nous  explique,  à  son  tour,  comment  le  maintien  de  la  race 
dans  des  proportions  convenables  exige  de  trois  cents 
à  quatre  cents  germes  de  la  part  de  chaque  mère.  Emon- 
dée  à  l'excès,  la  Cigale  est  féconde  à  l'excès.  Par  la 
richesse  de  ses  ovaires  elle  conjure  la  multiplicité  des 
périls  . 

Dans  l'expérience  qui  me  reste  à  faire,  je  lui  épargne- 
rai du  moins  les  difficultés  de  la  première  installation. 
Je  fais  choix  de  terre  de  bruyère,  très  souple,  très  noire, 
passée  à  un  crible  fin  Sa  couleur  foncée  me  permettra 
de  retrouver  plus  aisément  l'animalcule  blond  quand  je 
voudrai  m'informer  de  ce  qui  se  passe;  sa  souplesse 
conviendra  à  la  débile  pioche.  Je  la  tasse  médiocrement 
dans  un  vase  en  verre  ;  j'y  plante  une  petite  touffe  de 
thym;  j'y  sème  quelques  grains  de  blé.  Aucun  trou  au 
fond  du  vase,  comme  l'exigerait  la  prospérité  du  thym 
et  du  froment  •  les  captifs,  trouvant  l'orifice,  ne  manque- 
raient pas  de  s'évader.  La  plantation  souffrira  de  ce 
défaut  de  drainage,  mais  au  moins  je  suis  sûr  de  retrou- 
ver mes  bêtes,  avec  le  secours  de  la  loupe  et  beaucoup  de 


LA    CIGALK      —    LA    PONTE.     —    L  ÉCLOSION  $1 

patience.  Du  reste,  je  serai  sobre  d'irrigations,  juste  le 
strict  nécessaire  pour  empêcher  les  plantes  de  périr. 

Quand  tout  est  en  ordre,  le  blé  commençant  d'étaler 
sa  première  feuille,  je  dépose  six  jeunes  larves  de  Cigale 
à  la  surface  du  sol.  Les  chétives  bestioles  arpentent, 
explorent  assez  rapidement  le  lit  de  terre;  quelques- 
unes  essayent,  sans  y  parvenir,  de  grimper  sur  la  paroi 
du  vase.  Aucune  ne  fait  mine  de  vouloir  s'enfouir,  à  tel 
point  que  je  me  demande,  anxieux,  le  but  de  recherches 
si  actives,  si  prolongées.  Deux  heures  se  passent,  et  le 
vagabondage  ne  cesse  pas. 

Que  désirent-elles?  De  la  nourriture  ?  Je  leur  offre 
quelques  petites  bulbes  avec  faisceau  de  racines  naissan- 
tes, quelques  fragments  de  feuilles  et  des  brins  d'herbue 
frais.  Rien  ne  les  tente,  ne  les  fixe.  Apparemment  elles 
font  choix  d'un  point  favorable  avant  de  descendre  eu 
terre.  Sur  le  sol  que  leur  a  fait  mon  industrie,  ces  hési- 
tantes explorations  sont  inutiles  :  toute  la  superficie  du 
champ  se  prête  très  bien,  ce  me  semble,  au  travail  que 
j'attends  d'elles.  Cela  ne  suffit  pas,  paraît-il. 

Dans  les  conditions  naturelles,  une  tournée  à  la  ronde 
pourrait  bien  être  indispensable.  Là  sont  rares  les  em- 
placements souples  comme  mon  lit  de  terre  de  bruyère, 
expurgée  de  tout  corps  dur,  finement  tamisée.  Là  sont 
fréquents,  au  contraire,  les  terrains  grossiers,  inattaqua- 
bles par  la  minuscule  pioche.  La  larve  doit  errer  à 
l'aventure,  pérégriner  plus  ou  moins  avant  de  trouver 
lieu  favorable.  Beaucoup  même,  à  n'en  pas  douter,  péris- 
sent épuisées  d'infructueuses  recherches.  Un  voyage 
d'exploration,  dans  un  pays  de  quelques  pouces  d'éten- 
due, fait  donc  partie  du  programme  éducateur  des  jeunes 
Cigales.  Dans  mon  bocal  de  verre,  si  somptueusement 
garni,  ce  pèlerinage  est  inutile.  N'importe,  il  s'accomplit 
suivant  les  rites  consacrés. 

Mes  voyageuses  enfin  se  calment.  Je  les  vois  attaquer 
la  terre  avec  les  pics  crochus  de  leurs  pattes  antérieures, 
la  iouir  et  y  pratiquer  une  excavation  comme  en  ferait  la 


53  MCEURS     DES    INSECTES 

pointe  d'une  forte  aiguille.  Armé  d'une  loupe,  j'assiste 
à  leurs  coups  de  pioche,  à  leurs  manœuvres  du  râteau 
ramenant  à  la  surface  un  atome  de  terre.  En  quelqu'^s 
minutes,  un  puits  bâille.  L'animalcule  y  descend,  s'y 
ensevelit,  désormais  invisible. 

Le  lendemain  je  renverse  le  contenu  du  vase,  sans 
briser  la  motte,  maintenue  par  les  racines  du  thym  et  du 
froment.  Je  trouve  toutes  mes  larves  au  fond,  arrêtées 
par  le  verre.  En  vingt-quatre  heures,  elles  ont  franchi 
l'entière  épaisseur  de  la  couche  de  terre,  un  décimètre 
environ.  Elles  seraient  même  descendues  plus  bas  sans 
Vobstacle  du  fond. 

Dans  le  trajet,  elles  ont  probablement  rencontré  les 
radicelles  de  ma  plantation.  S'y  sont-elles  arrêtées  pour 
prendre  un  peu  de  nourriture  en  y  implantant  le  suçoir? 
Ce  n'est  guère  probable.  Au  fond  du  vase  vide,  quelques 
radicelles  rampent.  Aucune  de  mes  six  prisonnières  uc 
s'y  trouve  installée.  Peut-être  la  secousse  du  pot  renvet  se 
les  a-t-elle  détachées. 

Il  est  évident  que,  sous  terre,  il  ne  peut  y  avoir  pour 
elles  d'autre  nourriture  que  le  suc  des  racines.  Adulte  ou 
larvaire,  la  Cigale  vit  aux  dépens  des  végétaux.  Adulte, 
elle  boit  la  sève  des  branches  ;  larvaire,  elle  hume  la  sève 
des  racines.  Mais  à  quel  moment  se  puise  la  première 
gorgée?  Je  l'ignore  encore.  Ce  qui  précède  semble  nous 
dire  que  la  larve  nouvellement  éclose  est  plus  pressée  de 
gagner  les  profondeurs  du  sol,  à  l'abri  des  froids  immi- 
nents, que  de  stationner  aux  buvettes  rencontrées  en  route. 

Je  remets  en  place  la  motte  de  terre  de  bruyère,  et  les 
six  exhumées  sont  déposées  une  seconde  fois  à  la  surface 
(iu  sol.  Des  puits  se  creusent  sans  tarder.  Les  larves  y 
disparaissent.  Enfin  le  vase  est  mis  sur  la  fenêtre  de  mon 
cabinet,  où  il  recevra  toutes  les  influences  de  l'air  exté- 
rieur, les  mauvaises  comme  les  bonnes. 

Un  mois  plus  tard,  en  fin  novembre,  seconde  visite. 
Les  jeunes  Cigales  sont  blotties,  isolées,  à  la  base  de  la 
motte    Elles   n'adhèrent  pas    aux   racines;  elles   n'ont 


LA    CIGALE.     LA    PONTE.     —    L  ECLOSfON  SI 

changé  ni  d'aspect  ni  de  taille.  Telles  je  les  avais  vues 
au  début  de  l'expérience,  telles  je  les  retrouve,  un  peu 
moins  actives  cependant.  Ce  défaut  de  croissance  dans 
l'intervalle  de  novembre,  le  mois  le  plus  doux  de  la  rude 
saison,  n'indiquerait-il  pas  que  de  tout  l'hiver  aucune 
nourriture  n'est  prise  ? 

Les  jeunes  Sitaris,  autres  atomes  animés,  aussitôt 
sortis  de  l'œuf  à  l'entrée  des  galeries  de  TAnthophore, 
restent  amoncelés,  immobiles,  et  passent  dans  une  abs- 
tinence complète  la  mauvaise  saison.  A  peu  près  ainsi 
sembleraient  se  comporter  les  petites  Cigales.  Une  fois 
enfouies  à  des  profondeurs  où  les  gelées  ne  sont  pas  à 
craindre,  elles  sommeillent,  solitaires,  dans  leurs  quar- 
tiers d'hiver  et  attendent  le  retour  du  printemps  pour 
mettre  en  perce  quelque  racine  voisine  et  prendre  leur 
première  réfection. 

J'ai  essayé,  sans  succès,  de  confirmer  par  le  fait  ob- 
servé les  déductions  où  conduisent  les  précédents  résul- 
tats. Au  renouveau,  en  avril,  je  dépote  pour  la  troisième 
fois  ma  touffe  de  thym.  Je  romps  la  motte,  je  l'épluche 
sous  la  loupe.  C'est  la  recherche  d'une  épingle  dans  un 
tas  de  paille.  Je  trouve  enfin  mes  petites  Cigales.  Elles 
sont  mortes,  peut-être  de  froid  malgré  la  cloche  dont 
j'avais  couvert  le  pot,  peut-être  de  famine,  si  le  thym  ne 
leur  a  pas  convenu.  Je  renonce  à  la  solution  du  problème 
trop  difficultueux. 

Pour  la  réussite  de  semblable  éducation,  il  faudrait 
une  couche  de  terre  vaste  et  profonde,  qui  mettrait  à 
l'abri  des  rigueurs  de  l'hiver;  il  faudrait,  dans  l'igno- 
rance où  je  suis  des  racines  préférées,  végétation  variée, 
où  les  petites  larves  choisiraient  d'après  leurs  goûts.  Ces 
conditions-là  n'ont  rien  d'impraticable  ;  mais  comment, 
dans  l'énorme  amas  terreux,  d'un  mètre  cube  au  moins, 
retrouver  ensuite  l'atome  que  j'ai  tant  de  peine  à  démêler 
dans  une  poignée  de  terre  de  bruyère  noire?  Et  puis, 
il  est  certain  qu'une  fouille  aussi  laborieuse  détacherait 
l'animalcule  de  sa  racine  nourricière. 


54  MCKURS    DES    INSECTES 

La  vie  souterraine  de  la  Cigale  en  ses  débuts  nous 
échappe.  Celle  de  la  larve  bien  développée  n'est  pas 
mieux  connue.  Dans  les  travaux  des  champs,  à  quelque 
profondeur,  rien  de  plus  commun  que  de  rencontrer  sous 
la  bêche  la  rude  fouisseuse;  mais  la  surprendre  fixée  sur 
les  racines  qui  l'alimentent  incontestablement  de  leur 
sève,  c'est  une  tout  autre  affaire.  L'ébranlement  du  sol 
travaillé  l'avertit  du  péril.  Elle  dégage  le  suçoir  pour 
faire  retraite  dans  quelque  galerie;  et  quand  elle  est  mise 
à  nu,  elle  a  cessé  de  s'abreuver. 

Mais  si  les  fouilles  agricoles,  avec  leurs  troubles  iné- 
vitables, ne  peuvent  nous  renseigner  sur  les  mœurs  sou- 
terraines, elles  nous  instruisent  au  moins  de  la  durée  de 
la  larve.  Quelques  cultivateurs  de  bonne  volonté,  occu- 
pés en  mars  à  des  défoncements  profonds,  se  sont  fait 
un  plaisir  de  me  ramasser  toutes  les  larves,  petites  et 
grandes,  que  leur  [travail  exhumait.  La  récolte  fut  de 
quelques  centaines.  Des  différences  de  taille  fort  nettes 
partageaient  le  total  en  trois  catégories  :  les  grandes, 
avec  rudiments  d'ailes  comme  en  possèdent  les  larves 
sortant  de  terre,  les  moyennes  et  les  petites.  A  chacun 
de  ces  ordres  de  grandeur  doit  correspondre  un  âge  dif- 
férent. Adjoignons-y  les  larves  de  la  dernière  éclosion, 
animalcules  forcément  inaperçus  de  mes  rustiques  colla- 
borateurs, et  nous  aurons  quatre  années  pour  la  duré 
probable  des  Cigales  sous  terre. 

La  vie  aérienne  s'évalue  plus  aisément.  J'entends  le 
premières  Cigales  vers  le  solstice  d'été.  Un  mois  plu 
tard,  l'orchestre  atteint  sa  pleine  puissance.  Quelque 
retardataires,  fort  rares,  exécutent  de  maigres  solos  jus- 
qu'au milieu   de  septembre.  C'est   la    fin  du    concert. 
Comme  la  sortie  de  terre  n'a  pas  lieu  pour  toutes  à  la 
m.ême  époque,  il  est  clair  que  les  chanteuses  de  septem- 
bre ne  sont  pas  contemporaines  de  celles   du   solstice. 
Prenons  la  moyenne  entre  ces  deux  dates  extrêmes,  cl 
Dous  aurons  environ  cinq  semaines. 

Quatre  années  de  rude  besogne  sous  terre,  un  mois  de 


LA    CIGALE.    —    LA    PONTE.    —    l'ÉCLOSION  55 

fôte  au  soleil,  telle  serait  donc  la  vie  de  la  Cigale.  Ne 
reprochons  plus  à  l'insecte  adulte  son  délirant  triomphe. 
Quatre  ans,  dans  les  ténèbres,  il  a  porté  sordide  casaque 
de  parchemin;  quatre  ans,  de  la  pointe  de  ses  pics,  il  a 
fouillé  le  sol  ;  etvoici  le  terrassier  boueux  soudain  revêtu 
d'un  élégant  costume,  doué  J'ailes  rivalisant  avec  celles 
de  l'oiseau,  grisé  de  chaleur,  inondé  de  lumière,  su- 
prême joie  de  ce  monde.  Les  cymbales  ne  seront  jamais 
assez  bruyantes  pour  célébrer  de  telles  félicités,  si  bien 
gagnées,  si  éphémères. 


LA    MANTE.  —  LA  CHASSE 

Encore  une  bête  du  Midi,  d'intdrôt  au  moins  égal  à 

celui  de  la  Cigale,  mais  de  célébrité  bien  moindre,  parce 
qu'elle  ne  fait  point  de  bruit.  Si  le  Ciel  l'eût  gratifiée  de 
cymbales,  première  condition  delà  popularité,  elle  éclip- 
serait le  renom  de  la  célèbre  chanteuse,  tant  sont  étran- 
ges et  sa  forme  et  ses  mœurs.  On  l'appelle  ici  lou  Prègo- 
Dtéu,  la  bête  qui  prie  Dieu.  Son  nom  officiel  est  Mante 
religieuse  (Mantis  religiosa,  Lin.). 

Le  langage  de  la  science  et  le  naïf  vocabulaire  du 
paysan  sont  ici  d'accord  et  font  de  la  bizarre  créature 
une  pyihouisse  rendant  ses  oracles,  une  ascète  en  extase 
mystique.  La  comparaison  date  de  loin.  Déjà  les  Grecs 
appelaient  l'insecte  Mavrtç,  le  devin,  le  prophète.  L'homme 
des  champs  n'est  pas  difficile  en  fait  d'analogies;  il  sup- 
plée richement  aux  vagues  données  des  apparences.  1! 
a  vu  sur  les  herbages  brûlés  par  le  soleil  un  insecte  de 
belle  prestance,  à  demi  redressé  majestueusement.  Il  a 
remarqué  ses  amples  et  fines  ailes  vertes,  traînant  à  \u 
façon  de  longs  voiles  de  lin;  il  a  vu  ses  pattes  antérieu- 
res, des  bras  pour  ainsi  dire,  levées  vers  le  ciel  en  pos- 
ture d'invocation.  Il  n'en  fallait  pas  davantage;  l'ima- 
gination populaire  a  fait  le  reste;  et  voilà,  depuis  les 
temps  antiques,  les  broussailles  peuplées  de  devineres- 
ses en  exercice  d'oracle,  de  religieuses  en  oraison. 

O  bonnes  gens  aux  naïvetés  enfantines,  quelle  erreur 
était  la  vôtre!  Ces  airs  patenôtriers  cachent  des  mœurs 
airoces;  ces  bras  suppliants  sont  d'horribles  machines 


LA    MANTE.    LA    CHASSl  57 

e  brigandage  :  ils  n'égrènent  pas  des  chapelets,  ils 
exterminent  qui  passe  à  leur  portée.  Par  une  exception 
qu'on  serait  loin  de  soupçonner  dans  la  série  herbivore 
des  Orthoptères,  la  Mante  se  nourrit  exclusivement  de 
proie  vivante.  Elle  est  le  tigre  des  paisibles  populations 
entomologiques,  l'ogre  en  embuscade  qui  prélève  tribut 
de  chair  fraîche.  Supposons-lui  vigueur  suffisante,  et 
ses  appétits  carnassiers,  ses  traquenards  d'horrible  per- 
fection, en  feraient  la  terreur  des  campagnes.  Le  Prègo- 
Diéu  deviendrait  vampire  satanique. 

Son  instrument  de  mort  à  part,  la  Mante  n'a  rien  qui 
inspire  appréhension.  Elle  ne  manque  même  pas  de  grci- 
cieuseté,  avec  sa  taille  svelte,  son  élégant  corsage,  sa 
coloration  d'un  vert  tendre,  ses  longues  ailes  de  gaze. 
Pas  de  mandibules  féroces,  ouvertes  en  cisailles;  au 
contraire,  un  fin  museau  pointu  qui  semble  fait  pour 
becqueter.  A  la  faveur  d'un  cou  flexible,  bien  dégagé  du 
thorax,  la  tête  peut  pivoter,  se  tourner  de  droite  et  de 
gauche,  se  pencher,  se  redresser.  Seule  parmi  les  insec- 
tes, la  Mante  dirige  son  regard;  elle  inspecte,  elle  exa- 
mine; elle  a  presque  une  physionomie. 

Le  contraste  est  grand  entre  l'ensemble  du  corps, 
d'aspect  très  pacifique,  et  la  meurtrière  machine  des 
pattes  antérieures,  si  justement  qualifiées  de  ravisseuses. 
La  hanche  est  d'une  longueur  et  d'une  puissance  insoli- 
tes. Son  rôle  est  de  lancer  en  avant  le  piège  à  loups  qui 
n'attend  pas  la  victime,  mais  va  la  chercher.  Un  peu  de 
parure  embellit  le  traquenard.  A  la  face  interne,  la  base 
de  la  hanche  est  agrémentée  d'une  belle  tache  noire 
ocellée  de  blanc;  quelques  rangées  de  fines  perles  com- 
piétent  l'ornementation. 

La  cuisse,  plus  longue  encore  et  sorte  de  fuseau  dé- 
primé, porte  à  la  face  inférieure,  sur  la  moitié  d'avant, 
une  double  rangée  d'épines  acérées.  La  rangée  interne 
en  comprend  une  douzaine,  alternativement  noires  et 
plus  longues,  vertes  et  plus  courtes.  Cette  alternance 
des  longueurs  inégales  multiplie  les  points  d'engrenage 


58  iMCEURS    DES    INSECTES 

et  favorise  l'efficacité  de  l'arme.  La  rangée  externe  est 
plus  simple  et  n'a  que  quatre  dents.  Enfin  trois  aiguil- 
lons, les  plus  longs  de  tous,  se  dressent  en  arrière  de  la 
double  série.  Bref,  la  cuisse  est  une  scie  à  deux  lames 
parallèles,  que  sépare  une  gouttière  où  vient  s'engager 
la  jambe  repliée. 

Celle-ci,  très  mobile  sur  son  articulation  avec  la  cuisse, 
est  également  une  scie  double,  à  dents  plus  petites,  plus 
nombreuses  et  plus  serrées  que  celles  de  la  cuisse.  Elle 
se  termine  par  un  robuste  croc  dont  la  pointe  rivalise 
d'acuité  avec  la  meilleure  aiguille,  croc  canaliculé  en 
dessous,  à  double  lame  de  couteau  courbe  ou  de  serpette. 

Outil  de  haute  perfection  pour  transpercer  et  déchirer, 
ce  harpon  m'a  laissé  de  piquants  souvenirs.  Que  de  fois, 
dans  mes  chasses,  griffé  par  la  bête  que  je  venais  de 
prendre  et  n'ayant  pas  les  deux  mains  libres,  il  m'a  fallu 
recourir  à  l'aide  d'autrui  pour  me  libérer  de  ma  tenace 
capture!  Qui  voudrait  se  dépêtrer  par  la  violence  sans 
dégager  avant  les  crocs  implantés,  s'exposerait  à  des  éra 
flures  comme  pourraient  en  faire  les  aiguillons  du  rosier. 
Aucun  de  nos  insectes  n'est  de  maniement  plus  incom- 
mode. Cela  vous  griffe  de  ses  pointes  de  serpette,  vous 
larde  de  ses  piquants,  vous  saisit  de  ses  étaux,  et  vous 
rend  la  défense  à  peu  près  impossible  si,  désireux  de  con- 
server votre  prise  vivante,  vous  ménagez  le  coup  de  pouce 
qui  mettrait  fin  à  la  lutte  en  écrasant  la  bête. 

Au  repos,  le  traquenard  est  plié  et  redressé  contre  la 
poitrine,  inoffensif  en  apparence.  Voilà  l'insecte  qui  prie. 
Tviais  qu'une  proie  vienne  à  passer,  et  la  posture  d'orai- 
son brusquement  cesse.  Soudain  déployées,  les  trois 
longues  pièces  de  la  machine  portent  au  loin  le  grappin 
terminal,  qui  harponne,  revient  en  arrière  et  amène  la 
capture  entre  les  deux  scies.  L'étau  se  renferme  par  un 
mouvement  pareil  à  celui  du  bras  vers  l'avant-bras;  et 
c'est  fini  :  criquet,  sauterelle  et  autres  plus  puissants, 
une  fois  saisis  dans  l'engrenage  à  quatre  rangées  de 
pointes,  sont  perdus  sans  ressource.  Ni  leurs  trémoussç- 


LA    .MANTE.     LA     CHASSIS  SQ 

ments  désespérés  ni  leurs  ruades  ne  feront  lâcher  le  ter- 
rible engin. 

Impraticable  dans  la  liberté  des  champs,  l'étude  sui- 
vie des  mœurs  exige  ici  l'éducation  à  domicile.  L'entre- 
prise n'a  rien  de  difficile  :  la  Mante  est  peu  soucieuse  de 
son  internement  sous  cloche,  à  la  condition  d'être  bien 
nourrie.  Tenons-lui  des  vivres  de  choix,  renouvelés  tous 
les  jours,  et  le  regret  des  buissons  ne  la  tourmentera 
guère. 

J'ai  pour  volières,  à  l'usage  de  mes  captives,  une  dizaine 
d'amples  cloches  en  toile  métallique,  les  mêmes  dont  il 
se  fait  emploi  pour  mettre  à  l'abri  des  mouches  certaines 
provisions  de  table.  Chacune  repose  sur  une  terrine  rem- 
plie de  sable.  Une  touffe  sèche  de  thym,  une  pierre  plate 
où  pourra  plus  tard  se  faire  la  ponte,  en  composent  tout 
l'ameublement.  Ces  chalets  sont  rangés  sur  la  grande 
table  de  mon  laboratoire  aux  bêtes,  où  le  soleil  les  visite 
la  majeure  partie  de  la  journée.  J'y  installe  mes  captives, 
les  unes  isolées,  les  autres  par  groupes. 

C'est  dans  la  seconde  quinzaine  du  mois  d'août  que 
je  commence  à  rencontrer  l'insecte  adulte  dans  les  her- 
bages fanés,  les  broussailles,  au  bord  des  chemins.  Les 
femelles,  à  ventre  déjà  volumineux,  sont  de  jour  en  jour 
plus  fréquentes.  Leurs  fluets  compagnons  sont,  au  con- 
traire, assez  rares,  et  j'ai  parfois  bien  de  la  peine  à  com- 
pléter mes  couples,  car  il  se  fait  dans  les  volières  une 
tragique  consommation  de  ces  nains.  Réservons  ces 
atrocités  pour  plus  tard,  et  parlons  d'abord  des  femelles. 

Ce  sont  de  fortes  mangeuses  dont  l'entretien,  lorsqu'il 
doit  durer  quelques  mois,  n'est  pas  sans  difficultés.  Il 
faut  renouvelerpresque  chaque  jour  les  provisions,  pour 
la  majeure  part  gaspillées  en  dégustations  dédaigneuses. 
Sur  ses  broussailles  natales,  la  Mante,  j'aime  à  le  croire, 
est  plus  économe.  Le  gibier  n'abondant  pas,  elle  utilise 
à  fond  la  pièce  saisie;  dans  mes  volières,  elle  est  prodi- 
gue. Souvent,  après  quelques  bouchées, elle  laisse  choir, 
elle  abandon»^e  le  riche  morceau    sans   en   tirer  d'autre 


60  MCEURS    DES    IN8ECTBS 

profit.  Ainsi  se  trompent,  paraît-il,  les  ennuis  de  li 
captivité. 

Pour  faire  face  à  ce  luxe  de  table,  il  me  faut  recourir 
à  des  aides.  Deux  ou  trois  petits  désœuvrés  du  voisinage, 
gagnés  par  la  tartine  et  la  tranche  de  melon,  vont,  matin 
et  soir,  dans  les  pelouses  d'alentour,  garnir  leurs  bour- 
riches, étuis  en  bouts  de  roseau,  où  s'entassent  vivants 
criquets  et  sauterelles.  De  mon  côté,  le  file-t  à  la  main, 
je  fais  quotidiennement  une  tournée  dans  l'enclos, 
désireux  de  procurer  à  mes  pensionnaires  quelque  gibier 
de  choix. 

Ces  pièces  d'élite,  je  les  destine  à  m'apprendre  jus- 
qu'où peuvent  aller  l'audace  et  la  vigueur  de  la  Mante. 
De  ce  nombre  sont  le  gros  Criquet  cendré  (Pachyiylus 
cinerascens^  Fab.),  dépassant  en  volume  celle  qui  doit  le 
consommer;  le  Dectique  à  front  blanc,  armé  de  vigou- 
reuses mandibules  dont  les  doigts  ont  à  se  méfier  ;  le 
bizarreTruxale,  coiffé  d'une  mitre  en  pyramide;  l'Ephip- 
pigère  des  vignes,  qui  fait  grincer  des  cymbales  et  porte 
sabre  au  bout  du  ventre  bedonnant.  A  cet  assortiment 
degibier  peu  commode,  ajoutons  deux  horreurs  :  l'Epeire 
soyeuse,  dont  l'abdomen  discoïde  et  festonné  a  l'am- 
pleur d'une  pièce  de  vingt  sous;  l'Epeire  diadème,  af- 
freusement hirsute  et  ventrue. 

Qu'en  liberté  la  Mante  s'attaque  à  de  pareils  adver- 
saires, je  ne  peux  en  douter  lorsque  je  la  vois,  sous  mes 
cloches,  livrer  hardiment  bataille  à  tout  ce  qui  se  pré- 
sente. A  l'affût  parmi  les  buissons,  elle  doit  profiter  des 
aubaines  opulentes  offertes  par  le  hasard,  comme  elle 
profite,  sous  le  grillage  métallique,  des  richesses  dues  à 
ma  générosité.  Ces  grandes  chasses  pleines  de  péril, ne 
s'improvisent  pas;  elles  doivent  être  dans  les  habitudes 
courantes. Toutefois,  elles  paraissent  rares,  faute  d'occa- 
sion, et  au  grand  regret  de  la  Mante  peut-être. 

Criquets  de  toute  espèce,  papillons,  libellules,  gros- 
ses mouches,  abeilles  et  autres  moyennes  captures, 
voilà  ce  qu'on  rencontre  habituellement  entre  les  paites 


LA    MANTE.    LA    CHASSE  6l 

ravisseuses.  Toujours  est-il  que  dans  mes  volidres l'au- 
dacieuse chasseresse  ne  recule  devant  rien. [Criquet  cen- 
dré et  Dectique,  Epeire  et  Truxale,  tôt  ou  tard  sont 
harponnés,  immobilisés  entre  les  scies  et  délicieusement 
croqués.  La  chose  mérite  d'être  racontée. 

A  la  vue  du  gros  Criquet  qui  s'est  étourdiment  appro- 
ché sur  le  treillis  de  la  cloche,  la  Mante,  secouée  d'un 
soubresaut  convulsif,  se  met  soudain  en  terrifiante  pos- 
ture. Une  commotion  électrique  ne  produirait  pas  effet 
plus  rapide.  La  transition  est  si  brusque,  la  mimique  si 
menaçante,  que  l'observateur  novice  sur-le-champ  hé- 
site, retire  la  main,  inquiet  d'un  danger  inconnu.  Si  la 
pensée  est  ailleurs,  je  ne  peux  encore,  vieil  habitué,  nie 
d'î'fendre  d'une  certaine  surprise.  On  a  devant  soi,  à 
l'improviste,  une  sorte  d'épouvantail,  de  diablotin  chassé 
hors  de  sa  boîte  par  l'élasticité  d'un  ressort. 

Les  élytres  s'ouvrent,  rejetés  obliquement  de  côté; 
les  ailes  s'étalent  dans  toute  leur  ampleur  et  se  dressent 
en  voiles  parallèles,  en  vaste  cimier  que  domine  le  dos; 
le  bout  du  ventre  se  convolute  en  crosse,  remonte,  puis 
s'abaisse  et  se  détend  par  brusques  secousses  avec  une 
sorte  de  souffle,  un  bruit  de  pu/!  pu/!  rappelant  celui  du 
dindon  qui  fait  la  roue.  On  dirait  les  bouffées  d'une 
couleuvre  surprise. 

Fièrement  campé  sur  les  quatre  pattes  postérieures, 
l'insecte  tient  son  long  corsage  presque  vertical.  Les 
pattes  ravisseuses,  d'abord  ployées  et  appliquées  l'une 
contre  l'autre  devant  la  poitrine,  s'ouvrent  toutes  gran- 
des, se  projettent  en  croix  et  mettent  à  découvert  les 
aisselles  ornementées  de  rangées  de  perles  et  d'une 
tache  noire  à  point  central  blanc.  Les  deux  ocelles,  va- 
gue imitation  de  ceux  de  la  queue  du  paon,  sont,  avec 
les  fines  bosselures  éburnéennes,  des  joyaux  de  guerre 
tenus  secrets  en  temps  habituel.  Cela  ne  s'exhibe  de 
l'écrin  qu'au  moment  de  se  faire  terrible  et  superbe  pour 
la  bataille. 

Immobile   dans  son  étrange  pose,  la  Mante   surveille 


$2  MŒURS    DBS    INSECTSS 

l'acridien,  le  regard  fixé  dans  sa  direction,  la  tête  pivo- 
tant un  peu  à  mesure  que  l'autre  se  déplace.  Le  but  de 
cette  mimique  est  évident  :  la  Mante  veut  terroriser, 
paralyser  d'effroi  la  puissante  venaison  qui,  non  démo- 
ralisée par  l'épouvante,  serait  trop  dangereuse. 

Y  parvient-elle?  Sous  le  crâne  luisant  du  Dectiquc, 
derrière  la  longue  face  du  Criquet,  nul  ne  sait  ce  qui  se 
passe.  Aucun  signe  d'émotion  ne  se  révèle  à  nos  regards 
sur  leurs  masques  impassibles.  Il  est  certain  néanmoins 
que  le  menacé  connaît  le  danger.  Il  voit  se  dresser  devant 
lui  un  spectre,  les  crocs  en  l'air,  prêts  à  s'abattre;  il  se 
sent  en  face  de  la  mort  et  ne  fuit  pas  lorsqu'il  en  est 
temps  encore.  Lui  qui  excelle  à  bondir  et  qui  si  aisément 
pourrait  s'élancer  loin  des  griffes,  lui  le  sauteur  aux 
grosses  cuisses,  stupidement  reste  en  place  ou  même  se 
rapproche  à  pas  lents. 

On  dit  que  les  petits  oiseaux,  paralysés  de  terreur 
devant  la  gueule  ouverte  du  serpent,  médusés  par  le 
regard  du  reptile,  se  laissent  happer,  incapables  d'essor. 
A  peu  près  ainsi  se  comporte,  bien  des  fois,  l'acridien. 
Le  voici  à  portée  de  la  fascinatrice.  Les  deux  grappins 
s'abattent,  les  griffes  harponnent,  les  doubles  scies  se 
referment,  enserrent.  Vainement  le  malheureux  proteste  : 
ses  mandibules  mâchent  à  vide,  ses  ruades  désespérées 
fouettent  l'air.  11  faut  y  passer.  La  Mante  replie  les  ailes, 
son  étendard  de  guerre;  elle  reprend  la  pose  normale,  et 
le  repas  commence. 

Dans  l'attaque  du  Truxale  et  de  TÉphippigère,  gibiers 
moins  périlleux  que  le  Criquet  cendré  et  le  Dectique,  la 
pose  spectrale  est  moins  imposante  et  de  moindre  durée. 
Les  grappins  lancés  souvent  suffisent.  Ils  suffisent  aussi 
à  l'égard  de  l'bpeire,  saisie  par  le  travers  du  corps,  sans 
nul  souci  des  crochets  à  venin.  Avec  les  modestes  Cri- 
quets, menu  habituel  sous  mes  cloches  comme  en 
liberté,  la  Mante  emploie  rarement  ses  moyens  d'intimi- 
dation; elle  se  borne  à  saisir  l'étourdi  passant  à  sa 
portée. 


LA    MANTE.    —    LA    CHASSE  63 

Lorsque  la  pièce  à  capturer  peut  présenter  résistance 
sérieuse,  la  Mante  a  donc  à  son  service  une  pose  qui  ter- 
rorise, fascine  la  proie  et  donne  aux  crocs  le  moyen  de 
happer  sûrement.  Ses  pièges  à  loups  se  referment  sur 
.une  victime  démoralisée,  incapable  de  défense.  Elle 
immobilise  d'effroi  son  gibier  au  moyen  d'une  brusque 
attitude  de  spectre. 

Un  grand  rôle  revient  aux  ailes  dans  la  fantastique 
pose.  Elles  sont  très  amples,  vertes  au  bord  externe,  in- 
colores et  diaphanes  dans  tout  le  reste.  De  nombreuses 
nervures,  rayonnant  en  éventail,  les  parcourent  dans  le 
sens  de  la  longueur.  D'autres,  plus  fines  et  transversales, 
coupent  les  premières  à  angle  droit  et  forment  avec  elles 
une  multitude  de  mailles.  Dans  l'attitude  spectrale,  les 
ailes  s  étalent  et  se  redressent  en  deux  plans  parallèles 
qui  se  touchent  presque,  comme  le  font  les  ailes  des  pa- 
pillons diurnes  au  repos.  Entre  les  deux  se  meut,  par 
brusques  élans,  le  bout  convoluté  de  l'abdomen.  Du  frô- 
lement du  ventre  contre  le  réseau  des  nervures  alaires 
provient  l'espèce  de  souffle  que  j'ai  comparé  aux  bouffées 
d'une  couleuvre  en  posture  défensive.  Pour  imiter 
l'étrange  bruit,  il  suffit  de  promener  rapidement  le  bout 
de  l'ongle  contre  la  face  supérieure  d'une  aile  déployée. 

En  un  moment  de  fringale,  après  un  jeûne  de  quelques 
jours,  le  Criquet  cendré,  pièce  de  volume  égal  ou 
même  supérieur  à  celui  de  la  Mante  religieuse,  est  inté- 
gralement consommé,  moins  les  ailes,  trop  arides. 
Pour  ronger  la  monstrueuse  venaison,  deux  heures  suffi- 
sent. Semblable  orgie  est  rare.  J'y  ai  assisté  une  ou 
deux  fois,  me  demandant  toujours  comment  la  glou- 
tonne bête  trouvait  place  pour  tant  de  nourriture,  et 
comment  se  renversait  en  sa  faveur  l'axiome  du  contenu 
moindre  que  le  contenant.  J'admire  ces  hautes  préroga- 
tives d'un  estomac  où  la  matière  ne  fait  que  passer,  aus- 
sitôt digérée,  fondue,  disparue. 

L'habituel  menu  sous  mes  cloches  est  le  Criquet,  de 
taille  et  d'espèce  fort  variables.  Il  n'est  pas  sans  intérêt 


64  MCEURS    DES    INSECTES 

de  voir  la  Mante  grignoter  son  acridien,  que  maintien- 
nent à  la  fois  les  deux  étaux  des  pattes  ravisseuses. 
Malgré  le  fin  museau  pointu,  qui  semble  peu  fait  pour 
cette  ripaille,  la  pièce  entière  disparaît,  à  l'exception  de^ 
ailes,  dont  la  base  seule,  un  peu  charnue,  est  mise  à 
profit.  Les  pattes,  les  téguments  coriaces,  tout  y  passe. 
Parfois  le  gigot,  Tune  des  grosses  cuisses  postérieures, 
est  saisi  par  le  manche.  La  Mante  le  porte  à  sa  bouche, 
le  déguste,  le  gruge  avec  un  petit  air  de  satisfaction.  La 
cuisse  renflée  du  Criquet  pourrait  bien  être  pour  elle  un 
morceau  de  choix,  comme  est  pour  nous  un  morceau  du 
mouton. 

L'attaque  de  la  proie  commence  par  la  nuque.  Tandis 
que  l'une  des  pattes  ravisseuses  tient  le  patient  harponné 
par  le  milieu  du  corps,  l'autre  presse  la  tête  et  fait 
bâiller  le  cou  en  dessus.  En  ce  défaut  de  la  cuirasse 
fouille  et  mordille  le  museau  de  la  Mante,  avec  une  cer- 
taine persistance.  Une  large  plaie  cervicale  s'ouvre.  Par 
le  fait  de  la  lésion  des  ganglions  céphaliques,  les  ruades 
de  l'acridien  se  calment,  la  proie  devient  cadavre  inerte; 
et  désormais,  plus  libre  de  mouvements,  la  carnassière 
bête  choisit  à  sa  guise  les  morceaux. 


VI 


LA    MANTE.    LES    AMOURS 


Le  peu  que  nous  venons  d'apprendre  sur  les  mœurs 
de  la  Mante  ne  concorde  guère  avec  ce  que  pouvait  faire 
supposer  l'appellation  populaire.  D'après  le  terme  de 
Prègo-Diéu,  on  s  attendait  à  un  insecte  placide,  dévote- 
ment recueilli,  et  l'on  se  trouve  en  présence  d'un  canni- 
Dale,  d'un  féroce  spectre  mâchant  la  cervelle  de  sa  capture 
démoralisée  par  la  terreur.  Et  ce  n'est  pas  encore  là  le 
côté  le  plus  tragique.  Dans  ses  relations  entre  pareilles, 
la  Mante  nous  réserve  des  moeurs  comme  on  n'en  trou- 
verait pas  d'aussi  atroces  même  chez  les  Araignées, 
mal  famées  à  cet  égard. 

Pour  réduire  le  nombre  de  cloches  encombrant  ma 
grande  table,  pour  me  faire  un  peu  de  large  tout  en  con- 
servant ménagerie  suffisante,  j'installe  dans  la  même 
volière  plusieurs  femelles,  parfois  jusqu'à  la  douzaine 
Comme  espace,  le  commun  logis  est  convenable.  Il  y  a 
place  de  reste  pour  les  évolutions  des  captives,  qui  d'ail- 
leurs, lourdes  de  ventre,  n'aiment  guère  le  mouvement. 
Accrochées  au  treillis  du  dôme,  elles  digèrent,  immo- 
biles, ou  bien  attendent  le  passage  d'une  proie.  Ainsi 
font-elles  en  liberté  parmi  les  broussailles. 

La  cohabitation  a  ses  dangers.  Je  sais  que  lorsque  le 
foin  manque  au  râtelier,  les  ânes  se  battent,  eux  les  pa- 
cifiques. Mes  pensionnaires,  moins  accommodantes, 
pourraient  bien,  en  un  moment  de  disette,  s'aigrir  le 
caractère  et  batailler  entre  elles.  J'y  veille  en  tenant  les 
volières  bien  approvisionnées   de  Criquets,  renouvelés 

5 


66  MŒURS    DES    INSECTES 

deux  fois  par  jour.  Si  la  guerre  civile  éclate,  ne  pourra 
s'invoquer  l'excuse  de  la  famine. 

D'abord  les  choses  ne  vont  pas  mal.  La  population  vit 
en  paix,  chaque  Mante  happant  et  grugeant  ce  qui  passe 
à  sa  portée,  sans  chercher  noise  aux  voisines.  Mais  cette 
période  de  concorde  est  de  courte  durée.  Les  ventres  se 
gonflent,  les  ovaires  mûrissent  leurs  chapelets  d'œufs,  le 
moment  des  noces  et  de  la  ponte  approche.  Alors  éclate 
une  sorte  de  rage  jalouse,  bien  que  soit  absent  tout  mâle 
i  qui  pourraient  s'imputer  des  rivalités  féminines.  Le 
travail  des  ovaires  pervertit  le  troupeau,  lui  inspire  la 
frénésie  des'entre-dévorcr.  Il  y  a  des  menaces,  des  prises 
de  corps,  des  festins  d©«cannibales.  Alors  reparaissent  la 
pos-e  de  spectre,  le  souffle  des  ailes,  le  geste  terrible  des 
grappins  étendus  et  levés  en  l'air.  En  face  du  Criquet 
cendré  ou  du  Dectique  à  front  blanc,  les  démonstrations 
hostiles  ne  seraient  pas  plus  menaçantes. 

Sans  motif  que  je  puisse  soupçonner,  deux  voisines 
brusquement  se  dressent  dans  leur  attitude  de  guerre. 
Elles  tournent  la  tête  de  droite  et  de  gauche,  se  provo- 
quent, s'insultent  du  regard.  Le  puf  1  puf  1  des  ailes  frô- 
lées par  l'abdomen  sonne  la  charge.  Si  le  duel  doit  se 
borner  à  la  première  égratignure,  sans  autre  suite  plus 
grave,  les  pattes  ravisseuses,  maintenues  ployées,  s'ou- 
vrent ainsi  que  les  feuillets  d'un  livre,  se  rejettent  de  côté 
et  encadrent  le  long  corselet.  Pose  superbe,  mais  moins 
terrible  que  celle  d'un  comba-t  à  mort. 

Puis  l'un  des  grappins,  d'une  soudaine  détente,  s'al- 
longe, harponne  la  rivale;  avec  la  même  brusquerie,  il 
se  retire  et  se  remet  en  garde.  L'adversaire  riposte.  Deux 
chats  segifflant  rappellent  un  peu  cette  escrime.  Au  pre- 
mier sang  sur  la  melle  bedaine,  ou  même  sans  la  moindre 
blessure,  l'une  s'avoue  vaincue  et  se  retire.  L'autre  replie 
son  étendard  de  bataille  et  va  méditer  ailleurs  la  capture 
d'un  Criquet,  tranquille  en  apparence,  mais  toujours 
prête  à  recommencer  la  querelle. 

Le  dénouenieat  tourne  bien  des   fois   de  façon  plus 


LA    MANTB.    —    LES    AMOURS  ©7 

tragique.  Alors  est  prise  dans  sa  plénitude  la  pose  des 
duels  sans  merci.  Les  pattes  ravisseuses  se  déploient  et 
se  dressent  en  l'air.  Malheur  à  la  vaincue!  L'autre  la 
saisit  entre  ses  étaux,  et  se  met  sur  l'heure  à  la  manger, 
en  commençant  par  la  nuque,  bien  entendu.  L'odieuse 
bombance  se  fait  aussi  paisiblement  que  s'il  s'agissait  de 
croquer  une  Sauterelle.  Lattablée  savoure  sa  sœur  ainsi 
qu  un  mets  licite  ;  et  l'entourage  ne  proteste  pas,  désireux 
d'en  faire  autant  à  la  première  occasion- 

Ah  !  les  féroces  bêtes  !  On  dit  que  les  loups  ne  se  man- 
gent pas  entre  eux.  La  Manie  n'a  pas  ce  scrupule;  elle 
fait  régal  de  sa  pareille  quand  abonde  autour  d'elle  son 
g^ibicr  favori,  le  Criquet.  Elle  a  l'équivalent  de  l'anthro- 
pophagie, cet  épouvantable  travers  de  l'homme. 

Ces  aberrations,  ces  envies  de  bête  en  gésine  peuvent 
atteindre  un  degré  plus  révoltant  encore.  Assistons  à  la 
panade,  et,  pour  éviter  les  désordres  d'une  société  nom- 
breuse, isolons  les  couples  sous  des  cloches  différentes. 
A  chaque  paire  son  domicile,  où  nul  ne  viendra  troubler 
les  noces.  N'oublions  pas  les  vivres,  maintenus  abon- 
dants, afin  que  n'intervienne  pas  l'excuse  de  la  faim. 

Nous  sommes  vers  la  fin  d'août.  Le  mâle,  fluet  amou- 
reux, juge  le  moment  propice.  Il  lance  des  œillades  vers 
sa  puissante  compagne;  il  tourne  la  tête  de  son  côté,  il 
fléchit  le  col,  il  redresse  la  poitrine.  Sa  petite  frimousse 
pointue  est  presque  visage  passionné.  En  cette  posture, 
immobile,  longtemps  il  contemple  la  désirée.  Celle-ci  ne 
bouge  pas,  comme  indifférente.  L'amoureux  cependant  a 
saisi  un  signe  d'acquiescement,  signe  dont  je  n'ai  pas  le 
secret.  Il  se  rapproche:  soudain  il  étale  les  ailes,  qui  fré- 
missent d'un  tremblement  convulsif.  C'est  là  sa  déclara- 
tion. Il  s'élance,  chétif,  sur  le  dos  de  la  corpulente;  il  se 
cramponne  de  son  mieux,  se  stabilise.  En  général,  les 
préludes  sont  longs.  Enfin  l'accomplissement  se  fait,  ds 
longue  durée  lui  aussi,  cinq  à  six  heures  parfois. 

Rien  qui  mérite  attention  entre  les  deux  conjoints 
immobiles.  Enha  ils  se  séparent,  mais  pour  se  rejoindre 


6S  MOBURS    DES    INSECTES 

bientôt  de  façon  plus  intime.  Si  le  pauvret  est  aimé  de  la 
belle  comme  vivifîcateur  des  ovaires,  il  est  aimé  aussi 
comme  gibier  de  haut  goût.  Dans  la  journée,  en  effet, 
le  lendemain  au  plus  tard,  il  est  saisi  par  sa  compagne, 
qui  lui  ronge  d'abord  la  nuque,  suivant  les  us  et  coutu- 
mes, et  puis  méthodiquement,  à  petites  bouchées,  le 
consomme,  ne  laissant  que  les  ailes.  Ce  n'est  plus  ici 
jalousie  de  sérail  entre  pareilles,  mais  bien  fringale 
dépravée. 

La  curiosité  m'est  venue  de  savoir  comment  serait  reçu 
un  second  mâle  par  la  femelle  qui  vient  d'être  fécondée. 
Le  résultat  de  mon  enquête  est  scandaleux.  La  Mante, 
dans  bien  des  cas,  n'est  jamais  assouvie  d'embrasse- 
ments  et  de  festins  conjugaux.  Après  un  repos  de  durée 
variable,  la  ponte  déjà  faite  ou  non,  un  second  mâle  s'ac- 
cepte, puis  se  dévore  comme  le  premier.  Un  troisième 
lui  succède,  remplit  son  office  et  disparaît  mangé.  Un 
quatrième  a  semblable  sort.  Dans  l'intervalle  de  deux 
semaines,  je  vois  ainsi  la  même  Mante  user  jusqu'à  sept 
mâles.  A  tous  elle  livre  ses  flancs,  à  tous  elle  fait  payer 
de  la  vie  l'ivresse  nuptiale. 

De  telles  orgies  sont  fréquentes,  à  des  degrés  divers, 
tout  en  souffrant  des  exceptions.  Dans  les  journées  très 
chaudes,  à  forte  tension  électrique,  elles  sont  presque  la 
règle  générale.  En  des  temps  pareils,  les  Mantes  ont 
leurs  nerfs.  Sous  les  cloches  à  population  multiple,  les 
femelles  mieux  que  jamais  s'entre-dévorent;  sous  les 
cloches  à  couples  séparés,  mieux  que  jamais  les  mâles 
sont  traités  en  vulgaire  proie  après  accouplement. 

Comme  excuse  de  ces  atrocités  conjugales,  je  vou- 
drais pouvoir  me  dire:  en  liberté,  la  Mante  ne  se  com- 
porte pas  de  la  sorte;  le  mâle,  sa  fonction  remplie,  a  le 
temps  de  se  garer,  d'aller  au  loin,  de  fuir  la  terrible 
commère,  puisque,  dans  mes  volières,  un  répit  lui  est 
donné,  parfois  jusqu'au  lendemain.  Ce  qui  se  passe  réel- 
lement sur  les  broussailles,  je  l'ignore,  le  hasard,  pau- 
vre ressource,   ne    m'ayant    jamais    renseigné  sur   les 


1,  La  Mante,  rixe  entre  femelles.  —  2,  La  Mante  dévorant  un  criquet. 
—  3.  La  Mante  dévorant  son  mâle  après  la  pariade.  —  4,  La  Mante 
en  son  attitude  d'oraison.  —  5,  La  Manie  en  son  attitude  spectrale. 


LA    MANTB.    —    LES    AMOURS  OQ 

■mours  de  la  Maate  en  liberté.  Il  faut  que  je  m'en  rap- 
porte aux  événements  des  volières,  où  les  captives  bien 
*,  ensoleillées,  grassement  nourries,  amplement  logées,  ne 
semblent  en  aucune  façon  atteintes  de  nostalgie.  Ce 
qu  elles  font  là,  elles  doivent  le  faire  dans  les  conditions 
normales. 

Eh  bien,  ces  événements  rejettent  l'excuse  du  délai 
donné  aux  mâles  pour  s'éloigner.  Je  surprends,  isolé, 
l'horrible  couple  que  voici.  Le  mâle,  recueilli  dans  ses 
vitales  fonctions,  tient  la  femelle  étroitement  enlacée. 
Mais  le  malheureux  n'a  pas  de  tête;  il  n  a  pas  de  col, 
presque  pas  de  corsage.  L'autre,  le  museau  retourné 
sur  l'épaule,  continue  de  ronger,  fort  paisible,  les  restes 
du  doux  amant.  Et  ce  tronçon  masculin,  solidement 
cramponné,  continue  sa  besogne  ! 

L'amour  est  plus  fort  que  la  mort,  a-t-on  dit.  Pris  à 
la  lettre,  jamais  l'aphorisme  n'a  reçu  confirmation  plus 
éclatante.  Un  décapité,  un  amputé  jusqu'au  milieu  de  la 
poitrine,  un  cadavre  persiste  à  vouloir  donner  la  vie.  Il 
ne  lâchera  prise  que  lorsque  sera  entamé  le  ventre,  sié^e 
des  organes  procréateurs. 

Manger  l'amoureux  après  mariage  consommé,  faire 
repas  du  nain  épuisé,  désormais  bon  à  rien,  cela  se 
comprend,  dans  une  certaine  mesure,  chez  l'insecte  peu 
scrupuleux  en  matière  de  sentiment  ;  mais  le  croquer 
pendant  l'acte,  cela  dépasse  tout  ce  qu'oserait  rêver  une 
atroce  imagination.  Je  l'ai  vu,  de  mes  yeux  vu,  et  ne  suis 
pas  encore  remis  de  ma  surprise. 

Pouvait-il  fuir  et  se  garer,  celui-là,  surpris  en  sa  be- 
sogne? Non  certes.  Concluons  :  les  amours  de  la  Mante 
sont  tragiques,  tout  autant,  peut-être  même  plus  que 
celles  de  l'Araignée.  L'espace  restreint  des  volières  favo- 
rise, je  n'en  disconviens  pas,  le  massacre  des  mâles, 
mais  la  cause  de  ces  tueries  est  ailleurs. 

Peut-être  est-ce  une  réminiscence  des  temps  géologi- 
ques, lorsque,  à  l'époque  houillère,  l'insecte  s'ébauchait 
en  des  ruts  monstrueux.  Les  Orthoptères,  dont  les  Man- 


7C  MCEURS    DES    INSECTES 

tiens  font  partie,  sont  les  premiers-nés  du  monde  ento- 
mt)logique.  Grossiers,  incomplets  en  transformation,  ils 
vaguaient  parmi  les  fougdres  arborescentes,  déjà  floris- 
sants lorsque  n'existait  encore  aucun  des  insectes  à  déli- 
cates métamorphoses,  Papillons,  Scarabées,  Mouches, 
Abeilles.  Les  mœurs  n'étaient  pas  douces  en  ces  temps 
de  fougue  pressée  de  détruire  afin  de  produire;  et  les 
Mantes,  faible  souvenir  des  antiques  spectres,  pourraient 
bien  continuer  les  amours  d'autrefois. 

La  consommation  des  mâles  comme  gibier  est  en 
usage  chez  dautres  membres  de  la  famille  mantienne. 
Volontiers  je  l'admettrais  générale.  La  petite  Mante  dé- 
colorée, si  mignonne,  si  paisible  sous  mes  cloches,  ne 
cherchant  jamais  noise  à  ses  voisines  malgré  population 
nombreuse,  happe  son  mâle  et  s'en  repaît  aussi  féroce- 
ment que  le  fait  la  Mante  religieuse.  Je  me  lasse  ea 
courses  pour  procurer  à  mon  gynécée  le  complément 
indispensable.  A  peine  ma  trouvaille,  bien  ailée,  bien 
alerte,  est-elle  introduite,  qu'elle  est  le  plus  souvent  grif- 
fée et  dévorée  par  l'une  de  celles  qui  n'ont  plus  besoin 
de  son  concours.  Une  fois  les  ovaires  satisfaits,  les  deux 
Mantes  ont  le  mâle  en  horreur,  ou  plutôt  ne  voient  en 
lui  qu'une  exTU'se  p^dc:  de  venaison. 


VII 


LA  MANTE.   —    LB    NID 

Montrons  sous  un  meilleur  aspect  l'insecte  aux  tragi- 
ques amours.  Son  nid  est  une  merveille.  Dans  le  langage 
scientifique,  on  l'appelle  ootlièque^  la  ((  boîte  aux  œufs  )). 
je  ne  ferai  pas  abus  de  l'étrange  vocable.  Du  moment 
qu'on  ne  dit  pas  «  la  boîte  aux  œufs  du  pinson  ))  pour 
dire  ((  le  nid  du  pinson  »,  pourquoi  serai-je  obligé  de 
recourir  à  la  boîte  en  parlant  de  la  Mante  >  Que  ce  soit 
de  tournure  plus  savante,  c'est  possible;  mais  ce  ne 
sont  pas  là  mes  affaires. 

Aux  expositions  ensoleillées  se  trouve,  un  peu  partout, 
le  nid  de  la  Mante  religieuse,  sur  les  pierres,  le  bois,  les 
souches  de  vigne, les  brindillesdes  arbrisseaux,  les  tiges 
sèches  des  herbages,  et  jusque  sur  les  produits  de  l'in- 
dustrie humaine,  fragments  debrique,  lambeaux  de  toile 
grossière,  restes  racornis  de  chaussures.  Tout  support 
indistinctement  suffit,  à  la  condition  d'offrir  des  inègali- 
tôs  où  le  nid  puisse  empâter  sa  base  et  trouver  solide 
appui. 

Quatre  centimètres  de  longueur  sur  deux  de  largeur 
sont  les  habituelles  dimensions.  La  couleur  est  blonde 
comme  celle  du  grain  de  froment.  Exposée  à  la  flamme, 
la  matière  brûle  assez  bien  et  répand  une  faible  odeur 
de  soie  roussie.  C'est  en  effet  une  substance  voisine  de 
la  soie,  qui,  au  lieu  des'étirer  en  fil,  se  concrète  en  masse 
spumeuse.  Si  le  nid  est  fixé  sur  un  rameau,  la  base  cerne, 
enveloppe  les  brindilles  voisines  et  prend  configuration 
variable  suivant  les  accidents  du  support  ;  s'il  est  fixé  sur 


72  MOEURS    DES    INSECTES 

une  surface  plane,  la  face  inférieure,  toujours  moulée  sur 
l'appui,  est  plane  elle-même.  Le  nid  prend  alors  la 
forme  d'un  demi-ellipsoïde,  plus  ou  moins  obtus  à  l'un 
des  bouts,  efiilé  à  l'autre  et  môme  souvent  terminé  par 
un  court  appendice  en  éperon. 

Dans  tous  les  cas,  la  face  supérieure  est  régulièrement 
convexe.  On  y  distingue  trois  zones  longitudinales  bien 
accentuées.  La  médiane,  plus  étroite  que  les  autres,  se 
compose  de  lamelles  disposées  par  couples  et  se  recou- 
vrant à  la  manière  des  tuiles  d'un  toit.  Les  bords  de  ces 
lamelles  sont  libres  et  laissent  deux  séries  parallèles 
i<  entre-bâillements  ou  de  fissures  par  où  se  fait  la  sortie 
des  jeunes  au  moment  de  l'éclosion.  Dans  un  nid  récem- 
ment abandonné,  cettezone  médiane  est  hérissée  de  fines 
dépouilles,  qui  s'agitent  au  moindre  souffle  et  ne  tardent 
pas  à  disparaître  sous  les  vissicitudes  du  plein  air.  Je  lui 
donnerai  le  nom  de  zotie  de  sortie,  parce  que  c'est  unique- 
ment le  long  de  cette  bande  que  s'accomplit  la  libération 
des  jeunes,  à  la  faveur  des  issues  ménagées  à  l'avance. 

Partout  ailleurs,  le  berceau  de  la  nombreuse  famille 
présente  paroi  infranchissable.  Les  deux  zones  latérales, 
en  effet,  occupant  la  majeure  part  du  demi-ellipsoïde, 
sont  d'une  continuité  parfaite  à  la  superfice.  Dans  ces 
régions  à  substance  tenace,  nulle  possibilitéde  sortir  pour 
les  petites  Mantes  si  faibles  au  début;  on  y  voit  seule- 
ment de  nombreux  et  fins  sillons  transverses,  indices  des 
diverses  tranches  dont  l'amas  d'œufs  se  compose. 

Coupons  le  nid  en  travers.  On  reconnaît  alors  que  l'en- 
semble des  œufs  constitue  un  noyau  allongé,  de  consis- 
tance très  ferme,  revêtu  latéralement  d'une  épaisse  écorce 
poreuse,  pareille  à  de  l'écume  solidifiée.  En  dessus  s'élè- 
vent des  lames  courbes,  très  serrées,  à  peu  près  libres, 
dont  la  terminaison  aboutit  à  la  zone  de  sortie,  en  y  for- 
mant une  double  série  de  petites  écailles  imbriquées. 

Les  œufs  sont  noyés  dans  une  gangue  jaunâtre,  d'as- 
pect corné.  Ils  sont  rangés  par  couches,  suivant  des 
arcs  de  cercle,  avec  l'extrémité  céphaiiquL*cunveij^earit 


LA    MANTB.    —    LE    NID  7| 

vers  la  zone  de  sortie.  Cette  orientation  nous  dit  le  mode 
de  délivrance.  Les  nouveau-nds  se  glisseront  dans  l'in- 
tervalle  que  laissent  entre  eux  deux  feuillets  voisins, 
prolongement  du  noyau  ;  ils  y  trouveront  passage  étroit, 
difficile  à  franchir,  mais  enfin  suffisant  avec  le  curieux 
dispositif  dont  nous  aurons  à  nous  occuper  toutà  l'heure; 
ils  parviendront  ainsi  à  la  bande  médiane.  Là,  sous  les 
écailles  imbriquées,  s'ouvrent  deux  issues  pour  chaque 
couche  d'œufs.  Une  moitié  des  sortants  se  libérera  par 
ia  porte  de  droite,  l'autre  moitié  par  la  porte  de  gauche. 
Cela  se  répète  d'un  bout  à  Tautre  du  nid,  tant  qu'il  y  a 
des  couches. 

Résumons  ces  détail?  de  structure,   assez  difficiles  à 

saisirpourqui "^7^--t-t»^^ 

n'a  pas   l'objet  ^*^  . 

sous  les  ycu'- 
Suivant      l'axr 
du  nid,  et  sem 
blable  de  forme    %, 
à  un  noyau  de     \ 
datte,  est  l'en- 
semble  des 

r  .  Nid  de  la  Manie  rc'itricuse, 

œuis.    groupés 

p=ir  assises.  Une  ûco  rce  protectrice,  sorte  d'écume  solidi- 
fiée, enveloppe  cet  ?  mas.  sauf  en  dessus  dans  la  réf^ion 
médiane,  on  lécorcc  spumeuse  est  remplacée  par  de  min- 
ces feuilletsjuxtaposés.  Les  extré- 
mités libres  de  ces  feuillets  for- 
ment à  l'extérieur  la  zone  de 
sortie;  elles  s'y  imbriquent  eo 
deux  séries  d'écaillés  et  laissent, 
pour  chaque  couche  d'œufs,  une 
couple  d'issues,  étroites  fissures. 
Section  tra.-,sversaie  du  Assister  à  la  confection  du  nid, 
md  de  la  Mante  religieuse,  voir  comment  s'y  prend  la  Mante 
pour  édifier  ouvrage  si  complexe,  était  le  point  saillant 
de  mon  élude.  J'y  suis  parvenu  non  sans  peme,  car  la 


74  MŒURS    DES    INSECTES 

ponte  se  fait  à  l'improviste  et  presque  toujours  de  nuit. 
Après  bien  d'ioutiles  attentes,  la  chance  enfin  me  favoris-- 
Le  5  septembre,  une  de  mes  pensionnaires,  fécondée  U 
29  août,  s'avisa  de  pondre  sous  mes  yeux  vers  les  quatre 
heures  du  soir. 

Avant  d'assister  à  son  travail,  une  remarque  :  tous 
les  nids  que  j'ai  obtenus  en  vohére  —  et  ils  y  sont  asse? 
nombreux  —  ont  pour  appui,  sans  exception  aucune,  Is 
toile  métallique  des  cloches.  J'avais  eu  soin  de  mettre 
à  la  disposition  des  Mantes  quelques  pierrailles  rugueu- 
ses, quelques  bouquets  de  thym,  supports  très  usités 
dans  la  liberté  des  champs.  Les  captives  ont  préféré  le 
réseau  de  fil  de  fer.  qui,  par  ses  mailles  où  s'incruste  la 
matière  d  abord  molle  de  Tédifice,  donne  parfaite  fixité 

Les  nids,  dans  les  conditions  naturelles,  n'ont  aucun 
abri;  ils  doivent  supporter  les  intempéries  de  l'hiver, 
résister  aux  pluies,  aux  vents,  aux  gelées,  aux  neiges, 
sans  se  détacher.  Aussi  la  pondeuse  choisit  toujours  ur 
support   inégal  où  puissent  se  mouler  et   obtenir  pris 
les  fondations  du  nid.  Au  médiocre  est  préféré  le  meil 
leur,  au  meilleur  l'excellent,  lorsque   les  circonstance 
le  permettent  ;  et  telle  doit  être  la  cause  de  la  constant 
adoption  du  treillis  des  volières. 

L'unique  Mante  qu'il  m'a  été  donné  d'observer  a 
moment  de  la  ponte  travaille  dans  une  position  renvei 
sée,  accrochée  qu'elle  est  vers  le  sommet  de  la  clocha 
Ma  présence,  ma  loupe,  mes  investigations,  ne  la  dérar 
gent  en  rien,  tant  son  œuvre  l'absorbe.  Je  peux  enlevt 
ÏQ  dôme  treillissé,  l'incliner,  le  renverser,  le  tourner  et  1 
retourner,  sans  que  l'insecte  suspende  un  moment  s 
besogne.  Je  peux,  avec  des  pinces,  soulever  les  longue 
ailes  pour  voir  un  peu  mieux  ce  qui  se  passe  dessous 
La  Mante  ne  s'en  préoccupe  point.  Jusque-là,  tout  e; 
bien  :  la  pondeuse  ne  bouge  pas  et  se  prête  impassible 
toutes  mes  indiscrétions  d'observateur.  N'importe  :  le 
choses  ne  marchent  pas  au  gré  de  mes  désirs,  tant  l'opé, 
ration  est  rapide,,  et  l'examen  difficuilueux. 


LA    RÎANTB.     —    LE    NTD  75 

Le  bout  du  ventre  est  constamment  immergé  dans  un 
flot  d'écume  qui  ne  permet  pas  de  bien  saisir  les  détails 
de  l'acte.  Cette  écume  est  d'un  blanc  grisâtre,  un  peu 
visqueuse  et  presque  semblable  à  de  la  mousse  de  sa- 
von. Au  moment  de  son  apparition,  elle  englue  légère- 
ment le  bout  de  paille  que  j'y  plonge.  Deux  minutes 
après,  elle  est  solidifiée  et  n'adhère  plus  à  la  paille.  En 
peu  de  temps,  sa  consistance  est  celle  que  l'on  constate 
sur  un  nid  vieux. 

La  masse  spumeuse  se  compose  en  majeure  partie 
d'air  emprisonné  dans  de  petites  bulles.  Cet  air,  qui 
donne  au  nid  un  volume  bien  supérieur  à  celui  du  ven- 
tre de  la  Mante,  ne  provient  pas  évidemment  de  l'in- 
secte, quoique  l'écume  apparaisse  dès  le  seuil  des  orga- 
nes génitaux;  il  est  emprunté  à  l'atmosphère.  La  Mante 
construit  donc  surtout  avec  de  l'air,  éminemment  apte 
à  protéger  le  nid  contre  les  intempéries  Elle  rejette 
une  composition  gluante,  analogue  au  liquide  à  soie 
des  chenilles;  et  de  cette  composition,  amalgamée  a 
l'instant  avec  l'air  extérieur,  elle  produit  l'écume. 

Elle  fouette  son  produit  comme  nous  fouettons  le 
blanc  des  œufs  pour  le  faire  gonfler  et  mousser.  L'ex- 
trémité de  l'abdomen,  ouverte  d'une  longue  fente, 
forme  deux  amples  cuillers  latérales  qui  se  rapprochent, 
s'écartent  d'un  mouvement  rapide,  continuel,  batteni  le 
liquide  visqueux  et  le  convertissent  en  écume  à  mesure 
qu'il  est  déversé  au  dehors.  On  voit  en  outre,  entre  les 
deux  cuillers  bâillantes,  monter  et  descendre,  aller  et 
venir,  en  manière  de  tige  de  piston,  les  organes  internes, 
dont  il  est  impossible  de  démêler  le  jeu  précis,  noyés 
qu'ils  sont  dans  l'opaque  flot  mousseux. 

Le  bout  du  ventre,  toujours  palpitant,  ouvrant  et  re- 
fermant ses  valves  avec  rapidité,  exécute  des  oscillations 
de  droite  à  gauche  et  de  gauche  à  droite  à  la  façon 
d'un  pendule.  De  chacune  de  ces  oscillations  résultent 
à  l'intérieur  une  couche  d'œufs,  à  l'extérieur  un  sillon 
transversal.   \   mesure  qu'il   avance  dans   l'arc   décrit. 


76  MOEURS    DES    INSECTES 

brusquement,  à  des  intervalles  très  rapprochés,  il  plonge 
davantage  dans  l'écume,  comme  s'il  enfonçait  quelque 
:hose  au  fond  de  l'amas  mousseux.  Chaque  fois,  à  n'en 
pas  douter,  un  œuf  est  déposé;  mais  les  choses  se  pas- 
sent si  vite  et  dans  un  milieu  si  peu  favorable  à  l'ob- 
servation, que  je  ne  parviens  pas  une  seule  fois  à  voir 
fonctionner  l'oviducte.  Je  ne  peux  juger  de  l'apparition 
des  œufs  que  par  les  mouvements  du  bout  du  ventre, 
qui,  d'un  plongeon  brusque,  s'immerge  davantage. 

En  même  temps,  par  ondées  intermittentes,  est  déver- 
sée la  composition  visqueuse,  que  fouettent  et  conver- 
tissent en  écume  les  deux  valves  terminales.  La  mousse 
obtenue  s'épanche  sur  les  flancs  de  la  couche  d'œufs  et  à 
la  base,  où  je  la  vois  faire  saillie  à  travers  les  mailles  du 
treillis,  refoulée  qu'elle  est  par  la  pression  du  bout  de 
l'abdomen.  Ainsi  s'obtient  progressivement  l'enveloppe 
spongieuse,  à  mesure  que  les  ovaires  se  vident. 

Je  me  figure,  sans  pouvoir  faire  intervenir  l'observa- 
tion directe,  que  pour  le  noyau  central,  où  les  œufs  sont 
noyés  dans  un  milieu  plus  homogène  que  l'écorce,  la 
Mante  emploie  son  produit  tel  quel,  sans  le  battre  de  ses 
cuillers  et  le  faire  mousser.  La  couche  d'œufs  déposée, 
les  deux  valves  produiraient  de  l'écume  pour  l'envelop- 
per. Mais,  encore  une  fois,  tout  cela  est  fort  difficile  à 
démêler  sous  le  voile  de  la  masse  écumante. 

Sur  un  nid  récent,  la  zone  de  sortie  est  enduite  d'une 
couche  de  matière  finement  poreuse,  d'un  blanc  pur, 
mat,  presque  crayeux,  qui  fait  contraste  avec  le  reste 
du  nid,  d'un  blanc  sale.  On  dirait  la  composition  que  les 
pâtissiers  obtiennent  avec  du  blanc  d'œuf  battu,  du  su- 
cre et  de  la  fécule,  pour  agrémenter  certains  de  leurs 
produits.  Cet  enduit  neigeux  est  très  friable,  facile  à 
détacher.  Quand  il  a  disparu,  la  zone  de  sortie  se  montre 
nettement  caractérisée,  avec  sa  double  série  de  lamelles 
à  bord  libre.  Les  intempéries,  la  pluie,  le  vent,  l'enlèvent 
tôt  ou  tard  par  lambeaux,  par  écailles;  aussi  les  vieux 
oids  n'en  gardent-ils  aucun  vestige. 


1,  La  Mante  dévorant  son  mâle  pendant  l'acte  même  de  rarcouplement. 
—  2,  La  Mante  terminant  son  nid.  —  3,  Carabes  dorés  faisant 
ripaille  d'un  lombric  ou  ver  de  terre. 


LA    MANTB.     —    LE    NID  ^n 

Au  premier  examen,  on  serait  tenté  de  voir  dans  cette 
matière  neigeuse  une  substance  différente  de  celle  du 
reste  du  nid.  La  Mante  emploierait-elle,  en  effet,  deux  pro- 
duits distincts?  En  aucune  manière.  L'anatomie  d'abord 
nous  affirme  l'unité  des  matériaux.  L'organe  sécréteur  de 
la  substance  du  nid  se  compose  de  tubes  cylindriques, 
recroquevillés,  répartis  en  deux  groupes  d'une  vingtaine 
chacun.  Tous  sont  pleins  d'un  fluide  visqueux,  incolore, 
d'aspect  identique  quelle  que  soit  la  région  considérée. 
Nulle  part  aucun  indice  d'un  produit  à  coloration  crétacée. 

A  son  tour,  le  mode  de  formation  du  ruban  neigeux 
écarte  l'ioée  de  matériaux  divers-  On  voit,  en  effet,  les 
deux  filets  caudaux  de  la  Mante  balayer  la  surface  du  flot 
mousseux,  cueillir  pour  ainsi  dire  l'écume  de  l'écume,  la 
rassembler  et  la  maintenir  sur  le  dos  du  nid  pour  y  for- 
mer la  bande  semblable  à  un  ruban  de  sucrerie-  Ce  qui 
reste  après  ce  balayage  ou  ce  qui  ruisselle  de  la  bande 
non  encore  figée,  s'étale  sur  les  flancs  en  un  léger  badi- 
geon à  bulles  si  fines  qu'il  faut  la  loupe  pour  les  aper- 
cevoir. 

Une  eau  boueuse,  chargée  d'argile,  se  couvre  d'écume 
grossière  dans  le  cours  d'un  torrent.  Sur  cette  écume 
fondamentale,  salie  de  matières  terreuses,  çà  et  là  se 
montrent  des  amas  spumeux  d'un  beau  blanc,  à  bulles 
moins  volumineuses.  Une  sélection  se  fait  par  la  diffé- 
rence des  densités,  et  l'écume  blanche  comme  neige  sur- 
monte par  places  l'écume  sale  d'où  elle  provient.  Quel- 
que chose  de  semblable  se  passe  lors  de  l'édification  du 
nid  de  la  Mante.  Les  deux  cuillers  réduisent  en  écume 
le  jet  visqueux  des  glandes.  La  partie  la  plus  ténue,  la 
plus  légère,  rendue  plus  blanche  par  sa  délicate  poro- 
sité, monte  à  la  surface,  où  les  filets  caudaux  la  balayent 
pour  l'amasser  en  ruban  neigeux  sur  le  dos  du  nid. 

Jusque-là,  avec  un  peu  de  patience,  l'observation  est 
praticable  et  donne  des  résultats  satisfaisants-  Elle  de- 
vient impossible  quand  il  s'agit  de  la  structure  si  com- 
plexe de  cette  zone  médiane  où,  pour  la  sortie  dca  larves, 


78  iMcKUKS    DES    INSECTES 

des  issues  sont  ménagées  sous  le  couvert  d'une  double 
série  de  lamelles  imbriquées.  Le  peu  que  je  parviens  à 
dep.iêler  se  réduit  à  ceci.  Le  bout  de  l'abdomen,  large- 
ment fendu  de  haut  en  bas,  forme  une  sorte  de  bouton- 
nière dont  l'extrémité  supérieure  reste  à  peu  près  fixe, 
tandis  que  l'inférieure  oscille  en  produisant  de  l'écume 
et  immergeant  des  œufs.  C'est  à  l'extrémité  supérieure 
que  revient  certainement  le  travail  de  la  zone  médiane. 

Je  la  vois  toujours  dans  le  prolongement  de  cette  zone, 
àu  sein  de  la  fine  écume  blanche  rassemblée  par  les  filets 
caudaux.  Ceux-ci,  l'un  à  droite,  l'autre  à  gauche,  déli- 
mitent la  bande.  Ils  en  palpent  les  bords,  ils  semblent 
s'informer  de  l'ouvrage.  J'y  verrais  volontiers  deux  longs 
doigts,  d'exquise  délicatesse,  dirigeant  la  difficuitueuse 
construction. 

Mais  comment  s'obtiennent  les  deux  rangées  d'écail- 
lés et  les  fissures,  les  portes  de  sortie  qu'elles  abritent? 
Je  l'ignore.  Je  ne  peux  même  le  soupçonner.  Je  lègue  à 
d'autres  la  fin  du  problème. 

Quelle  merveilleuse  mécanique  qui  déverse  avec  tant 
d'ordre  et  si  prestement  la  gangue  cornée  du  noyau  cen- 
tral, la  mousse  protectrice,  l'écume  blanche  du  ruban 
médian,  les  œufs,  la  liqueur  fécondante,  et  peut  en  même 
temps  édifier  des  feuillets  qui  se  superposent,  des  écailles 
qui  s'imbriquent,  des  fissures  libres  qui  alternent!  On  s'y 
perd.  Et  cependant,  quelle  aisance  dans  le  travail  î  Accro- 
chée à  la  toile  métallique  dans  l'axe  de  son  nid,  la  Mante 
est  immobile.  Aucun  regard  n'est  donné  à  la  chose  qui 
s'édifie  en  arrière;  aucune  intervention  des  pattes  ne 
vient  en  aide.  Cela  se  fait  tout  seul.  Ce  n'est  pas  ici  œuvre 
industrieuse  nécessitant  le  savoir-faire  de  l'instinct;  c'est 
besogne  purement  machinale,  réglée  par  l'outillage,  par 
l'organisation.  Le  nid  de  structure  si  complexe  résulte 
du  jeu  seul  des  organes,  comme  dans  notre  industrie  se 
façonnent  mécaniquement  une  foule  d'objets  dont  la 
perfection  mettrait  en  défaut  la  dextérité  des  doigts. 

Sous  un  autre  aspect,  le  nid  de  la  Mante  est  plut 


LA    MANTE.    LB    NID  79 

remarquable  encore  On  y  trouve,  excellemment  appli- 
quée, une  des  plus  belles  données  de  la  physique  sur  la 
conservation  de  la  chaleur.  La  Mante  nous  a  devancés 
dans  la  connaissance  des  corps  athermanes. 

On  doit  au  physicien  Rumford  l'originale  expérience 
que  voici,  propre  à  démontrer  la  faible  conductibilité  de 
"air  pour  la  chaleur.  L'illustre  savant  plongeait  un  fro- 
mage glacé  dans  une  masse  d'écume  fournie  par  des  œufs 
bien  battus.  Le  tout  était  soumis  à  la  chaleur  d'un  four. 
En  peu  de  temps  s'obtenait  ainsi  une  omelette  soufflée 
brûlante,  au  centre  de  laquelle  se  trouvait  le  fromage 
aussi  froid  qu'au  début.  L'air  emprisonné  dans  les  bulles 
de  l'écume  enveloppante  explique  cette  étrangeté  Ma- 
tière éminemment  athermane,  il  avait  arrêté  la  chaleur 
du  four,  il  l'avait  empêché  d'arriver  au  corps  central  glacé. 

Or,  que  fait  la  Mante)  Précisément  ce  que  faisait  Rum- 
ford :  elle  fouette  sa  glaire  pour  obtenir  une  omelette 
soufflée,  protectrice  des  germes  rassemblés  en  noyau  cen- 
tral. Son  but  est  inverse,  il  est  vrai;  son  écume  coagulée 
doit  défendre  du  froid,  et  non  de  la  chaleur.  Mais  ce  qui 
protège  contre  l'un  protège  contre  l'autre,  et  l'ingénieux 
physicien,  renversant  son  expérience,  aurait  pu,  avec  la 
même  enveloppe  écumeuse,  maintenir  un  corps  chaud 
dans  une  enceinte  froide. 

Rumford  connaissait  les  secrets  du  matelas  d'air  par 
le  savoir  accumulé  de  ses  prédécesseurs,  par  ses  propres 
recherches,  ses  propres  études  Comment,  depuis  on  ne 
sait  combien  de  siècles,  la  Mante  a-t-ellc  devancé  notre 
physique  dans  ce  délicat  problème  de  la  chaleur?  com- 
ment s'est-elle  avisée  d'envelopper  d'écume  son  amas 
d'œufs,  qui,  fixé,  sans  aucun  abri,  sur  un  ran>eau,  sur  une 
pierre,  doit  supporter  impunément  les  rudesses  de  l'hiver  ? 

Les  autres  Mantiens  de  mon  voisinage,  les  seuls  dont 
je  puisse  parler  en  pleine  connaissance  de  cause,  font 
emploi  del'enveloppe  athermane  en  écumesolidifiée  ou  la 
suppriment,  suivant  que  les  œufs  sont  destinés  ou  non  à 
passer  l'hiver.  La  ptuie  Mante  grise  [Aîimies  decoior)^  81 


80  MCEURS    DES    INSECTES 

différente  de  l'autre  par  l'absence  presque  complète  dei 
aile<  chez  la  femelle,  édifie  un  nid  gros  à  peine  comme  un 
noyau  de  cerise  et  le  revêt  fort  bien  d'une  écorce  écu- 
njeuse  Pourquoi  cette  enveloppe  soufflée?  Parce  que  le 
nid  de  1  Ameles  doit,  comme  celui  de  la 
Mante  religieuse,  passer  l'hiver,  exposé  sur 


^^0    ^ 


"^9^ 


Nid  de  l'Empuse  Face  supérieure  après  Section 

appauvrie.  l'éclosion.  transversale. 

un  rameau,  sur  une  pierre,  à  toutes  les  rigueurs  de  la 
mauvaise  saison. 

D'autre  part,  malgré  sa  taille,  équivalente  à  celle  de  la 
Mante  religieu<&e,  l'Empuse  appauvrie  {Empusa  paupe- 
rata),  le  plus  étrange  de  nos  insectes,  cons- 
truit un  nid  aussi  petit  que 
celui  de  V Ameles.  C'est  un 
très  modeste  édifice,  com- 
sa  section  trans-  P°sé  de  cellules   peu  nom-   NiddelaMantt 

versale.  breuses,  disposées  côte  à  décolorée. 
côte  sur  trois  ou  quatre  rangées  accolées.  Ici  absence 
complète  de  l'enveloppe  soufflée,  bien  que  le  nid  soit  fi.Ké 
à  découvert,  comme  les  précédents,  sur  quelque  ramille 
ou  éclat  de  pierraille.  Ce  défaut  de  matelas  athermane 
annonce  d'autres  conditions  climatériqucs.  En  effet,  les 
œufs  de  l'Empuse  éclosent  peu  après  la  ponte,  pendant  la 
belle  saison.  N'ayant  pas  à  subir  les  sévices  de  l'hiver,  ils 
o'ont  pour  protection  que.le  mince  étui  de  leurs  graines. 
Si  délicates  et  si  rationnelles,  ces  précautions,  rivales 
de  l'omelette  soufflée  de  Rumford,  sont-elles  un  résultat 
fortuit,  une  des  combinaisons  sans  nombre  issues  de 
l'urne  du  hasard?  Si  oui,  ne  reculons  pas  devant  l'ab- 
surde et  reconnaissons  que  la  cécité  du  hasard  est  douée 
d'une  merveilleuse  clairvoyance- 
La  Mante  religieuse  commence  son  nid  par  le  bouî 
obtus  et  le  termine  par  le  bout  rétréci.  Ce  dernier  sou- 


LA   MANTB.    —    LE    NID  8t 

vent  se  prolonge  en  une  sorte  de  promontoire  où  s'est 
dépensée,  en  s'étirant,  la  dernière  goutte  du  liquide  glai- 
reux. Une  séance  de  deux  heures  environ,  sans  interrup- 
tion aucune,  est  nécessaire  pour  accomplir  la  totalité  de 
l'ouvrage. 

Aussitôt  la  ponte  terminée,  la  mère  se  retire  indiffé- 
rente. Je  m'attendais  à  la  voir  se  retourner  et  témoigner 
quelque  tendresse  pour  le  berceau  de  sa  famille.  Mais 
pas  le  moindre  signe  de  joie  maternelle.  L'ouvrage  est 
parachevé,  plus  rien  ne  la  regarde.  Des  Criquets  se  sont 
approchés.  L'un  même  s'est  campé  sur  le  nid.  La  Mante 
ne  fait  aucune  attention  à  ces  importuns,  pacifiques  il  est 
vrai.  Les  chasserait-elle,  s'ils  étaient  dangereux  et  s'ils 
faisaient  minedévenlrer  le  coffret  aux  œufs?  Son  impas- 
sibilité me  dit  que  non.  Que  lui  importe  désormais  le 
nid?  Elle  ne  le  connaît  plus. 

J'ai  dit  les  accouplements  multiples  de  la  Mante  reli- 
gieuse et  la  fin  tragique  du  mâle,  presque  toujours  dé- 
voré comme  vulgaire  gibier.  Dans  l'intervalle  d'une  paire 
de  semaines,  j  ai  vu  la  même  femelle  convoler  en  nou- 
velles noces  jusqu'à  sept  reprises.  La  veuve  si  facile  à 
consoler  avait,  chaque  fois,  mangé  son  conjoint.  De  telles 
mœurs  font  prévoir  des  pontes  multiples.  Il  y  en  a,  en 
effet,  bien  qu'elles  ne  soient  pas  une  règle  générale. 
Parmi  mes  pondeuses,  les  unes  ne  m'ont  donné  qu'un 
seul  nid  ;  d'autres  en  ont  fourni  deux,  aussi  volumineux 
l'un  que  1  autre.  La  plus  féconde  en  a  produit  trois,  les 
deux  premiers  de  grosseur  normale,  le  troisième  réduit 
à  la  moitié  des  habituelles  dimensions. 

Cette  dernière  va  nous  apprendre  de  quelle  population 
disposent  les  ovaires  de  la  Mante.  D'après  les  sillons 
transverses  du  nid,  il  est  aisé  de  dénombrer  les  couches 
d'œufs,  très  inégalement  riches  suivant  qu'elles  occupent 
l'équateur  de  l'ellipsoïde  ou  bien  les  extrémités  Le  relevé 
des  œufs  dans  la  couche  la  plus  grande  et  dans  la  couche 
moindre  fournit  une  moyenne  d'où  se  déduit  approxima- 
tivement le  total.  Je  trouve  ainsi  qu'un  nid  de  belles  di- 


83  MOEURS    DES    INSBCTBS 

mensions  contient  environ  quatre  cents  œufs.  La  pondeuse 
àtroisnids,donl  ledernier  moitié  moindre  que  les  autres, 
laissait  donc  pour  descendance  un  millier  de  germes;  cel- 
les à  ponte  double,  huit  cents;  et  les  moins  fécondes,  de 
trois  à  quatre  cents.  Dans  tous  les  cas,  superbe  famille, 
vile  encombrante  si  elle  n'était  largement  émondée. 

De  gros  volume,  de  structure  curieuse  et  d'ailleurs 
bien  en  évidence  sur  sa  pierre  ou  sa  broussaille,  le  nid 
delà  Mante  religieuse  re  pouvait  manquer  d'attirer  l'at- 
tention du  paysan  provençal.  11  est  très  connu,  en  effet, 
dans  les  campagnes,  où  il  porte  le  nom  de  tigno  ;  il  a 
même  haute  renommée.  Nul  cependant  ne  semble  s'être 
informé  de  son  origine.  C'est  toujours  sujet  de  surprise 
pour  mes  rustiques  voisins  lorsque  je  leur  apprends  que 
la  célèbre  tigno  est  le  nid  du  vulgaire  Prègo-Diéu.  Cette 
ignorance  pourrait  bien  avoir  pour  cause  la  ponte  noc- 
turne de  la  Mante.  L'insecte  n'a  pas  été  surpris  travail- 
lant à  son  nid  dans  le  mystère  de  la  nuit,  et  le  trait 
d'union  fait  défaut  entre  l'ouvrier  et  l'ouvrage,  l'un  et 
l'autre  cependant  connus  de  tous  au  village. 

N'importe  :  le  singulier  objet  existe;  il  attire  le  re- 
gard, il  captive  l'attention.  Donc  cela  doit  être  bon  à 
quelque  chose,  cela  doit  avoir  des  vertus.  Ainsi  de  tout 
temps  a  raisonné  le  naïf  espoir  de  trouver  dans  l'étrange 
un  soulagement  à  nos  misères. 

D'un  accord  général,  la  pharmacopée  rurale,  en  Pro- 
vence, vante  la  tigno  comme  le  meilleur  des  remèdes 
contre  les  engelures.  Le  mode  d'emploi  est  des  plus 
simples.  On  coupe  la  chose  en  deux,  on  la  comprime 
et  l'on  frictionne  la  partie  malade  avec  la  section  ruis- 
selante de  suc.  Le  spécifique  est  souverain,  à  ce  qu'on 
dit.  Qui  ressent  aux  doigts  le  prurit  d'enflures  violacées 
ne  manque  pas  de  recourir  à  la  tigno,  suivant  les  us 
traditionnels.  En  est-il  réellement  soulagé? 

Malgré  l'unanime  croyance,  je  me  permettrai  d'en  dou- 
ter, après  les  essais  infructueux  tentés  sur  moi-même  et 
sur  quelques  personnes  de  ma  maisonnée  pendant  l'hi- 


LA    MANTl      —    LE    NID  83 

ver  1805,  si  fertile  en  misères  épidermiques  par  ses  froids 
rigoureux  et  prolongés.  Nul  de  nous,  enduit  du  célèbre 
onguent,  n'a  vu  diminuer  ses  enflures  digitales  ;  nul  n'r» 
senti  les  démangeaisons  se  calmer  un  peu  sous  le  vernis 
albumineux  de  la  tigno  écrasée.  Il  est  à  croire  que  l'insuc 
ces  est  pareil  chez  les  autres,  et,  malgré  tout,  la  renom- 
mée populaire  du  spécifique  se  maintient,  probablement 
à  cause  d'une  simple  similitude  de  nom  entre  le  remède 
et  l'infirmité  :  en  provençal,  engelure  se  dit  tigno.  Du 
moment  que  le  nid  de  la  Mante  religieuse  et  lengelure 
ont  même  dénomination,  les  vertus  du  premier  ne  sont- 
elles  pas  évidentes)  Ainsi  se  créent  les  réputations. 

Dans  mon  village,  et  sans  doute  quelque  peu  à  la 
ronde,  la  tigno  —  entendons  ici  le  nid  de  la  Mante  —  est 
en  outre  préconisée  comme  odontalgique  merveilleux. 
Il  suffit  de  l'avoir  sur  soi  pour  être  affranchi  du  mal  de 
dents.  Les  bonnes  femmes  la  cueillent  en  lune  favora- 
ble; elles  la  conservent  religieusement  dans  un  recoin 
de  l'armoire;  elles  la  cousent  au  fond  de  la  poche,  crainte 
de  la  perdre  en  retirant  le  mouchoir  ;  elles  se  l'emprun- 
tent entre  voisines  si  quelque  molaire  s'endolorit.  «  Prête- 
moi  ta  tîgno  :  je  souffre  le  martyre  »,  fait  la  dolente  à 
joue  fluxionnée.  L'autre  s'empresse  de  découdre  et  de 
transmettre  le  précieux  objet.  «  Ne  la  perds  pas,  a' 
moins,  recommande-t-elle;  je  n'en  ai  pas  d'autre, et  noi^ 
ne  sommes  plus  en  bonne  lune.  » 

N'allons  pas  rire  de  l'extravagant  odontalgique  :  bit- ; 
des  remèdes  qui  s'étalent  triomphalement  à  la  quatriènu 
page  des  journaux  ne  sont  pas  plus  efficaces.  D'ailleurs  cet- 
naïvetés  rurales  sont  dépassées  par  quelques  vieux  livres 
où  dort  la  science  d'autrefois.  Un  naturaliste  anglais  di- 
seizième  siècle,  le  médecin  Thomas  Moufet,  nous  raconte 
que  les  entants  égarés  dans  la  campagne  s'adressent  à  1^ 
Mante  pour  retrouver  leur  chemin.  L'insecte  consulte 
étendant  la  patte,  indique  la  directi'on  à  suivre,  et  près 
que  jamais  il  ne  se  trompe,  ajoute  l'auteur.  Ces  belles 
choses-là  sont  dites  en  latin  avec  une  adorable  bonhomie 


Vil! 
LB    CARABE    DORÉ.   —  l'aLIAIFV TATION 

En  écrivant  les  premières  lignes  de  ce  chapitre,  je 
fcongc  aux  abattoirs  de  Chicago,  les  horribles  usines  à 
viande  où  se  dépècent  dans  l'année  un  million  quatre- 
vingt  mille  bœufs,  un  million  sept  cent  cinquante  mille 
porcs,  qui,  entrés  vivants  dans  le  machine,  sortent  de 
l'autre  bout  changés  en  boîtes  de  conserves,  saindoux, 
saucisses,  jambons  roulés  ;  j'y  songe  parce  que  le  Carabe 
va  nous  montrer,  en  tuerie,  semblable  célérité. 

Dans  une  ample  volière  vitrée,  j'ai  vingt-cinq  Carabes 
dorés.  Maintenant  ils  sont  immobiles,  tapis  sous  une 
planchette  que  je  leur  ai  donnée  pour  abri.  Le  ventre  au 
frais  dans  le  sable,  le  dos  au  chaud  contre  la  planchette 
que  visite  le  soleil,  ils  somnolent  et  digèrent.  La  bonne 
fortune  me  vaut,  à  l'improviste,  une  procession  de  la 
chenille  du  pin  qui,  descendue  de  son  arbre,  cherche  un 
lieu  favorable  à  l'ensevelissement,  prélude  du  cocon 
souterrain.  Voilà  un  excellent  troupeau  pour  l'abattoir 
des  Carabes. 

Je  le  cueille  et  le  mets  dans  la  volière.  Bientôt  la  pro- 
cession se  reforme;  les  chenilles,  au  nombre  de  cent 
cinquante  environ,  cheminent  en  série  onduleuse- Elles 
passent  à  proximité  de  la  planchette,  à  la  qucue-leu-leu 
comme  leo  jjorcs  de  Chicago.  C'est  le  bon  moment.  Je 
lâche  alors  mes  fauves,  c'est-à-dire  quej'enlève  leur  abri. 

Les  dormeurs  aussitôt  s'éveillent,  sentant  la  riche  proie 
qui  défile  à  côté  Un  accourt;  trois,  quatre  autres  suivent, 
mettent  l'assemblée   en  émoi;  les   enterrés  émergent; 


LE    CARàBB    doré.    —    L'ALIMBiNTATION  85 

toute  la  bande  d'égorgeurs  se  rue  sur  le  troupeau  passant. 
C'est  alors  spectacle  inoubliable  Coufis  de  mandibules 
de-ci,  de-là,  en  avant,  en  arrière,  au  milieu  de  la  proces- 
sion, sur  le  dos,  sur  le  ventre,  au  hasard.  Les  peaux  hir- 
sutes se  déchirent,  le  contenu  s'épanche  en  coulées  d'en- 
trailles verdies  par  la  nourriture,  les  aiguilles  de  pin,  les 
chenilles  se  convulsent,  luttent  de  la  croupe  brusquement 
ouverte  et  refermée,  se  cramponnent  des  pattes,  crachent 
cî  mordillent.  Les  indemnes  désespérément  piochent  pour 
se  réfugier  sous  terre.  Pas  une  n'y  parvient.  A  peine 
sont-elles  descendues  à  mi-corps  que  le  Carabe  accourt, 
les  extirpe,  leur  crève  le  ventre. 

Si  la  tuerie  ne  s'accomplissait  dans  un  monde  muet, 
nous  aurions  ici  l'épouvantablevacarme  des  égorgements 
de  Chicago.  Il  faut  l'oreille  de  l'imagination  pour  enten- 
dre les  lamentations  hurlantes  des  étripées.  Cette  oreille, 
je  l'ai,  et  le  remords  me  gagne  d'avoir  provoqué  telles 
misères. 

Or,  de  partout,  dans  le  las  des  mortes  et  des  mouran- 
tes, chacun  tiraille,  chacun  déchire,  emporte  un  morceau 
qu'il  va  déglutir  à  l'écart,  loin  des  curieux.  Après  cette 
bouchée,  une  autre  est  taillée  à  la  hâte  sur  la  pièce,  et 
puis  d'autres  encore,  tant  qu'il  reste  des  éventrées.  En 
quelques  minutes,  la  procession  est  réduite  en  charcute- 
rie de  loques  pantelantes. 

Les  chenilles  étalent  cent  cinquante;  les  tueurs  sont 
vingt-cinq.  Cela  fait  six  victimes  par  Carabe  Si  l'insecte 
n'avait  qu'à  tuer  indéfiniment,  comme  les  ouvriers  des 
usines  à  viande,  et  si  l'équipe  était  de  cent  éventreurs, 
nombre  bien  modeste  par  rapport  à  celui  des  manipula- 
teurs de  jambons  roulés,  le  total  des  victimes,  dans  une 
journée  de  dix  heures,  serait  de  trente-six  mille.  Jamais 
atelier  de  Chicago  n'a  obtenu  pareil  rendement. 

La  célérité  de  la  mise  à  mort  est  plus  frappante  encore 
si  l'on  considère  les  difficultés  de  l'attaque.  Le  Carabe 
n'a  pas  la  roue  tournante  qui  saisit  le  porc  par  une  patte, 
le  soulève  et  le  présente  au  couteau  de  l'égorgeur;  il  n'a 


16  MCEURS    DBS    INSBCTBS 

pas  le  plancher  mobile,  qui  met  le  front  du  bœuf  sous  ic 
maillet  de  l'assommeur;  il  doit  courir  sus  à  la  bote,  la  maî- 
triser, se  garer  de  ses  harpons  et  de  ses  crocs.  De  plus, 
à  mesure  qu'il  étripe,  il  coasomme  sur  place.  Que  serait 
le  massacre  si  l'insecte  n'avait  qu'à  tuer! 

Qu'  nous  apprennent  les  abattoirs  de  Chicago  et  les 
ripai/  es  du  Caraber"  Voici.  L'homme  de  haute  moralité 
est, '/our  le  moment,  exception  assez  rare.  Sous  l'épi- 
denne  du  civilisé,  presque  toujours  se  trouve  l'ancêtre, 
le  sauvage  contemporain  de  l'Ours  des  cavernes.  La  véri- 
table humanité  n'est  pas  encore;  elle  se  fait  petit  à  petit, 
travaillée  par  le  ferment  des  siècles  et  les  leçons  de  la 
conscience;  elle  progresse  vers  le  mieux  avec  une  déses- 
pérante lenteur. 

De  nos  jours  presque,  a  finalement  disparu  l'esclavage, 
base  de  l'antique  société;  on  s'est  aperçu  que  l'homme, 
fût-il  de  couleur  noire,  est  réellement  un  homme  et  mérite 
comme  tel  des  égards. 

Qu'était  la  femme  jadis>  Ce  qu'elle  est  encore  en 
Orient  :  une  gentille  bête  sans  âme.  Les  docteurs  ont 
longtemps  discuté  là-dessus.  Le  grand  évêque  du  dix- 
septième  siècle,  Bossuet  lui-même,  considérait  la  femme 
comme  le  diminutif  de  l'homme.  C'était  prouvé  par  l'ori- 
gine d'Eve,  l'os  surnuméraire,  la  treizième  côte  qu'Adam 
avait  au  début.  On  a  reconnu  enfin  que  la  femme  possède 
une  âme  pareille  à  la  nôtre,  supérieure  même  en  tendresse 
et  en  dévouement.  On  lui  a  permis  de  s'instruire,  ce 
qu'elle  fait  avec  un  zèle  au  moins  égal  à  celui  de  son  con- 
current. Mais  le  Code,  caverne  d'où  ne  sont  point  encore 
délogées  bien  des  sauvageries,  continue  à  la  regarder 
comme  une  incapable,  une  mineure.  Le  Code,  à  son  tour, 
finira  par  céder  à  la  poussée  du  vrai. 

L'abolition  de  l'esclavage,  l'instruction  de  la  femme, 
voilà  deux  pas  énormes  dans  la  voie  du  progrès  moral. 
Nos  arrière-neveux  iront  plus  loin.  Ils  verront  d'une 
claire  vision,  capable  de  surmonter  tout  obstacle,  que  la 
guerre  est  le  plus  absurde  de  nos  travers;  que  les  con- 


LB    CARABS    DORÉ.    LALIMENTATION  87 

quérants,  entrepreneurs  de  batailles  et  détrousseurs  de 
nations,  sont  d'exécrables  fléaux;  que  des  poignées  de 
main  échangées  sont  préférables  aux  coups  de  fusil; 
que  le  peuple  le  plus  heureux  n  est  pas  celui  qui  possède 
le  plus  de  canons,  mais  celui  qui  travaille  en  paix  et  lar- 
gement produit  ;  que  les  douceurs  de  l'existence  ne  récla- 
ment pas  précisément  des  frontières,  au  delà  desquelles 
vous  attendent  les  vexations  du  douanier,  fouilleur  de 
poches  et  saccageur  de  bagages. 

ils  verront  cela,  nos  arriére-neveux,  et  bien  d'autres 
merveilles,  aujourd'hui  rêveries  insensées.  Jusqu'où  mon- 
tera celte  ascension  vers  le  bleu  de  l'idéal  ?  Pas  bien  haut, 
c'est  à  craindre.  Nous  sommes  aflligés  dune  tare  indélé- 
bile, d'une  sorte  de  péché  originel,  si  l'on  peut  appeler 
péché  un  état  de  choses  où  notre  vouloir  n'intervient  pas. 
Nous  sommes  ainsi  bâtis  et  nous  n'y  pouvons  rien.  C'est 
la  tare  du  ventre,  inépuisable  source  de  bestialités. 

L'in'.esîin  gouverne  le  monde.  Du  fond  de  nos  plus 
graves  affaires  se  dresse,  impérieuse,  une  question 
d'écuelie  et  de  pâtée.  Tant  qu'il  y  aura  des  estomacs  pour 
digérer  —  et  ce  n  est  pas  près  de  finir —  il  faudra  de  quoi 
les  remplir,  et  le  puissant  vivra  des  misères  du  faible. 
La  vie  est  un  gouffre  que  la  mort  seule  peut  combler.  De 
là  des  tueries  sans  fin,  où  se  repaissent  l'homme,  le 
Carabe  et  les  autres;  de  là  ces  perpétuels  massacres  qui 
font  de  la  terre  un  abattoir  auprès  duquel  ceux  de  Chi- 
cago comptent  à  peine. 

Mais  les  convives  sont  légion  de  légions,  et  les  vic- 
tuailles n'abondent  pas  dans  la  même  mesure.  Le  dé- 
pourvu jalouse  le  possesseur,  l'affamé  montre  les  crocs 
au  repu.  Suit  la  bataille  qui  décidera  de  la  possession. 
Alors  l'homme  lève  des  armées  qui  défendront  ses 
récoltes,  ses  caves,  ses  greniers  ;  c'est  la  guerre.  En 
verra-i-on  la  fin?  Hélas!  sept  fois  hélas!  tant  qu'il  y  aura 
des  loups  au  monde,  il  faudra  des  molosses  pour  défen- 
dre la  bergerie. 

Entraînés  par  le  courant  des  idées,  que  nous  sommes 


88  MŒURS    DES    INSBCTIS 

loin  des  Carabes!  Revenons-y  vite.  Pour  quel  motif  ai- 
je  provoqué  le  massacre  des  processionnaires  qui,  tran- 
quillement, allaient  s'enterrer  lorsque  je  les  ai  mises  en 
présence  des  éventreurs  ?  Etait-ce  dans  le  but  de  me  don- 
ner le  spectacle  d'une  tuerie  effrénée  ?  Certes  non;  j*ai 
toujours  compati  aux  souffrances  de  la  bête,  et  la  vie  du 
momdre  est  digne  de  respect.  Pour  me  détourner  de 
cette  pitié,  il  fallait  les  exigences  delà  recherche  scienti- 
fique, exigences  parfois  cruelles. 

J'avais  en  vue  les  mœurs  du  Carabe  doré,  petit  garde 
champêtre  des  jardins  et  pour  ce  motif  appelé  vulgaire- 
ment la  Jardinière.  Ce  beau  titre  d'auxiliaire,  à  quel 
point  est-il  mérité?  Que  chasse  le  Carabe?  de  quelle 
vermine  expurge-t-il  nos  plates-bandes^  Les  débuts 
avec  la  processionnaire  des  pins  promettent  beaucoup. 
Continuons  dans  cette  voie. 

A  diverses  reprises,  en  fin  avril,  Tenclos  me  vaut  des 
processions,  tantôt  plus,  tantôt  moins  nombreuses.  Je 
les  récolte  et  les  mets  dans  la  volière  vitrée.  Aussitôt  le 
banquet  servi,  la  ripaille  commence.  Les  chenilles  sont 
éventrées,  chacune  par  un  seul  consommateur  ou  par 
plusieurs  à  la  fois.  En  moins  d'un  quart  d'heure,  l'exter- 
mination est  complète.  Il  ne  reste  du  troupeau  que  des 
tronçons  informes,  emportés  de-çà,  de-là,  pour  être  con- 
sommés sous  l'abri  de  la  planchette.  Son  butin  aux  dents 
le  bien  nanti  décampe,  désireux  de  festoyer  tranquille. 
Des  collègues  le  rencontrent  qui,  affriandés  par  le  mor- 
ceau pendillant  aux  crocs  du  fuyard,  se  font  audacieux 
ravisseurs.  Ils  sont  deux,  ils  sont  trois  cherchant  à  dé- 
trousser le  légitime  propriétaire.  Chacun  happe  la 
pièce,  tiraille,  ingurgite  sans  grave  contestation.  Il  n'y 
a  pas  de  bataille  à  vrai  dire,  pas  de  horions  échangés  à 
la  façon  des  dogues  se  disputant  un  os.  Tout  se  borne  à 
des  tentatives  de  rapt.  Si  le  propriétaire  tient  bon,  paci- 
fiquement on  consomme  avec  lui,  mandibules  contre 
mandibules,  jusqu'à  ce  que,  la  pièce  se  déchirant,  chacun 
se  retire  avec  son  lopin. 


LE    CARABE    DORÉ.    L  ALIMENTATION  89 

Assaisonnée  de  cet  urticaire  qui,  dans  mes  recherches 
de  jadis,  me  corrodait  si  violemment  la  peau,  la  proces- 
sionnaire des  pins  doit  être  un  mets  bien  pimenté.  Mes 
Carabes  en  font  régal.  Autant  de  processions  je  leur  four- 
nis, autant  ils  en  consomment.  Le  mets  est  très  apprécié. 
Cependant,  au  sein  des  bourses  de  soie  du  Bombyx, 
nul,que  je  sache,  n'a  rencontre  le  Carabe  doré  et  sa  larve. 
Je  n'ai  pas  le  moindre  espoir  de  les  y  trouver  moi-même 
un  jour.  Ces  bourses  ne  sont  peuplées  qu'en  hiver,  alors 
que  le  Carabe,  indifférent  au  manger  et  pris  de  torpeur 
est  cantonné  sous  terre.  Mais  en  avril,  lorsque  les  che- 
nilles processionnaires  sont  en  quête  d'un  bon  emplace- 
ment pour  s'ensevelir  et  se  transformer,  s'il  a  la  chance 
de  les  rencontrer,  le  Carabe  doit  largement  profiter  de 
l'aubaine. 

La  pilosité  de  ce  gibier  ne  le  rebute  point;  néanmoins 
la  plus  velue  de  nos  chenilles,  la  Hérissonne,  avec  sa 
crinière  ondoyante,  mi-partie  noire  et  rousse,  semble 
en  imposer  au  glouton.  Des  jours  entiers,  dans  la  volière, 
elle  erre  en  société  des  éventreurs.  LeS  Carabes  parais- 
sent l'ignorer.  De  temps  à  autre  quclqu  un  d'entre  eux 
s'arrête,  vire  autour  de  la  bête  poilue,  l'examine,  puis 
essaye  de  fouiller  dans  la  farouche  toison.  Aussitôt  rebuté 
par  l'épaisse  et  longue  palissade  poilue,  il  se  retire  sans 
mordre  au  vif.  Fière  et  indemne,  la  chenille  passe  outre, 
ondulant  de  l'échiné- 

Cela  ne  peut  durer.  En  un  moment  de  fringale,  enhardi 
d'ailleurs  par  la  collaboration  de  collègues,  le  poltron  se 
décide  à  sérieuse  attaque.  Ils  sont  quatre,  très  affairés 
autour  de  la  Hérissonne,  qui,  harcelée  d'avant  et  d'arrière, 
finit  par  succomber.  Elle  est  étripée  et  gloutonnement 
grugée  comme  le  serait  une  chenille  sans  défense. 

Suivant  les  chances  de  mes  trouvailles,  je  mets  à  la 
disposition  de  ma  ménagerie  des  chenilles  variées,  nues 
ou  velues.  Toutes  sont  acceptées  avec  ferveur  extrême,  à 
la  seule  condition  d'une  taille  moyenne,  en  rapport  avec 
celle  de  Tégorgeur.  Trop  petites,  elles  sont  dédaignées, 


90  MOEURS    DES    INSECTES 

ie  morceau  ne  donnerait  pas  bouchée  suffisante.  Trop 
grosses,  elles  dépassent  les  moyens  d'action  du  Carabe. 
Celles  du  Sphinx  des  Euphorbes  et  du  Grand  Paon, 
par  exemple,  conviendraient  au  Carabe,  mais  à  la  pre- 
mière morsure  l'assaillie,  d'une  contorsion  de  sa  puis- 
sante croupe,  projette  à  distance  l'assaillant.  Après  quel- 
ques assauts,  tous  suivis  d'une  culbute  à  distance, 
l'insecte  renonce  à  l'attaque, par  impuissance  et  à  regret. 
La  proie  est  trop  vigoureuse.  J'ai  gardé  des  quinze  jours 
les  deux  fortes  chenilles  en  présence  de  mes  fauves; 
rien  de  bien  fâcheux  ne  leur  est  survenu.  Les  brusque- 
ries d'une  croupe  soudainement  détendue  imposaient 
respect  aux  féroces  mandibules. 

Premier  bon  point  au  Carabe  doré,  exterminateur  de 
toute  chenille  non  trop  puissante.  Un  défaut  dépare  ce 
mérite.  L'insecte  n'est  pas  grimpeur;  il  chasse  à  terre 
et  non  dans  les  hauteurs  du  feuillage.  Je  ne  l'ai  jamais 
vu  explorant  la  ramée  du  moindre  arbuste.  Dans  ma  vo- 
lière, il  n'accorde  aucune  attention  à  la  proie  la  plus 
alléchante  fixée  sur  une  touffe  de  thym,  à  un  pan  d'élé- 
vation. C'est  grand  dommage.  Si  l'insecte  connaissait 
l'escalade,  l'excursion  au-dessus  du  sol,  avec  quelle  rapi- 
dité une  équipe  de  trois  ou  quatre  expurgerait  le  chou 
de  sa  vermine,  la  chenille  de  la  Piéride  1  Toujours  par 
quelque  endroit  le  meilleur  est  vicieux. 

Exterminateur  de  chenilles,  voilà  le  vrai  talent  du  Ca- 
rabe doré.  11  est  fâcheux  que  sous  le  rapport  de  l'Escar- 
got, autre  ravageur  de  l'hortolaille,  il  nous  soit  de 
médiocre  secours.  Il  lui  faut  des  éclopés,  à  demi  écrasés, 
privés  en  partie  de  leur  coquille,  et  cela  parce  que  l'écume 
du  mollusque  lui  déplaît.  Mais  tous  ses  confrères  ne  par- 
tagent pas  ses  dégoûts.  Le  Procuste  coriace,  gros  Cara- 
bique,  tout  de  noir  habillé  et  supérieur  de  taille  au  Ca- 
rabe, attaque  vaillamment  l'Escargot  et  vide  à  fond  la 
coquille  malgré  le  flux  désespéréde  bave. C'est  dommage 
que  le  Procuste  soit  de  médiocre  fréquence  dans  nos  jar- 
dins; il  serait  pour  nous  un  excellent  auxiliaire. 


IX 

LB    CARABE    DORÉ.    —    MCEURS    NUPTIALES 

C  est  reconnu  :  ardent  exterminateur  de  chenilles,  le 
Carabe  doré  mérite  par  excellence  son  titre  de  jardinière  . 
il  est  le  vigilant  garde  champêtre  de  l'hortolaille  et  des 
plates-bandes  fleuries.  Si  mes  recherches  n'ajoutent  rien 
sous  ce  rapport  à  sa  vieille  réputation,  elles  vont  du 
moins,  en  ce  qui  suit,  nous  montrer  l'insecte  sous  un  as- 
pect non  encore  soupçonné.  Le  féroce  mangeur,  l'ogre  de 
toute  proie  n'excédant  pas  ses  forces,  est  mangé  à  son 
tour.  Et  par  qui?  Par  lui-même  et  bien  d'autres. 

Un  jour,  à  l'ombre  des  platanes  devant  ma  porte,  j'en 
vois  passer  un,  très  affairé.  Le  pèlerin  est  le  bienvenu  ;  il 
augmentera  d'une  unité  la  population  de  la  volière.  En 
le  prenant,  je  m'aperçois  qu'il  a  l'extrémité  des  élytres 
légèrement  endommagée.  Est-ce  le  résultat  d'une  lutte 
entre  rivaux  ?  Rien  ne  me  renseigne  à  cet  égard.  L'es- 
sentiel est  que  l'insecte  ne  soit  pas  compromis  par  une 
grave  lésion.  Inspecté,  reconnu  sans  blessure  et  bon 
pour  le  service,  il  est  introduit  dans  la  loge  vitrée,  en 
compagnie  des  vingt-cinq  occupants. 

Le  lendemain,  je  m'informe  du  nouveau  pensionnaire- 
Il  est  mort.  Pendant  la  nuit,  les  camarades  l'ont  attaqué, 
lui  ont  curé  le  ventre,  insuffisamment  défendu  par  les 
élytres  ébréchées.  L'opération  s'est  faite  de  façon  très 
propre,  sans  aucun  démembrement.  Pattes,  tête,  corselet, 
tout  est  correctement  en  place;  seul  le  ventre  bâille  d'une 
ample  ouverture  par  où  s'est  faite  l'extirpation  du  con- 
teou.  On  a  sous   les  yeux  une  sorte   de  conque  d'or, 


gi  MOEURS    DBS    INSBCTBS 

formée  des  deux  élytres  jointes.  Le  test  d'une  huître  vidé 
de  son  mollusque  n'est  pas  plus  net.  , 

Ce  résultat  m'étonne,  car  je  veille  attentivement  à  ce 
que  la  volière  ne  soit  jamais  dépourvue  de  vivres.  L'Es- 
cargot, le  Hanneton,  la  Mante  religieuse,  le  Lombric,  la 
Chenille  et  autres  mets  favoris,  alternent  dans  le  réfec- 
toire en  quantité  plus  que  suffisante.  En  dévorant  un 
confrère  dont  l'armure  endommagée  se  prêtait  à  facile 
attaque,  mes  Carabes  n'ont  donc  pas  l'excuse  de  la 
famine. 

Chez  eux,  l'usage  serait-il  d'achever  les  blessés  et  de 
curer  le  ventre  au  prochain  avarié)  La  pitié  est  inconnue 
chez  les  insectes.  Devant  un  estropié  qui  désespérément 
se  démène,  nul  de  la  même  race  ne  s'arrête,  nul  n'essaye 
de  lui  venir  en  aide.  Entre  carnassiers,  les  affaires  peu- 
vent même  tourner  davantage  au  tragique.  Parfois  à  l'in- 
valide accourent  des  passants.  Est-ce  pour  le  soulager) 
Nullement,  mais  bien  pour  déguster  l'éclopé  et  s'ils  la 
trouvent  bon,  pour  le  guérir  radicalement  de  ses  infir- 
mités en  le  dévorant. 

Il  est  alors  possible  que  le  Carabe  à  élytres  ébréchées 
ait  tenté  les  camarades  par  son  croupion  en  partie 
dénudé.  Ils  ont  vu  dans  l'impotent  confrère  une  proie 
qu'il  était  permis  de  disséquer.  Mais  s'il  n'y  a  pas  d'ava- 
rie préalable,  se  respectent-ils  entre  cux>  Toutes  les  ap- 
parences certifient  d'abord  des  relations  très  pacifiques. 
Pendant  le  repas,  jamais  de  bataille  entre  convives;  rien 
autre  que  des  rapts  de  bouche  à  bouche.  Pendant  les 
longues  siestes  sous  l'abri  de  la  planchette,  jamais  de 
rixe  non  plus.  A  demi  plongés  dans  la  terre  fraîche,  mes 
vingt-cinq  sujets  paisiblement  digèrent  et  somnolent,  non 
loin  l'un  de  l'autre,  chacun  dans  sa  fossette.  Si  j'enlève 
l'abri,  ils  s'éveillent,  décampent,  courent  dc-ci,  de-là,  à 
tout  instant  se  rencontrent  sans  se  molester. 

La  paix  était  donc  profonde  et  paraissait  devoir  durer 
indéfiniment  lorsque,  aux  premières  chaleurs  de  juin, 
mon  iûspection  constate  un  Carabe  mort.  Non  démembré 


La  saison  des  pariades  terminée, 
les  males  ont  le  ventre  dévoré  par  les  femelles- 


LE    CARABE    DORÉ.    —    MOEURS    NUPTIALES  93 

et  réduit  fort  proprement  à  l'état  de  coquille  d'or,  il  ré- 
pète ce  que  nous  montrait  tantôt  l'impotent  dévoré,  il 
nous  rappelle  l'écailic  d'une  huître  grugée.  J'examine  la 
relique,  sauf  l'énorme  brèche  du  ventre,  tout  est  en 
ordre.  L'insecte  était  donc  en  bon  état  lorsque  les  autres 
l'ont  vidé. 

A  quelques  jours  de  là,  encore  un  Carabe  occis  et 
traité  comme  les  précédents^  sans  désordre  dans  les 
pièces  de  l'armure.  Mettons  le  mort  sur  le  ventre,  il 
semble  intact;  mettons-le  sur  le  dos,  il  est  creux  et  n'a 
plus  rien  de  charnu  dans  sa  carapace.  Un  peu  plus  tard, 
autre  relique  vide,  puis  une  autre,  une  autre  encore,  tant 
et  tant  que  la  ménagerie  rapidement  diminue.  Si  cette 
frénésie  de  massacre  continue,  je  n'aurai  bientôt  p  as 
rien  dans  les  volières. 

Mes  Carabes,  usés  par  l'âge,  périraient-ils  de  mort 
naturelle,  et  les  survivants  feraient-ils  curée  des  cada- 
vres ;  ou  bien  est-ce  aux  dépens  de  sujets  bel  et  bien  en 
vie  que  se  fait  la  dépopulation?  Tirer  l'affaire  au  clair 
n'est  pas  commode,  car  c'est  de  nuit  surtout  que  s'opèrent 
les  éventrements.  Avec  de  la  vigilance,  je  parviens  néan- 
moins par  deux  fois  à  surprendre  l'autopsie  en  plein  jour. 

Vers  le  milieu  de  juin,  sous  mes  yeux,  une  fem^elle  tra- 
vaille un  mâle,  reconnaissable  à  sa  taille  un  peu  moindre. 
L'opération  débute.  En  soulevant  le  bout  des  élytres, 
l'assaillante  a  saisi  sa  victime  par  l'extrémité  du  ventre, 
à  la  face  dorsale.  Ardemment  elle  tiraille,  elle  mâchonne. 
Le  happé,  dans  sa  pleine  vigueur,  ne  se  défend  pas,  ne  se 
retourne  pas.  Il  tire  de  son  mieux  en  sens  inverse  pour 
se  dégager  des  terribles  crocs,  il  avance,  il  recule,  sui- 
vant qu'il  entraîne  ou  qu'il  est  entraîné,  et  là  se  borne 
toute  sa  résistance.  La  lutte  dure  un  quart  d'heure.  Des 
passants  surviennent  qui  s'arrêtent  et  semblent  se 
dire  :  ((  A  bientôt  mon  tour.  »  Enfin,  redoublant  d'ef- 
forts, le  mâle  se  délivre  et  s'enfuit.  Il  est  à  croire  que, 
s'il  n'était  parvenu  à  se  dégager,  il  aurait  eu  le  ventre 
vidé  par  la  féroce  commère. 


94  MOEURS    DES    INSECTES 

Quelques  jours  plus  tard,  j'assiste  à  semblable  scène, 
mais  cette  fois  avec  dénouement  complet.  C'est  encore 
une  femelle  qui  mordille  un  mâle  à  l'arrière.  Sans  autre 
protestation  que  de  vains  efforts  pour  se  libérer,  le 
mordu  laisse  faire.  La  peau  cède  enfin,  la  plaie  s'agran- 
dit, les  viscères  sont  extirpés  et  déglutis  par  la  matrone, 
qui,  la  tête  plongée  dans  le  ventre  du  compagnon,  vide 
la  carapace.  Des  tremblements  de  pattes  annoncent  la  fin 
du  misérable.  La  charcutière  ne  s'en  émeut;  elle  continue 
de  fouiller  aussi  loin  que  le  permettent  les  défilés  de  la 
poitrine.  Rien  ne  reste  du  défunt  que  les  élytres  assem- 
blées en  nacelle  et  l'avant  du  corps  non  désarticulé.  La 
relique  tarie  est  abandonnée  sur  place. 

Ainsi  doivent  avoir  péri  les  Carabes,  toujours  des 
mâles,  dont  je  trouve  les  restes  de  temps  à  autre  dans  la 
volière;  ainsi  doivent  périr  encore  les  survivants-  Du 
milieu  de  juin  au  i"  août,  la  population,  de  vingt-cinq 
sujets  au  début,  se  réduit  à  cinq  femelles.  Tous  les  mâles, 
au  nombre  de  vingt,  ont  disparu,  éventrés  et  vidés  à  fond. 
Lt  par  qui>  Apparemment  par  les  femelles. 

C'est  d'abord  attesté  par  les  deux  assauts  dont  la 
chance  m'a  rendu  témoin  ;  à  deux  reprises,  dans  la  pleine 
clarté  du  jour,  j'ai  vu  la  femelle  se  repaître  du  mâle  après 
lui  avoir  ouvert  le  ventre  sous  les  élytres,  ou  du  moins 
essayé  de  le  faire.  Quant  au  reste  du  massacre,  si  l'ob- 
servation directe  me  fait  défaut,  j'ai  un  témoignage  de 
haute  valeur.  On  vient  de  le  voir  :  le  saisi  ne  riposte  pas, 
ne  se  défend  pas;  il  s'efforce  uniquement  de  fuir  en  tirant 
de  son  mieux. 

Si  c'était  là  simple  bataille,  rixe  ordinaire  comme  peu- 
vent en  amener  les  rivalités  de  la  vie,  l'assailli  se  retour- 
nerait évidemment,  puisqu'il  est  dans  la  possibilité  de  le 
faire;  en  une  prise  de  corps,  il  répondrait  à  l'agression,  il 
rendrait  morsure  pour  morsure.  Sa  vigueur  lui  permet 
une  lutte  qui  pourrait  tourner  à  son  avantage,  et  le  sot 
se  laisse  impunément  mâchonner  le  croupion.  Il  semble 
qu'une  répugnance  invincible  l'empêche  de  se  rebiffer  et 


LE    CARABB    DORÉ-    —    MlEURS    NUPTIALES  9^ 

de  manger  un  peu  celle  qui  le  mange.  Cette  tolérance 
remet  en  mémoire  le  Scorpion  languedocien,  qui,  les  no- 
ies terminées,  se  laisse  dévorer  par  sa  compagne  sans 
faire  usage  de  son  arme,  le  dard  venimeux  capable  de 
mettre  à  mal  la  commère;  elle  nous  rappelle  l'amoureux 
de  la  Mante  religieuse,  qui,  parfois  réduit  à  un  tronçon 
et  continuant  malgré  tout  son  œuvre  inachevée,  est  gri- 
gnoté à  petites  bouchées,  sans  révolte  aucune  de  sa  part. 
Ce  sont  là  des  rites  nuptiaux  contre  lesquels  le  mâle  n'a 
pas  à  protester. 

Les  mâles  de  ma  ménagerie  carabique,  éventrés  du 
premier  au  dernier,  nous  parlent  de  mœurs  pareilles.  Ils 
sont  les  victimes  de  leurs  compagnes,  maintenant  assou- 
vies de  pariades.  Pendant  quatre  mois,  d'avril  en  août, 
des  couples  journellement  se  formaient,  tantôt  simples 
essais,  tantôt  et  plus  souvent  efficaces  jonctions.  Pour  ces 
tempéraments  de  feu,  ce  n'est  jamais  fini. 

Le  Carabe  est  expéditif  en  affaires  amoureuses.  Au  mi- 
lieu de  la  foule,  sans  agaceries  préalables,  un  passant  se 
jette  sur  une  passante,  la  première  venue.  L'enlacée  re- 
lève un  peu  la  tète  en  signe  d'acquiescement,  tandis  que 
le  cavalier  lui  flagelle  la  nuque  du  bout  des  antennes.  La 
jonction  terminée,  et  c'est  bientôt  fait,  brusquement  on 
se  sépare,  on  prend  réfection  à  l'Escargot  servi,  et  des 
deux  parts  on  convole  en  d'autres  noces,  puis  en  d'autres 
encore,  tant  qu'il  y  a  des  mâles  disponibles.  Après  la  ri- 
paille, l'amour  brutal;  après  l'amour,  la  ripaille;  en  cela, 
pour  le  Carabe,  se  résume  la  vie. 

Le  gynécée  de  ma  ménagerie  n'était  pas  en  rapport 
avec  le  nombre  des  prétendants,  cinq  femelles  pour  vingt 
mâles.  N'importe  ;  nulle  rivalité  avec  échange  de  horions  ; 
très  pacifiquement  on  use,  on  abuse  des  passantes.  Avec 
cette  tolérance,  un  jour  plus  tôt,  un  jour  plus  tard,  à  mul- 
tiples reprises  et  suivant  les  chances  des  rencontres, 
chacun  trouve  à  satisfaire  ses  ardeurs. 

J'aurais  préféré  une  assemblée  mieux  proportionnée. 
Le  hasard  et  non  le  choix,  m'avait  valu  celle  dont  je  dis- 


ÇO  MOEURS    DES    INSBCTBS 

posais  Au  début  du  printemps  j'avais  récolté  tout  ce  que 
je  rencontrais  en  fait  de  Carabes  sous  les  pierres  du  voi- 
sinage, sans  distinction  de  sexes,  assez  difficiles  à  recon- 
naître d'après  les  seuls  caractères  extérieurs.  Plus  tard, 
l'éducation  en  volière  m'apprit  qu'un  léger  excès  de  taille 
était  le  signe  distinctif  des  femelles.  Ma  ménagerie,  si 
disparate  sous  le  rapport  numérique  des  sexes,  était  donc 
résultat  fortuit.  Il  est  à  croire  que  dans  les  conditions  na- 
turelles ne  se  retrouve  plus  cette  profusion  de  mâles. 
D'autre  part,  en  liberté,  sous  l'abri  delà  môme  pierre,  ne 
se  voient  jamais  des  groupes  aussi  nombreux.  Le  Carabe 
vit  à  peu  près  solitaire;  il  est  rare  d  en  trouver  deux  ou 
trois  réunis  au  même  gîte.  L'assemblée  de  ma  volière 
est  donc  exceptionnelle,  sans  amener  cependant  de  tu- 
multe. Dans  la  loge  vitrée,  il  y  a  largement  place  pour  les 
excursions  à  distance  et  pour  tous  les  ébats  habituels.  Qui 
veut  s'isoler  s'isole,  qui  veut  de  la  compagnie  en  a  bien- 
tôt trouvé. 

La  captivité  d'ailleurs  ne  paraît  guère  les  importuner, 
cela  se  voit  à  leurs  fréquentes  ripailles,  à  leurs  pariades 
journellement  répétées.  Libres  dans  la  campagne,  ils  ne 
seraient  pas  mieux  dispos;  peut-être  môme  le  seraient- 
ils  moins,  les  vivres  n'y  abondent  pas  comme  dans  la 
volière.  Sous  le  rapport  du  bien-être,  les  prisonniers  sont 
donc  dans  un  état  normal,  favorable  au  maintien  des 
mœurs  habituelles. 

Seulement,  la  rencontre  entre  pareils  est  ici  de  plus 
grande  fréquence  que  dans  leschamps.  De  là,  sans  doute, 
une  meilleureoccasion  pour  lesfemelles  de  persécuter  les 
mâles  dont  elles  ne  veulent  plus,  de  les  happer  oar  le 
croupion  et  de  leur  vider  le  ventre.  Cette  chasse  aux  an- 
ciens amoureux,  le  voisinage  trop  direct  l'aggrave,  mais 
sans  l'innover  assurément;  de  tels  usages  ne  s'improvi- 
sent pas. 

Les  pariades  finies,  une  femelle  rencontrant  un  mâle 
dans  la  campagne  doit  alors  le  traiter  en  gibier  et  le  gru- 
ger pour  clore  les  rites  matrimoniaux.  La  chance  des 


LE  CARABB  DORÉ.  MCEURS  NUPTIALES        g'j 

pierres  retournées  ne  m'a  jamais  valu  ce  spectacle;  n'im- 
porte :  ce  que  m'a  montré  la  volière  suffit  à  ma  convic- 
tion. Quel  monde  que  celui  des  Carabes,  où  la  matrone 
mange  son  coadjuteur  lorsque  la  fertilité  des  ovaires  n'a 
plus  besoin  de  lui  !  En  quelle  pauvre  estime  les  lois  gén  à- 
siques  tiennent-elles  les  mâles,  pour  les  faire  charcuter 
de  la  sorte? 

Ces  accès  de  cannibalisme  succédant  aux  amours  sont- 
ils  bien  répandus?  Pour  le  moment,  j'en  connais  trois 
exemples  des  mieux  caractérisés  :  ceux  de  la  Mante  reli- 
gieuse, du  Scorpion  languedocien  et  du  Carabe  doré. 
Avec  moins  de  brutalité,  car  le  dévoré  est  alors  un  défunt, 
et  non  un  vivant,  l'horreur  de  l'amoureux  devenu  proie 
se  retrouve  dans  la  tribu  des  Locustiens.  La  femelle  du 
iJectique  à  front  blanc  grignote  volontiers  un  cuissot  de 
son  mâle  trépassé.  La  Sauterelle  verte  se  comporte  de 
même. 

Il  y  a  là,  jusqu'à  un  certain  point,  l'excuse  du  régime  : 
Dectiques  et  Sauterelles  sont  avant  tout  carnivores.  Ren- 
contrant un  mort  de  leur  espèce,  les  matrones  le  con- 
somment plus  ou  moins,  serait-il  leur  amant  de  la  veille. 
Gibier  pour  gibier,  autant  vaut  celui-là. 

Mais  que  dirons-nous  des  végétariens?  Aux  approches 
de  la  ponte,  l'Ephippigère  porte  la  dent  sur  son  compa- 
gnon encore  plein  de  vie,  lui  troue  la  panse  et  le  mange 
autant  que  le  permet  son  appétit.  La  débonnaire  Gril- 
ionne  s'aigrit  brusquement  le  caractère  ;  elle  bat  celui  qui 
naguère  lui  donnait  des  sérénades  si  passionnées;  ellelui 
déchire  les  ailes,  lui  casse  le  violon,  et  va  même  jusqu'à 
prélever  quelques  bouchées  sur  Tinstrumentiste.  Il  est 
alors  probable  que  cette  mortelle  aversion  de  la  femelle 
pour  le  mâle  après  la  pariade  est  de  quelque  fréquence, 
surtout  chez  les  insectes  carnassiers.  Pour  quels  motifs 
ces  atroces  mœurs?  Si  les  circonstances  me  servent,  je  ne 
manquerai  pas  de  m  en  mtormer.  »    ^^t?Q<;     . 


LE    GRILLON    CHAMPÊTRE 

Qui  désirerait  assister  à  la  ponte  du  Grillon  n'a  pas  i 
»c  mettre  en  frais  de  préparatifs;  il  lui  suffit  d'un  peu  ûe 
patience,  qui,  d'après  Buffon,  est  le  génie,  et  que  j'appel- 
lerai plus  modestement  la  vertu  par  excellence  de  l'obser- 
vateur. En  avril,  mai  au  plus  tard,  établissons  l'insecte 
par  couples  isolés  dans  des  pots  à  fleiirs  avec  couche  ^e 
terre  tassée  Les  vivres  ccnsisient  en  une  feuille  de  laitue 
renouvelée  de  temps  à  autre.  Une  lame  de  verre  couvre 
le  réduit  et  prévient  l'évasion. 

Des  données  bien  curieuses  sont  acquises  avec  cere 
installation  sommaire,  que  seconde,  au  besoin,  la  cloche 
en  toile  métallique,  meilleure  volière.  Nous  y  revien- 
drons. Pour  le  moment,  surveillons  la  ponte,  et  que 
notre  vigilance  ne  laisse  pas  échapper  l'heure  favorable. 

C'est  dans  la  première  semaine  de  juin  que  mes  visi- 
tes assidues  ont  un  commencement  de  satisfaction,  je 
surprends  la  mère  immobile  avec  l'oviscapte  vertica- 
lement implanté  dans  le  sol.  Insoucieuse  de  l'indiscret 
visiteur,  longtemps  elle  stationne  au  même  point.  Enfin 
elle  retire  son  plantoir,  efface,  sans  y  bien  insister,  les 
traces  du  trou  de  sonde,  se  repose  un  instant,  déambule 
et  recommence  ailleurs,  d'ici,  de  là,  dans  toute  l'étendue 
de  l'aire  à  sa  disposition.  C'est,  avec  des  manoeuvres 
plus  lentes,  la  répétition  de  ce  que  nous  a  montré  le 
Dectique.  Dans  les  vingt-quatre  heures,  la  ponte  me 
paraît  terminée.  Pour  plus  de  sûreté,  j'attends  encore 
une  paire  de  jours. 


LB    ORILLON    CHAMPfiTRB  99 

Je  fouille  alors  la  terre  du  pot.  Les  œufs,  d'un  jaune 
paille,  sont  des  cylindres  arrondis  aux  deux  bouts  et 
mesurent  à  peu  prds  trois  millimètres  de  longueur.  Ils 
sont  isolés  dans  le  sol,  disposés  suivant  la  verticale  et 
rapprochés  par  semis  plus  ou  moins  nombreux  corres- 
pondant aux  pontes  successives.  J'en  trouve  dans  toute 
l'étendue  du  pot,  à  une  paire  de  centimètres  de  profon- 
deur. Autant  que  le  permettent  les  difficultés  d'une  masse 
de  terre  explorée  à  la  loupe,  j'évalue  à  cinq  ou  six  cen- 
taines la  ponte  d'une  seule  mère.  Telle  famille  subira 
certainement  à  bref  délai  énergique  émondage. 

L'œuf  du  Grillon  est  une  petite  merveille  de  méca- 
nique. Après  l'éclosion,  il  figure  un  étui  d'un  blanc 
opaque,  ouvert  au  sommet  d'un  pore  rond,  très  régulier, 
sur  le  bord  duquel  adhère  une  calotte  qui  faisait  oper- 
cule. Au  lieu  de  se  rompre  au  hasard  sous  la  poussée  ou 
sous  les  cisailles  du  nouveau-né,  il  s'ouvre  de  lui-même 
suivant  une  ligne  de  moindre  résistance  expressément 
préparée.  Il  convenait  de  voir  la  curieuse  éclosion. 

Quinze  jours  environ  après  la  ponte,  deux  gros  points 
oculaires,  ronds  et  d'un  noir  roussâtre,  obscurcissent  le 
pôle  antérieur.  Un  peu  au  dessus  de  ces  deux  points, 
tout  au  bout  du  cylindre,  se  dessine  alors  un  subtil  bour- 
relet circulaire.  C'est  la  ligne  de  rupture  qui  se  prépare. 
Bientôt  la  translucidité  de  l'œuf  permet  de  reconnaître 
la  fine  segmentation  de  l'animalcule.  Voici  le  moment  de^ 
redoubler  de  vigilance  et  de  multiplier  les  visites,  dans 
la  matinée  surtout. 

La  fortune  aime  les  patients  et  me  dédommage  démon 
assiduité.  Suivant  le  bourrelet  où,  par  un  travail  d'infinie 
délicatesse,  s'est  préparée  la  ligne  de  moindre  résistance, 
lebout  de  l'œuf,  refoulé  par  le  front  de  l'inclus,  se  détache, 
se  soulève  et  retombe  de  côté,  ainsi  que"^ 
d'une  mignonne  fiole.  LeGrillon  sort,  pareil 
d'une  boîte  à  surprise. 

Lui   parti,  la  coque  reste  gonflée,  lisse, 
blanc  pur,  avec  la  calotte  operculaire  appei 

BIBLIOTHECA    \ 


100  MCEURS    DES    INSECTES 

bouchurc.  L'œuf  de  l'oiseau  grossièrement  se  casse  sous 
les  heurts  d'une  verrue,  venue  exprès  au  bout  du  bec  du 
nouveau  né;  celui  du  Grillon,  d'un  mécanisme  supérieur, 
s'ouvre  ainsi  qu'un  étui  d'ivoire.  La  poussée  du  front 
suffit  pour  en  faire  jouer  la  charnière. 

Aussitôt  dépouillé  de  sa  fine  tunique,  le  jeune  Grillon, 
tout  pâle,  presque  blanc,  s'escrime  contre  la  terre  qui  le 
surmonte.  Il  cogne  de  la  mandibule;  il  balaye,  il  refoule 
en  arrière  par  des  ruades  l'obstacle  poudreux,  de  résis- 
tance nulle.  Le  voici  à  la  surface,  dans  les  joies  du  soleil 
et  dans  les  périls  de  la  mêlée  des  vivants,  lui  si  débile, 
guère  plus  gros  qu'une  puce.  En  vingt-quatre  heures, 
il  se  colore  et  devient  superbe  négrillon  dont  l'ébéne 
rivalise  avec  celle  de  l'adulte.  De  sa  pâleur  initiale  il  lui 
reste  un  blanc  ceinturon  qui  cerne  la  poitrine  et  fait 
songer  à  la  lisière  delà  prime  enfance. 

Très  alerte,  il  sonde  l'espace  avec  ses  longues  anten- 
nes vibrantes;  il  trottme,  il  bondit  par  élans  que  ne  lui 
permettra  plus  l'obésité  future.  C'est  l'âge  aussi  des 
délicatesses  stomacales.  Que  lui  faut-il  pour  nourriture) 
Je  ne  sais.  Je  lui  offre  le  régal  del'adulte,  la  tendre  feuille 
de  laitue.  Il  dédaigne  d'y  mordre,  ou  peut-être  ses  bou- 
chées m'échappent,  tant  elles  sont  petites. 

En  peu  de  jours,  avec  mes  dix  ménages,  je  me  vois 
accablé  de  charges  de  famille.  Que  faire  de  mes  cinq  à 
six  milliers  de  grillons,  gracieux  troupeau  certes,  mais 
d'éducation  impraticable  dans  mon  ignorance  des  soins 
réclamés?  Je  vous  donnerai  la  liberté,  ô  mes  gentilles 
bestioles,  je  vous  confierai  à  la  souveraine  éducatrice,  la 
nature. 

Ainsi  est-il  fait.  De  çà  de  là,  aux  meilleurs  endroits, 
je  lâche  mes  légions  dans  l'enclos.  Quel  concert  devant 
ma  porte,  l'an  prochain,  si  tous  viennent  à  bien  !  Mais 
non  :  la  symphonie  sera  probablement  silence,  car  va 
venir  le  féroce  émondage  amené  par  la  fécondité  de  la 
mère.  Quelques  couples  survivant  à  l'extermination, 
c'est  tout  ce  qu'il  est  permis  d'attendre. 


I,    Le   Grillon   champêtre.   Rixe  entre  prélendants. 

•2.    Le    Grillon   champrtre.    Le  vaincu  détale,    le    vainqueur   l'insulte 

d'un  couplet  de  bravoure. 


LB    GRILLON    CHAMPâ TRB  lOI 

Les  premiers  accourus  à  cette  manne  et  les  plus  ardents 
au  brigandage  sont  le  petit  Lézard  gris  et  la  Fourmi.  Cette 
dernière,  odieux  flibustier,  ne  me  laissera  pas,  je  le 
crains,  un  seul  Grillon  dans  le  jardin.  Elle  happe  les  pau- 
vrets, les  éventre,  frénétiquement  les  gruge. 

Ah!  la  satanée  bête!  Et  dire  que  nous  la  mettons  au 
premier  rang!  Les  livres  la  célèbrent,  ne  tarissent  en 
éloges  sur  son  compte;  les  naturalistes  la  tiennent  en 
haute  estime  et  chaque  jour  ajoutent  à  sa  réputation  ;  tant 
il  est  vrai  que,  chez  l'animal  comme  chez  l'homme,  des 
divers  moyens  d'avoir  une  histoire  le  plus  sûr  est  de  nuire. 

Nul  ne  s'informe  du  Bousier  et  du  Nécrophore,  précieux 
assainisseurs;  et  chacun  connaît  le  Cousin,  buveur  de 
sang;  la  Guêpe,  irascible  spadassin,  à  dague  empoison- 
née ;  la  Fourmi,  malfaisante  insigne  qui,  dans  les  villages 
du  Midi,  mine  et  met  en  péril  les  solives  d'une  habita- 
tion avec  la  même  fougue  qu'elle  vide  une  figue.  Sans 
que  je  m'en  mêle  autrement,  chacun  trouvera,  dans  les 
archives  humaines,  des  exemples  similaires  de  l'utile 
méconnu  et  du  calamiteux  glorifie. 

De  la  part  des  Fourmis  et  autres  exterminateurs,  le 
massacre  est  tel  que  mes  colonies  de  l'enclos,  si  popu- 
leuses au  début,  ne  me  permettent  pas  de  continuer.  Il 
me  faut  recourir  aux  renseignements  du  dehors. 

En  août,  parmi  les  détritus  de  feuilles,  dans  les  petites 
oasis  où  la  canicule  n'a  pas  en  plein  brûlé  la  pelouse,  je 
trouve  le  jeune  Grillon  déjà  grandelet,  tout  noir  comme 
l'adulte,  sans  vestige  aucun  du  ceinturon  blanc  des  pre- 
miers jours.  Il  n'a  pas  de  domicile.  L'abri  d'une  feuille 
morte,  le  couvert  d'une  pierre  plate,  lui  suffisent,  tentes 
de  nomades  insoucieux  du  point  où  se  prendra  repos. 

C'est  sur  la  fin  d'octobre,  à  l'approche  des  premiers 
îroids,  que  le  terrier  est  entrepris.  Le  travail  est  très  sim- 
ple, d'après  le  peu  que  m'apprend  l'observation  de 
l'insecte  sous  cloche.  Jamais  la  fouille  ne  se  fait  en  ua 
point  dénudé  de  l'enceinte;  c'est  toujours  sous  l'auvent 
d'une  feuille  fanée  de  laitue,  reste  des  vivres  servis.  Ainsi 


102  MCeURS    DES    INSECTES 

se  remplace  le  rideau  de  gazon  indispensable  au  mystère 
de  l'établissement. 

Le  mineur  gratte  avec  les  pattes  antérieures;  il  fait 
emploi  des  pinces  mandibulaires  pour  extraire  les  gra- 
viers volumineux.  Je  le  vois  trépigner  de  ses  fortes 
pattes  d'arrière,  à  double  rangée  d'épines;  je  le  vois 
râteler,  balayer  à  reculons  les  déblais  et  les  étaler  en  un 
plan  incliné.  Toute  la  méthode  est  là. 

Le  travail  marche  d'abord  assez  vite.  Dans  le  sol  facile 
de  mes  volières,  en  une  séance  d'une  paire  d'heures 
l'excavateur  disparaît  sous  terre.  Par  intervalles,  il  revient 
à  l'orifice,  toujours  à  reculons  et  toujours  balayant.  Si  la 
fatigue  le  gagne,  il  stationne  sur  le  seuil  du  logis  ébauché, 
la  tête  en  dehors,  les  antennes  mollement  vibrantes.  Il 
rentre,  il  reprend  la  besogné  des  pinces  et  des  râteaux. 
Bientôt  les  repos  se  prolongent  et  lassent  ma  surveillance. 

Le  plus  pressé  est  fait.  Avec  une  paire  de  pouces,  le 
gîte  suffit  aux  besoins  du  moment.  Le  reste  sera  ouvrage 
de  longue  haleine,  repris  à  loisir,  un  peu  chaque  jour, 
rendu  plus  profond  et  plus  large  à  mesure  que  l'exigent 
les  rudesses  de  la  saison  et  la  croissance  de  l'habitant. 
L'hiver  même,  si  le  temps  est  doux,  si  le  soleil  rit  è 
l'entrée  de  la  demeure,  il  n'est  pas  rare  de  surprendre  le 
Grillon  amenant  au  dehors  les  déblais,  signe  de  répara- 
tion et  de  nouvelles  fouilles.  Au  milieu  des  joies  printa- 
nières  se  poursuit  encore  l'entretien  de  l'immeuble, 
constamment  restauré,  perfectionné  jusqu'au  décès  du 
propriétaire. 

Avril  finit,  et  le  chant  commence,  rare  d'abord  et  par 
solos  discrets,  bientôt  symphonie  générale  où  chaque 
motte  de  gazon  a  son  exécutant.  Je  mettrais  volontiers  le 
Grillon  en  tête  des  choristes  du  renouveau.  Dans  nos 
g-arrigues,  lors  des  fêtes  du  thym  et  de  la  lavande  en 
Heur,  il  a  pour  associée  l'Alouette  huppée,  fusée  lyrique 
qui  monte,  le  gosier  gonflé  de  notes,  et  de  là-haut,  invi- 
sible dans  les  nuées,  verse  sur  les  guérets  s?  douce  can- 
lildne.  D'en  bas  lui  répond  la  mélopée  des  Grillons.  C'est 


LB    GRILLON    CHAMPÊTRE  IO3 

monotone,  dépourvu  d'art,  mais  combien  conforme,  par  sa 
naïveté,  à  ia  rustique  allégresse  des  choses  renouvelées  ! 
C'est  l'hosanna  de  l'éveil,  le  saint  alléluia  compris  du 
grain  qui  germe  et  de  l'herbe  qui  pousse.  En  ce  duo,  à 
qui  ia  palme?  Je  la  donnerais  au  Grillon.  Il  domine  par 
son  nombre  et  sa  note  continue.  L'Alouette  se  tairait,  que 
les  champs  glauques  des  lavandes,  balançant  au  soleil 
leurs  encensoirs  camphrés,  recevraient  de  lui  seul,  le 
modeste,  solennelle  célébration. 

Voici  que  l'anatomie  intervient  et  dit  brutalement  au 
Grillon  :  ((  Montre-nous  ton  engin  à  musique.  »  —  Il  est 
très  simple,  comme  toute  chose  de  réelle  valeur;  il  est 
basé  sur  les  mêmes  principes  que  celui  des  locustiens  : 
archet  à  crémaillère  et  pellicule  vibrante. 

L'élytrc  droite  chevauche  sur  l'élytre  gauche  et  la 
recouvre  presque  en  entier,  moins  le  brusque  repli  qui 
emboîte  le  flanc.  C'est  l'inverse  de  ce  que  nous  montrent 
la  Sauterelle  verte,  le  Dectique,  l'Ephippigère  et  leurs 
apparentés.  L«  Grillon  est  droitier,  les  autres  sont  gau- 
chers. 

Les  deux  élytres  ont  également  môme  structure.  Con- 
naître l'une,  c'est  connaître  l'autre.  Décrivons  celle  de 
droite.  —  Elle  est  presque  plane  sur  le  dos  et  brusque- 
ment déclive  sur  le  côté  par  un  pli  à  angle  droit,  qui 
cerne  l'abdomen  d'un  aileron  à  fines  nervures  obliques  et 
parallèles.  Sa  lame  dorsale  a  des  nervures  robustes,  d'un 
noir  profond  dont  l'ensemble  forme  un  dessin  compliqué, 
bizarre,  ayant  quelque  ressemblance  avec  un  grimoire  de 
calligraphie  arabe. 

Vue  par  transparence,  elle  est  d'un  roux  très  pâle, 
sauf  deux  grands  espaces  contigas,  l'un  plus  grand, 
antérieur  et  triangulaire,  l'autre  moindre,  postérieur  et 
ovale.  Chacun  est  encadré  d'une  forte  nervure  et  gaufré 
de  légères  rides.  Le  premier  porte  en  outre  quatre  ou 
cinq  chevrons  de  consolidation;  le  second,  un  seul 
courbé  en  arc.  Ces  deux  espaces  représentent  le  miroir 
de:»   iucubiic.-^i  ^^s  constituent  l'étendue  sonore.  Leur 


104  MOEURS    DES    INSECTES 

membrane  est,  en  effet,  plus  fine  qu'ailleurs  et  hyaline, 
quoique  un  peu  enfumée. 

Bel  instrument  en  vérité,  bien  supérieur  à  celui  du 
Dectique.  Les  cent  cinquante  prismes  de  l'archet  mor- 
dant sur  les  échelons  de  l'élytre  opposée  ébranlent  à  la 
fois  les  quatre  tympanons,  ceux  d'en  bas  par  la  friction 
directe,  ceux  d'en  haut  par  la  trépidation  de  l'outil  fric- 
tionneur.  Aussi  quelle  puissance  de  son  !  Le  Dectique, 
doué  d'un  seul  et  mesquin  miroir,  s'entend  tout  juste  à 
quelques  pas;  le  Grillon,  possesseur  de  quatre  aires 
vibrantes,  lance  à  des  cent  mètres  son  couplet. 

Il  rivalise  d'éclat  avec  la  Cigale,  sans  en  avoir  la 
déplaisante  raucité.  Mieux  encore  :  le  privilégié  connaît 
la  sourdine  d'expression.  Les  élytres,  disons-nous,  se 
prolongent  chacune  sur  le  flanc  en  un  large  rebord.  Voilà 
les  étouffoirs  qui,  plus  ou  moins  rabattus,  modifient 
l'intensité  sonore  et  permettent,  suivant  l'étendue  de  leur 
contact  avec  les  mollesses  du  ventre,  tantôt  chant  à  mi- 
voix  et  tantôt  chant  dans  sa  plénitude. 

La  paix  règne  dans  la  chambrée  tant  que  n'éclate  pas 
l'instinct  batailleur  de  la  pariade.  Alors,  entre  préten- 
dants, les  rixes  sont  fréquentes,  vives,  mais  sans  gravité. 
Les  deux  rivaux  se  dressent  l'un  contre  l'autre,  se  mor- 
dent au  crâne,  solide  casque  à  l'épreuve  des  tenailles,  se 
roulent,  se  relèvent,  se  quittent.  Le  vaincu  détale  au  plus 
;vite,"  le  vainqueur  Tinsulte  d'un  couplet  de  bravoure; 
'  puis,  modérant  le  ton,  il  vire,  revire  autour  de  la  coa- 
)  voitée. 

Il  fait  le  beau,  le  soumis.  D'un  coup  de  doigt,  il  ramène 
une  antenne  sous  les  mandibules,  pour  la  friser,  l'enduire 
de  cosmétique  salivaire.  De  ses  longues  pattes  d'arrière, 
éperonnées  et  galonnées  de  rouge,  il  trépigne  d'impa- 
tience, il  lance  des  ruades  dans  le  vide.  L'émotion  le 
rend  muet.  Ses  élytres,  en  rapide  trépidation  néanmoins, 
ne  sonnent  plus  ou  ne  rendent  qu'un  bruit  de  frôlement 
désordonné. 

Vaine  déclaration.  La  Grillon  ne  court  se  cacher  dans 


LB    GRILLON    CHAMPÊTRE  lOS 

UQ  repli  de  salade.  Elle  écarte  un  peu  le  rideau  cepen- 
dant, et  regarde,  et  désire  être  vue. 

Etfugit  ad  salices,    et  se  cupit  ante  videri. 

Elle  s'enfuit  vers  les  saules,  mais  désire  auparavant  être 
aperçue,  disait  délicieusement  l'églogue,  il  y  a  deux 
mille  ans.  Saintes  agaceries  des  amours,  comme  vous 
êtes  partout  les  mêmes! 


XI 


LE     GRILLON    D  ITALiB 


Ici  me  manque  le  Grillon  domestique,  hôte  des  bou- 
langeries et  des  foyers  ruraux.  Mais  si,  dans  mon  viiiage, 
les  crevasses  sous  la  plaque  des  cheminées  sont  muettes, 
en  compensation  les  nuits  estivales  emplissent  la  campa- 
gne d'une  charmante  mélopée  peu  connue  dans  le  Nord. 
Le  printemps,  aux  heures  du  plein  soleil,  a  pour  sym- 
phoniste le  Grillon  champêtre;  i  été,  dans  le  calme  des 
nuits,  a  l'OEcanthe  peliucide  ou  Grillon  d'Italie  {Œcan- 
thus  pelliicens,  Scop).  L'un  diurne  et  l'autre  nocturne,  ils 
se  partagent  la  belle  saison.  A  l'époque  où  cesse  le  chant 
du  premier,  ne  tarde  pas  à  commencer  la  sérénade  de 
l'autre. 

Le  Grillon  d'Italie  n'a  pas  le  costume  noir  et  les  formes 
lourdes  caractéristiques  de  la  série.  C'est,  au  contraire, 
un  insecte  fluet,  débile,  tout  pâle,  presque  blanc,  comme 
il  convient  à  des  habitudes  nocturnes.  On  craint  de 
l'écraser  rien  qu'en  le  prenant  entre  les  doigts.  Sur  les 
Arbustes  de  toute  nature,  sur  les  hautes  herbes,  il  mène 
vie  aérienne,  et  rarement  descend  à  terre.  Son  chant, 
gracieux  concert  des  soirées  calmes  et  chaudes,  de  juillet 
jusqu'en  octobre,  commence  au  coucher  du  soleil  et  se 
continue  la  majeure  partie  de  la  nuit. 

Ce  chant  est  ici  connu  de  tous,  car  le  moindre  fourré 
de  broussailles  a  son  groupe  de  symphonistes.  Il  résonne 
même  dans  les  greniers  où  parfois  l'insecte  s'égare, 
amené  par  les  fourrages  Mais  personne,  tant  les  mœurs 
du  pâle  Grillon  sont  mystérieuses,  ne  sait  exactement  la 


LB    GRILLON    D  ITALIE  IO7 

provenance  de  la  sérénade,  que  l'on  rapporte,  bien  à 
tort,  au  vulgaire  Grillon,  à  cette  époque  tout  jeune  et 
muet. 

La  chanson  est  un  Gri-i-i,  Gri-i-i  lent  et  doux,  rendu 
plus  expressif  par  un  léger  chevrotement.  A  l'entendre, 
on  devine  l'extrême  finesse  et  l'ampleur  des  membranes 
vibrantes.  Si  rien  ne  trouble  l'insecte,  établi  sur  le  bas 
feuillage,  le  son  ne  varie;  mais  au  moindre  bruit,  l'exécu- 
tant se  fait  ventriloque.  Vous  l'entendiez  là,  tout  prés,  de- 
vant vous,  et  voici  que  soudain  vous  l'entendez  là-bas,  à 
vingt  pas,  continuant  son  couplet  assourdi  par  la  dis- 
tance. 

Vous  y  allez.  Rien.  Le  son  arrive  du  point  primitif.  Ce 
n'est  pas  encore  cela.  Le  son  vient  cette  fois  de  gauche, 
à  moins  que  ce  ne  soit  de  droite,  si  ce  n'est  d'arrière  In- 
décision complète,  impuissance  de  s'orienter  par  l'fn.  e 
vers  le  point  où  stridule  l'insecte.  11  faut  une  belle  d^  e 
de  patience  et  de  minutieuses  précautions  pour  capturer 
le  chanteur  à  la  clarté  d'une  lanterne.  Les  quelques 
sujets  pris  dans  ces  conditions  et  mis  en  volière  m  ont 
fourni  le  peu  que  je  sais  sur  le  virtuose  qui  déroute  si 
bien  notre  oreille. 

Les  élytres  sont  l'une  et  l'autre  formées  d'une  ample 
membrane  aride,  diaphane,  aussi  fine  qu'une  blanche 
pellicule  d'oignon,  et  apte  à  vibrer  dans  toute  son  éten- 
due. Leur  forme  est  celle  d'un  segment  de  cercle  atténué 
au  bout  supérieur.  Ce  segment  se  replie  à  angle  droit  sui- 
vant une  forte  nervure  longitudinale  et  descend  en  un 
rebord  qui  cerne  le  flanc  de  l'insecte  dans  l'attitude  du 
repos. 

L'élytre  droite  se  superpose  à  celle  de  gauche.  Son 
bord  interne  porte  en  dessous,  près  de  la  base,  une  cal- 
losité d'où  partent  cinq  nervures  rayonnantes,  deux  diri- 
gées vers  le  haut,  deux  vers  le  bas,  et  la  cinquième  à  peu 
près  transversale:  cette  dernière,  légèrement  rousse,  est 
la  pièce  fondamentale,  enfin  l'archet,  comn^e  le  démon- 
trent les  fines  dentelures  dont  elle  est  gravée  en  traveis. 


I08  MŒURS    DBS    INSECTES 

Le  reste  de  l'élytre  présente  quelques  autres  nervures  de 
moindre  importance,  qui  tiennent  la  membrane  tendue 
sans  faire  partie  de  l'appareil  de  friction. 

L'élytre  gauche,  ou  inférieure,  a  la  même  structure, 
avec  cette  différence  que  l'archet,  la  callosité  et  les  ner- 
vures qui  en  rayonnent  occupent  maintenant  la  face  d'en 
haut.  On  constate  en  outre  que  les  deux  archets,  celui  de 
droite  et  celui  de  gauche,  se  croisent  obliquement. 

Lorsque  le  chant  a  son  plein  éclat,  les  élytres,  tenues 
hautement  relevées  et  pareilles  à  une  ample  voilure  de 
gaze,  ne  se  touchent  que  par  le  bord  interne.  Alors  les 
deux  archets  engrènent  obliquement  l'un  sur  l'autre,  et 
leur  mutuelle  friction  engendre  l'ébranlement  sonore  des 
deux  membranes  tendues. 

Le  son  doit  se  modifier  suivant  que  les  coups  de  râpe 
de  chaque  archet  se  portent  sur  la  callosité,  elle-même 
rugueuse,  de  l'élytre  opposée,  ou  bien  sur  l'une  des 
quatre  nervures  lisses  et  rayonnantes.  Ainsi  s'explique- 
raient en  partie  les  illusions  produites  par  un  chant  qui  | 
semble  venir  d'ici,  de  là,  d'ailleurs,  lorsque  l'insecte  * 
craintif  se  méfie. 

L'illusion  des  sons  faibles  ou  forts,  éclatants  ou 
étouffés,  et  par  suite  de  la  distance,  ressource  principale 
de  l'art  du  ventriloque,  a  une  autre  source,  facile  à  dé- 
couvrir. Pour  les  sons  éclatants,  les  élytres  sont  en  plein 
relevées;  pour  les  sons  étouffés,  elles  sont  plus  ou  moiiiS 
abaissées.  Dans  cette  dernière  pose,  leur  rebord  externe 
se  rabat  à  des  degrés  divers  sur  les  flancs  mous  de  Tin- 
secte,  ce  qui  diminue  d'autant  l'étendue  de  la  partie 
vibrante  et  en  affaiblit  le  son. 

L'approche  ménagée  du  doigt  étouffe  l'éclat  d'un  verre 
qui  tinte,  et  le  change  en  un  son  voilé,  indécis  qui  semble 
venir  du  lointain.  Le  blême  grillon  connaît  ce  secret 
d'acoustique.  Il  égare  qui  le  recherche  en  appliquant  sur 
les  mollesses  du  ventre  le  rebord  de  ses  lames  vibrantes. 
Nos  instruments  musicaux  ont  leurs  étouffoirs;  leurs 
sourdines;  celui  de  l'OËcanthe  pellucide  rivaUse  avec 


\  LE    GKILLON    D  ITALIE  I OQ 

eux  et  les  dépasse  en  simplicité  de  moyens,  en  perfection 
de  résultats. 

Le  Grillon  champêire  et  ses  congénères  font  usage,  eux 
aussi,  de  la  sourdine  au  moyen  du  rebord  des  élytres 
emboîtant  le  ventre  plus  haut  ou  plus  bas;  mais  aucun 
ne  retire  de  cette  méthode  des  effets  aussi  fallacieux  que 
ceux  du  Grillon  d'Italie. 

A  cette  illusion  des  distances,  source  de  petites  sur- 
prises renouvelées  pour  le  moindre  bruit  de  nos  pas, 
s'ajoute  la  pureté  du  son,  en  doux  trémolo.  Je  ne  connais 
pas  de  chant  d'insecte  plus  gracieux,  plus  limpide  dans 
le  calme  protond  des  soirées  du  mois  d'août.  Que  de  fois, 
per  arnica  silentia  lunœ^  me  suis-)e  couché  a  terre,  contre 
un  abri  de  romarins,  pour  écouter  le  délicieux  concert  de 
l'Harmas! 

Le  Grillon  nocturne  pullule  dans  l'enclos.  Chaque 
touffe  de  ciste  à  fleurs  rouges  a  son  orphéoniste;  chaque 
bouquet  de  lavande  possède  le  sien.  Les  arbousiers 
touffus,  les  térébinthes^  deviennent  des  orchestres.  Et  de 
sa  gentille  voix  claire,  tout  ce  petit  monde  s'interroge,  se 
répond  d'un  arbuste  à  l'autre;  ou  plutôt,  indifférent  auj 
cantilènes  d'autrui,  célèbre  pour  lui  seul  ses  allégresses. 

Là-haut,  au-dessus  de  ma  tête,  la  constellation  du 
Cygne  allonge  sa  grande  croix  dans  la  voie  lactée;  en 
bas,  tout  à  mon  entour,  ondulela  symphonie  de  l'insecte. 
L'atome  qui  dit  ses  joies  me  tait  oublier  le  spectacle  des 
étoiles.  Nous  ne  savons  rien  de  ces  yeux  célestes  qui 
nous  regardent,  placides  et  froids,  avec  des  scintillations 
semblables  à  des  clignements  de  paupière. 

La  science  nous  parle  de  leurs  distances,  de  leurs  vi- 
tesses, de  leurs  masses,  de  leurs  volumes;  elle  nous  acca 
ble  dénombres  énormes,  elle  nous  stupéfie  d'immensités 
mais  elle  ne  parvient  pas  à  émouvoir  en  nous  une  fibre 
Pourquoi?  Parce  qu'il  lui  manque  le  grand  secret,  celui 
de    la    vie.    Qu'y    a-t-il  là-haut^    Que   réchauffent    ces 
soleils?  Des  mondes  analogues  aux  nôtres,  nous  affirme 
Ja  raison;  des  terres  où  la  vie  évolue  dans  une  variété 


110  MCEURS     DBS    INSECTES 

sans  fin.  Supei  bcconception  de  l'univers,  mais  en  somme 
pure  conception,  non  étayée  sur  des  faits  patents,  té- 
moins suprêmes,  à  la  portée  de  tous.  Le  probable,  le  trds 
probable,  n'est  pas  l'évident,  qui  s'impose  irrésistible,  ne 
laisse  aucune  prise  au  doute. 

En  votre  compagnie,  ô  mes  Grillons,  je  sens  au  con- 
traire tressaillir  la  vie,  âme  de  notre  motte  de  boue;  et 
voilà  pourquoi,  contre  la  haie  de  romarins,  je  n'accorde 
qu'un  regard  distrait  à  la  constellation  du  Cygne,  et  je 
donne  toute  mon  attention  à  votre  sérénade. 

Un  peu  de  glaire  animée,  apte  au  plaisir  et  à  la  douleur, 
dépasse  en  intérêt  Timmense  matière  brute. 


XII 


LE  SPHHT  LANGUEDOCIEN 

Lorsqu'il  a  mûrement  arrêté  le  plan  de  ses  recherclies, 
le  chimiste,  au  moment  qui  lui  convient  le  mieux,  mélange 
ses  réactifs  et  met  le  feu  sous  sa  cornue.  Il  est  maître  du 
temps,  des  lieux,  des  circonstances.  Il  choisit  son  heure, 
il  s'isole  dans  la  retraite  du  laboratoire,  où  rien  ne  viendra 
le  distraire  de  ses  préoccupations;  il  fait  naître  à  son  gré 
telle  ou  telle  autre  circonstance  que  la  réflexion  lui  sug- 
gère :  il  poursuit  les  secrets  de  la  nature  brute,  dont  la 
science  peut  susciter,  quand  bon  lui  semble,  les  activités 
chimiques. 

Les  secrets  de  la  nature  vivante,  non  ceux  de  la  struc- 
ture anatomique,  mais  bien  ceux  de  la  vie  en  action,  de 
l'instinct  surtout,  font  à  l'observateur  des  conditions  bien 
autrement  difficultueuses  et  délicates.  Loin  de  pouvoir 
disposer  de  son  temps,  on  est  esclave  de  la  saison,  du 
jour,  de  l'heure,  de  l'instant  même.  Si  l'occasion  se  pré- 
sente, il  faut,  sans  hésiter,  la  saisir  au  passage,  car  de 
longtemps  peut-être  ne  se  présentera-t-elle  plus  Et 
comme  elle  se  présente  d'habitude  au  moment  où  l'on  y 
songe  le  moins,  rien  n'est  prêt  pour  en  tirer  avantageu- 
sement profit.  Il  faut  sur-le-champ  improviser  son  petit 
matériel  d'expérimentation,  combiner  ses  plans,  dresser 
sa  tactique,  imaginer  ses  ruses;  trop  heureux  encore  si 
l'inspiration  arrive  assez  prompte  pour  vous  permettre  de 
tirer  parti  de  la  chance  offerte.  Cette  chance,  d'ailleurs,  ne 
se  présente  guère  qu'à  celui  qui  la  recherche.  Il  faut 
lépier  patiemment  des  jours  et  puis  des  jours,  ici  sur  des 


ÎI3  MOEURS    DES    INSECTES 

pentes  sablonneuses  exposées  à  toutes  les  ardeurs  du 
soleil,  là  dans  l'ôtuve  de  quelque  sentier  encaissé  entre 
de  hautes  berges,  ailleurs  sur  quelque  corniche  de  grés 
dont  la  solidité  n'inspire  pas  toujours  confiance.  S'il  vous 
est  donné  de  pouvoir  établir  votre  observatoire  sous  un 
maigre  olivier,  qui  fait  semblant  de  vous  protéger  contre 
les  rayons  d'un  soleil  implacable,  bénissez  le  destin  qui 
vous  traite  en  sybarite  :  votre  lot  est  un  Eden.  Surtout, 
ayez  l'œil  au  guet.  L'endroit  est  bon,  et  qui  sait?  d'ua 
moment  à  l'autre  l'occasion  peut  venir. 

Elle  est  venue,  taidive  il  est  vrai  :  mais  enfin  elle  est 
venue  Ah!  si  Ton  pouvait  maintenant  observer  à  son 
aise,  dans  le  calme  de  son  cabinet  d'étude,  isolé,  recueilli, 
tout  à  son  sujet,  loin  du  profane  passant,  qui  s'arrêtera, 
vous  voyant  si  préoccupé  en  face  d'un  point  où  lui-même 
ne  voit  rien,  vous  accablera  de  questions,  vous  prendra 
pour  quelque  découvreur  de  sources  avec  la  baguette  di- 
vinatoire de  coudrier,  ou,  soupçon  plus  grave,  vous  con- 
sidérera comme  un  personnage  suspect,  retrouvant  sous 
terre,  par  des  incantations,  les  vieilles  jarres  pleines  de 
monnaie  !  Si  vous  conservez  à  ses  yeux  tournure  de  chré- 
tien, il  vous  abordera,  regardera  ce  que  vous  regardez,  et 
sourira  de  façon  à  ne  laisser  aucun  équivoque  sur  la 
pauvre  idée  qu'il  se  fait  des  gens  occupés  à  considérei 
des  mouches. 

Si  ce  n'est  pas  le  passant  que  vos  inexplicables  occu- 
pations intriguent,  ce  sera  le  garde  champêtre,  l'intraita- 
ble représentant  de  la  loi  au  milieu  des  guérets.  Depuis 
longtemps  il  vous  surveille.  Il  vous  a  vu  si  souvent  errer, 
de  ça  de  là,  sans  motif  appréciable,  comme  une  âme  en 
peine;  si  souvent  il  vous  a  surpris  fouillant  le  sol,  abat- 
tant avec  mille  précautions  quelque  pan  de  paroi  dans  un 
chemin  creux,  qu'à  la  fin  des  suspicions  lui  sont  venues 
en  votre  défaveur.  Bohémien,  vagabond,  rôdeur  suspect, 
maraudeur,  ou  tout  au  moins  maniaque,  vous  n'êtes  pas 
autre  chose  pour  lui.  Si  la  boîte  d'herborisation  vous 
accompagne,  c'est  à  ses  yeux  la  boîte  à  furet  du  bracon- 


I,   Le  Grillon   d'Italie.  —  2,   Ephippigère  des  vignes,   femelle  et  mâle. 


LE    SPHBX    LANGUBDOCIBN  II) 

nier,  et  l'on  ne  lui  ôterait  pas  de  la  cervelle  que  vous  dé- 
peuplez de  lapins  tous  les  clapiers  du  voisinage,  dédai- 
gneux des  lois  de  la  chasse  et  des  droits  du  propriétaire. 

C'est  précisément  dans  ces  parages  que  je  convie  le 
lecteur,  s'il  n'est  pas  rebuté  par  les  petites  misères  dont 
je  viens  de  lui  donner  un  avant-goût.  Le  Sphex  langue- 
docien les  fréquente,  non  en  tribus  se  donnant  un  rendez- 
vous  aux  mêmes  points  lorsque  vient  le  travail  de  la  nidi- 
fication, mais  par  individus  solitaires,  très  clairsemés, 
s'étah]issant  où  les  conduisent  les  hasards  de  leurs  vaga- 
bondes pérégrinations.  Il  lui  faut  le  calme  et  l'isolement. 

C'est  dire  qu'avec  le  Sphex  languedocien,  les  difficultés 
d'observation  augmentent.  Avec  lui  point  d'expérience 
longuement  méditée,  point  de  tentative  à  renouveler  dans 
la  même  séance  sur  un  second,  sur  un  troisième  sujet 
indéfiniment  lorsque  les  premiers  essais  n'ont  pas  about? 
Si  vous  préparez  à  l'avance  un  matériel  d'observation,  i 
vous  tenez  en  réserve,  par  exemple,  une  pièce  de  gibier 
que  vous  vous  proposez  de  substituer  à  celle  du  Sphex, 
il  est  à  craindre,  il  est  presque  sûr  que  le  chasseur  ne  se 
présentera  pas;  et  lorsqu'enfin  il  s'offre  à  vous,  votre  ma- 
tériel est  hors  d'usage,  tout  doit  être  improvisé  à  la  hâte, 
à  l'instant  même,  condition  qu'il  ne  m'a  pas  été  toujours 
donné  de  réaliser  comme  je  l'aurais  voulu. 

Ayons  confiance  :  l'emplacement  est  bon.  A  bien  des 
reprises  déjà,  j'ai  surpris  en  ces  lieux  le  Sphex  au  repos 
sur  quelque  feuille  de  vigne  exposée  en  plein  aux  rayons 
du  soleil.  L'insecte,  étalé  à  plat,  y  jouit  voluptueusement 
des  délices  de  la  chaleur  et  de  la  lumière.  De  temps  à 
autre  éclate  en  lui  comme  une  frénésie  de  plaisir  :  il  se 
trémousse  de  bien-être;  du  bout  des  pattes,  il  tape  rapi- 
dement son  reposoir  et  produit  ainsi  comme  un  roule- 
ment de  tambour,  pareil  à  celui  d'une  averse  de  pluie 
tombant  dru  sur  la  feuille.  A  plusieurs  pas  de  distance 
peut  s'entendre  l'allègre  batterie.  Puis  l'immobilité  re- 
commence, suivie  bientôt  d'une  nouvelle  commotion  ner- 
veuse et  du  moulinet  des  tarses,  témoignage  du  comble 


114  MCBURS    DBS    INSECTES 

de  la  félicité.  J*en  ai  connu  de  ces  passionnés  de  soleil, 
qui,  l'antre  pour  la  larve  à  demi-creusée,  abandonnaient 
brusquement  les  travaux,  allaient  sur  les  pampres  voisins 
prendre  un  bain  de  chaleur  et  de  lumière,  revenaient 
comme  à  regret  donner  au  terrier  un  coup  de  balai  négli- 
gent, puis  finissaient  par  abandonner  le  chantier,  ne 
pouvant  plus  résister  à  la  tentation  des  suprêmes  jouis- 
sances sur  les  feuilles  de  vigne. 

Peut-être  aussi  le  voluptueux  reposoir  est-il  en  outre  un 
observatoire,  d'où  l'hyménoptère  inspecte  les  alentours 
pour  découvrir  et  choisir  sa  proie.  Son  gibier  exclusif 
est,  en  effet,  l'éphippigôre  des  vignes,  répandue  çà  et  là 
sur  les  pampres  ainsi  que  sur  les  premières  broussailles 
venues.  La  pièce  est  opulente,  d'autant  plus  que  le  Sphex 
porte  ses  préférences  uniquement  sur  les  femelles,  dont 
le  ventre  est  gonflé  d'une  somptueuse  grappe  d'œufs. 

Ne  tenons  compte  des  courses  répétées,  des  recherches 
Infructueuses,  de  l'ennui  des  longues  attentes,  et  présen- 
tons brusquement  le^Sphex  au  lecteur,  comme  il  se  pré- 
sente lui-môme  à  l'observateur.  Le  voici  au  fond  d'un 
chemin  creux,  à  hautes  berges  sablonneuses.  Il  arrive  à 
pied,  mais  se  donne  élan  des  ailes  pour  tramer  sa  lourde 
capture.  Les  antennes  de  l'éphippigôre,  longues  et  fines 
comme  des  fils,  sont  pour  lui  cordes  d'attelage.  La  tête 
haute,  il  en  tient  une  entre  ses  mandibules.  L'antenne 
saisie  lui  passe  entre  les  pattes  ;  et  le  gibier  suit,  renversé 
sar  le  dos.  Si  le  sol,  trop  inégal,  s'oppose  à  ce  mode  de 
charroi,  l'hyménoptère  enlace  la  volumineuse  victuaille 
et  la  transporte  par  très  courtes  volées,  entremêlées, 
toutes  les  fois  que  cela  se  peut,  de  progressions  pédes- 
tres. On  n'est  jamais  témoin  avec  lui  de  vol  soutenu,  à 
grandes  distances,  le  gibier  retenu  entre  les  pattes, 
comme  le  pratiquent  les  fins  voiliers,  les  Bembex  et  les 
Cerceris,  par  exemple,  transportant  par  les  airs,  d'un 
kilomètre  peut-être  à  la  ronde,  les  uns  leurs  diptères,  les 
autres  leurs  charançons,  butin  bien  léger  comparé  à 
l'éphippigére  énorme.  Le  faix  accablant  de  »a  capture 


LE    SPHBX    LANGUEDOCIEN  II5 

impose  donc  au  Sphex  languedocien,  pour  le  trajet  entier 
ou  à  peu  près,  le  charroi  pédestre  plein  de  lenteur  et  de 
difficultés. 

Le  même  motif,  proie  volumineuse  et  lourde,  renverse 
de  fond  en  comble  ici  Tordre  habituel  suivi  dans  leurs 
travaux  par  les  hyménoptères  fouisseurs.  Cet  ordre,  on 
le  connaît;  il  consiste  à  se  creuser  d'abord  un  terrier, 
puis  à  l'approvisionner  de  vivres.  La  proie  n'étant  pas 
disproportionnée  avec  les  forces  du  ravisseur,  la  facilité 
du  transport  au  vol  laisse  à  l'hyménoptère  le  choix  de 
l'emplacement  pour  son  domicile.  Que  lui  importe  d'aller 
giboyer  à  des  distances  considérables  :  la  capture  faite, 
il  rentre  chez  lui  d  un  rapide  essor,  pour  lequel  l'éloigné 
et  le  rapproché  sont  indifférents.  Il  adopte  donc  de  pré- 
férence pour  ses  terriers  les  lieux  où  lui-même  est  né,  les 
lieux  où  ses  prédécesseurs  ont  vécu  ;  il  y  hérite  de  pro- 
fondes galeries,  travail  accumulé  des  générations  anté- 
rieures; en  les  réparant  un  peu,  il  les  fait  servir  d'avenues 
aux  nouvelles  chambres,  mieux  défendues  ainsi  que  par 
l'excavation  d'un  seul,  chaque  année  reprise  à  fleur  de 
terre.  Tel  est  le  cas,  par  exemple  du  Cerceris  tubercule  et 
du  Philanthe  apivore.  Et  si  la  demeure  des  pères  n'est  pas 
assez  solide  pour  résister  d'une  année  à  l'autre  aux  in- 
tempéries et  se  transmettre  aux  fils,  si  le  fouisseur  doit 
chaque  fois  entreprendre  à  nouveaux  frais  son  trou  de 
sonde,  du  moins  l'hyménoptère  trouve  des  conditions  de 
sécurité  plus  grandes  dans  les  lieux  consacrés  par  l'expé- 
rience de  ses  devanciers.  Il  y  creuse  donc  ses  galeries, 
qu'il  fait  servir  chacune  de  corridor  à  un  groupe  de  cel- 
lules, économisant  ainsi  sur  la  somme  de  travail  à  dépen- 
ser pour  la  ponte  entière. 

De  cette  manière  se  forment,  non  de  véritables  sociétés 
puisqu'il  n'y  a  pas  ici  concert  d'efforts  dans  un  but 
commun,  du  moins  des  agglomérations  où  la  vue  de  ses 
pareils,  ses  voisins,  réchauffe  sans  doute  le  travail  indi- 
viduel. On  remarque,  en  effet,  entre  ces  petites  tribus, 
«sues  de  même  souche,  et  les  fouisseurs  livrés  solitaires 


Il6  MOEURS    DES    INSECTES 

à  leur  ouvrage,  une  différence  d'activité  qui  rappelle 
l'émulation  d'un  chantier  populeux  et  la  nonchalance  des 
travailleurs  abandonnés  aux  ennuis  de  l'isolement.  Pour 
la  bète  comme  pour  l'homme,  l'action  est  contagieuse; 
elle  s'exalte  par  son  propre  exemple. 

Concluons  :  de  poids  modéré  pour  le  ravisseur,  la 
proie  rend  possible  le  transport  au  vol,  à  grande  distance. 
L'hyménoptère  dispose  alors  à  sa  guise  de  l'emplace- 
ment pour  ses  terriers.  Il  adopte  de  préférence  les  lieux 
où  il  est  né,  il  fait  servir  chaque  couloir  de  corridor  com- 
mun donnant  accès  dans  plusieurs  cellules.  De  ce  rendez- 
vous  sur  l'emplacement  natal  résulte  une  agglomération, 
un  voisinage  entres  pareils,  source  d'émulation  pour  le 
travail.  Ce  premier  pas  vers  la  vie  sociale  est  la  consé- 
quence des  voyages  faciles.  Et  n'est-ce  pas  ainsi,  permet- 
tons-nous cette  comparaison,  que  les  choses  se  passent 
chez  l'homme?  Réduit  à  des  sentiers  peu  praticables, 
l'homme  bâtit  isolément  sa  hutte;  pourvu  de  roules  com- 
modes, il  se  groupe  en  cités  populeuses;  servi  par  les 
voies  ferrées  qui  suppriment  pour  ainsi  dire  la  distance, 
il  s'assemble  en  d'immenses  ruches  humaines  ayant  nom 
Londres  et  Paris. 

Le  Sphex  languedocien  est  dans  des  conditions  tout 
opposées.  Sa  proie  à  lui  est  une  lourde  éphippigère,  pièce 
unique  représentant  à  elle  seule  la  somme  de  vivres  que 
les  autres  ravisseurs  amassent  en  plusieurs  voyages, 
insecte  par  insecte.  Ce  que  les  Cerceris  et  autres  dépré- 
dateurs de  haut  vol  accomplissent  en  divisant  le  travail, 
lui  le  fait  en  une  seule  fois.  La  pesante  pièce  lui  rend 
impossible  l'essor  de  longue  portée;  elle  doit  être  amenée 
au  domicile  avec  les  lenteurs  et  les  fatigues  du  charroi  à 
pied.  Par  cela  seul  l'emplacement  du  terrier  se  trouve 
subordonné  aux  éventualités  de  la  chasse  :  la  proie 
d'abord  et  puis  le  domicile.  Alors  plus  de  rendez-vous  en 
un  point  d'élection  commune,  plus  de  voisinage  entre 
pareils,  plus  de  tribus  se  stimulant  à  l'ouvrage  par 
l'exemple  mutuel  ;  mais  l'isolemeut  dans  les  cantuas  où 


LE    SPRBX    LAN0UED0CI8N  II7 

les  hasards  du  jour  ont  conduit  le  Sphex,  le  travail  soli- 
taire et  sans  entrain  quoique  toujours  consciencieux. 
Avant  tout,  la  proie  est  recherchée,  attaquée,  rendue 
immobile.  C'est  après,  que  le  fouisseur  s'occupe  du  ter- 
rier. Un  endroit  favorable  est  choisi,  aussi  rapproché  que 
possible  du  point  où  gît  la  victime,  afin  d'abréger  les 
lenteurs  du  transport;  et  la  chambre  de  la  future  larve 
est  rapidement  creusée  pour  recevoir  aussitôt  l'œuf  et  les 
victuailles.  Tel  est  le  renversement  complet  de  méthode 
dont  témoignent  toutes  mes  observations.  J'en  rapporte- 
rai les  principales. 

Surpris  au  milieu  de  ses  fouilles,  le  Sphex  languedo- 
cien est  toujours  seul,  tantôt  au  fond  de  la  niche  pou- 
dreuse qu'a  laissée  dans  un  vieux  mur  la  chute  d'une 
pierre,  tantôt  dans  1  abri  sous  roche  que  forme  en  sur- 
plombant une  lame  de  grès,  abri  recherché  du  féroce 
Lézard  ocellé  pour  servir  de  vestibule  à  son  repaire.  Le 
soleil  y  donne  en  plein  ;  c'est  une  étuve.  Le  sol  en  est  des 
plus  faciles  à  creuser,  formé  qu'il  est  d'une  antique  pous- 
sière descendue  peu  à  peu  de  la  voûte.  Les  mandibules, 
pinces  qui  fouillent,  et  les  tarses,  râteaux  qui  déblaient, 
ont  bientôt  creusé  la  chambre.  Alors  le  fouisseur  s'envole 
mais  d'un  essor  ralenti,  sans  brusque  déploiement  de 
puissance  d'ailes,  signe  manifeste  que  l'insecte  ne  se  pro 
pose  pas  lointaine  expédition.  On  peut  très  bien  le  suivre 
du  regard  et  constater  le  point  où  il  s'abat,  d'habitude  à 
une  dizaine  de  mètres  de  distance  environ.  D  autres  fois, 
il  se  décide  pour  le  voyage  à  pied.  Il  part  et  se  dirige  en 
toute  hâte  vers  un  point  où  neus  aurons  l'indiscrétion  de 
le  suivre,  notre  présence  ne  le  troublant  en  rien.  Parvenu 
au  lieu  désiré,  soit  pédcstrement,  soit  au  vol,  quelque 
temps  il  cherche,  ce  que  l'on  reconnaît  à  ses  allures  in- 
décises; à  ses  allées  et  venues  un  peu  de  tous  côtés.  Il 
cherche;  enfin  il  trouve  ou  plutôt  il  retrouve.  L'objet  re- 
trouvé est  une  éphippigère  à  demi  paralysée  mais 
remuant  encore  tarses,  antennes,  oviscapte.  C'est  une 
victime  que  le  Sphex  a  certainement  poignardée  depuis 


Il8  UKURS    DES    INSECTE? 

peu  de  quelques  coupsd'aiguillon.  L'opération  faite,  l'hy- 
ménoptère  a  quitté  sa  proie,  fardeau  embarrassant  au 
milieu  des  hésitations  pour  la  recherche  d'un  domicile*, 
il  l'a  abandonnée  peut-être  sur  les  lieux  mêmes  de  la 
prise,  se  bornant  à  la  mettre  un  peu  en  évidence  sur 
quelque  touffe  de  gazon  afin  de  mieux  la  retrouver  plus 
tard;  et  confiant  dans  sa  bonne  mémoire  pour  revenir 
tout  à  l'heure  au  point  où  gît  le  butin,  il  s'est  mis  à  ex- 
plorer le  voisinage  dans  le  but  de  choisir  un  emplacement 
à  sa  convenance  et  d'y  creuser  un  terrier.  Une  fois  la  de- 
meure prête,  il  est  retourné  au  gibier,  qu'il  a  retrouvé 
sans  grande  hésitation  ;  et  maintenante  s'apprêteà  le  voi- 
turer  au  logis.  Il  se  met  à  califourchon  sur  la  pièce,  lui 
saisit  une  antenne  ou  toutes  les  deux  à  la  fois,  et  le  voilà 
en  route,  tirant,  tramant  à  la  force  des  reins  et  des  mâ- 
choires. 

Parfois  le  trajet  s'accomplit  tout  d'une  traite;  parfois 
et  plus  souvent,  le  voiturier  tout  à  coup  laisse  là  sa  charge 
et  accourt  rapidement  chez  lui.  Peut-être  lui  revient-il 
que  la  porte  d'entrée  n'a  pas  l'ampleur  voulue  pour  rece- 
voir ce  copieux  morceau  ;  peut-être  songe-t-il  à  quelques 
défectuosités  de  détail  qui  pourraient  entraver  l'emma- 
gasinement.  Voici  qu'en  effet  l'ouvrier  retouche  son 
ouvrage  :  il  agrandit  le  portail  d'entrée,  égalise  le 
seuil,  consolide  le  cintre.  C'est  affaire  de  quelques  coups 
de  tarses.  Puis  il  revient  à  l'éphippigôre,  qui  gît  là-bas, 
renversée  sur  le  dos,  à  quelques  pas  de  distance.  Le 
charroi  est  repris.  Chemin  faisant,  le  Sphex  paraît 
saisi  d'une  autre  idée,  qui  lui  traverse  son  mobile 
intellect.  Il  a  visité  la  porte  mais  il  n'a  pas  vu  l'intérieur. 
Qui  sait  si  tout  va  bien  là-dedans>  Il  y  accourt,  laissant 
l'éphippigère  en  route.  La  visite  à  l'intérieur  est  faite, 
accompagnée  apparemment  de  quelques  coups  de  truelle 
des  tarses,  donnant  aux  parois  leur  dernière  perfection. 
Sans  trop  s'attarder  à  ces  fines  retouches,  l'hyménoptère 
retourne  à  sa  pièce  et  s'attelle  aux  antennes.  En  avant; 
le  voyage  s'achèvera-t-il  cette  fois?  Je  n'en  répondrait 


LE    8PHEX    LANGUIDOCIEN  IIQ 

pas.  J'ai  vu  tel  Sphex,  plus  soupçonneux  que  les  autres 
peut-être,  ou  plus  oublieux  des  menus  détails  d'architec- 
ture, réparer  ses  oublis,  éclaircir  ses  soupçons,  en  aban- 
donnant le  butin  cinq,  six  fois  de  suite  sur  la  voie  pour 
accourir  au  terrier,  chaque  fois  un  peu  retouché  ou  sim- 
plement visité  à  l'intérieur.  Il  est  vrai  que  d'autres  mar- 
chent droit  au  but,  sans  faire  même  halte  de  repos. 
Disons  encore  que  lorsque  l'hyménoptère  revient  au 
logis  pour  le  perfectionner,  il  ne  manque  pas  de  donner 
de  loin  et  de  temps  en  temps  un  coup  d'œil  à  l'éphippi- 
gôre  laissée  en  chemin,  pour  s'informer  si  nul  n'y  touche. 
Ce  prudent  examen  rappelle  celui  du  Scarabée  sacré  lors- 
qu'il sort  de  la  salle  en  voie  d'excavation  pour  venir  pal- 
per sa  chère  pilule  et  la  rapprocher  de  lui  un  peu  plus. 

La  conséquence  à  déduire  des  faits  que  je  viens  de 
raconter,  est  évidente.  De  ce  que  tout  Sphex  languedo- 
cien surpris  dans  son  travail  de  fouisseur,  serait-ce  au 
commencement  même  de  la  fouille,  au  premier  coup  de 
tarse  donné  dans  la  poussière,  fait  après,  le  domicile 
étant  préparé,  une  courte  expédition,  tantôt  à  pied,  tantôt 
au  vol,  pour  se  trouver  toujours  en  possession  d'une  vic- 
time déjà  poignardée,  déjà  paralysée,  on  doit  conclure, 
en  pleine  certitude,  que  Thyménoptère  fait  d'abord  œuvre 
de  chasseur  et  après  œuvre  de  fouisseur;  de  sorte  que  le 
lieu  de  sa  capture  décide  du  lieu  de  son  domicile. 

Ce  renversement  de  méthode,  qui  fait  préparer  les 
vivres  avant  le  garde-manger,  tandis  que  jusqu'ici  nous 
avons  vu  le  garde-manger  précéder  les  vivres,  je  l'attri- 
bue à  la  lourde  proie  du  Sphex,  proie  impossible  à  trans- 
porter au  loin  par  les  airs.  Ce  n'est  pas  que  le  Sphex 
languedocien  ne  soit  bien  organisé  pour  le  vol,  il  est  au 
contraire  magnifique  d'essor;  mais  la  proie  qu'il  chasse 
l'accablerait  s'il  n'avait  d'autre  appui  que  celui  des  ailes. 
Il  lui  faut  l'appui  du  sol  et  le  travail  de  voiturier,  pour 
lequel  il  déploie  vigueur  admirable.  S'il  est  chargé  de  sa 
proie,  il  va  toujours  à  pied  ou  ne  fait  que  de  très  courtes 
volées,  serait-il  dans  des  conditions  où  le  vol  abrégerait 


laO  MCBURt    DIS    INSBCTBS 

pour  lui  temps  et  fatigues.  Que  j'en  éite  un  exemple, 
puisé  dans  mes  plus  récentes  observations  sur  ce  curieux 
hyménoptére. 

Un  Sphex  se  présente  â  l'improviste,  survenu  je  ne  sais 
d'où.  Il  est  à  pied  et  traîne  son  éphippigère,  capture  qu'il 
vient  de  faire  apparemment  à  l'instant  môme  dans  le 
voisinage.  En  l'état,  il  s'agit  pour  lui  de  se  creuser  un 
terrier.  L'emplacement  est  des  plus  mauvais.  C'est  un 
chemin  battu,  dur  comme  pierre.  Il  faut  au  Sphex  qui 
n'a  pas  de  loisir  des  pénibles  fouilles  parce  que  la  proie 
déjà  capturée  doit  être  emmagasinée  au  plus  vite,  il  faut 
au  Sphex  terrain  facile,  où  la  chambre  de  la  larve  soit 
pratiquée  en  une  courte  séance.  J'ai  dit  le  sol  qu'il  pré- 
fère, savoir  :  la  poussière  déposée  par  les  ans  au  fond  de 
quelque  trou  de  muraille  ou  de  quelque  petit  abri  sous 
roche.  Or,  le  Sphex  actuellement  sous  mes  yeux  s'arrête 
au  pied  d'une  maison  de  campagne  dont  la  façade  est 
crépie  de  frais  et  mesure  six  à  huit  métrés  de  hauteur. 
Son  instinct  lui  dit  que  là-haut,  sous  les  tuiles  en  brique 
du  toit,  il  trouvera  des  réduits  riches  en  vieille  poudre.  Il 
laisse  son  gibier  au  pied  de  la  façade  et  s'envole  sur  le 
toit.  Quelque  temps  je  le  vois  chercher,  de  çà,  de  là,  à 
l'aventure.  L'emplacement  convenable  trouvé,  il  se  met 
à  travailler  sous  la  courbure  d'une  tuile.  En  dix  minutes, 
un  quart  d'heure  au  plus,  le  domicile  est  prêt.  Alors  l'in- 
secte redescend  au  vol.  L'éphippigère  est  promptement 
retrouvée.  Il  s'agit  de  l'amener  là-haut.  Sera-ce  au  vol, 
comme  semblent  l'exiger  les  circonstances?  Pas  du  tout. 
Le  Sphex  adopte  la  rude  voie  de  l'escalade  sur  un  mur 
vertical,  à  surface  unie  par  la  truelle  du  maçon,  et  de  six 
à  huit  métrés  de  hauteur.  En  lui  voyant  prendre  ce  che- 
min, le  gibier  lui  traînant  entre  les  pattes,  je  crois  d'abord 
à  l'impossible;  mais  je  suis  bientôt  rassuré  sur  l'issue 
de  l'audacieuse  tentative.  Prenant  appui  sur  les  petites 
aspérités  du  mortier,  le  vigoureux  insecte,  malgré  l'em- 
barras de  sa  lourde  charge,  chemine  sur  ce  plan  vertical 
avec  la  même  sûreté  d'allure,  la  même  prestesse,  que  sur 


Ll    SPHEX    LANGUEDOCIBN  111 

un  sol  horizontal.  Le  faîte  est  atteint  sans  encombre 
aucun;  et  la  proie  est  provisoirement  déposée  au  bord 
du  toit,  sur  le  dos  arroadi  d'une  tuile.  Pendant  que  le 
fouisseur  retouche  le  terrier,  le  gibier  mal  équilibré  glisse 
et  retombe  au  pied  de  la  muraille.  Il  faut  recommencer, 
et  c'est  encore  par  le  moyen  de  l'escalade.  La  même 
imprudence  est  commise  une  seconde  fois.  Abandonnée 
de  nouveau  sur  la  tuile  courbe,  la  proie  glisse  de  non- 
veau,  et  de  nouveau  revient  à  terre.  Avec  un  calme  que 
de  pareils  accidents  ne  sauraient  troubler,  le  Sphex.  pour 
la  troisième  fois,  hisse  l'éphippigère  en  escaladant  le 
mur;  et  mieux  avisé,  J'entraîne  sans  délai  au  fond  du 
domicile. 

Si  l'enlèvement  de  la  proie  au  vol  n'a  pas  même  été 
essayé  dans  de  telles  conditions,  il  est  clair  que  l'hymé- 
noptére  est  incapable  de  long  essor  avec  fardeau  si  lourd. 
De  cette  impuissance  découlent  les  quelques  traits  de 
moeurs,  sujet  de  ce  chapitre.  Une  proie  n'excédant  pas 
l'effort  du  vol,  fait  du  Sphex  à  ailes  jaunes  une  espèce 
à  demi-sociale,  c'est-à-dire  recherchant  la  compagnie  des 
sien»;  une  proie  lourde,  impossible  à  transporter  par  les 
airs,  fait  du  Sphex  languedocien  une  espèce  vouée  aux 
travaux  solitaires,  une  sorte  de  sauvage  dédaigneux  des 
satisfactions  que  donne  le  voisinage  entre  pareils.  Le 
poids  plus  petit  ou  plus  grand  du  gibier  adopté  décide 
ici  du  caractère  fondamental. 

Si  l'éphippigère  seulement  paralysée  des  pattes  est 
sans  danger  pour  la  larve,  établie  en  un  point  du  corps 
où  la  défense  est  impossible,  il  n'en  est  pas  de  même 
du  Sphex,  qui  doit  la  charrier  au  logis  D'abord  avec 
les  crochets  de  ses  tarses,  dont  l'usage  lui  est  à  peu 
près  conservé,  la  proie  traînée  harponne  les  brins 
d'herbe  rencontrés  en  chemin,  ce  qui  produit  dans  le 
charroi  des  résistances  difficiles  à  surmonter.  Le  Sphex 
accablé  déjà  par  le  poids  de  la  charge,  est  exposé  à 
s'épuiser  en  efforts  dans  les  endroits  herbus  pour  faire 
lâcher  prise  à  l'insecte  désespérément  accrocha.   Mais 


123  MOEURS    DES    INSECTES 

c'est  là  le  moindre  des  inconvénients.  L'éphippigârç 
conserve  le  complet  usage  des  mandibules,  qui  happect 
et  mordent  avec  Thabituelle  vigueur.  Or,  ces  terribles 
tenailles  ont  précisément  devant  elles  le  corps  fluet  du 
ravisseur,  lorsque  celui-ci  est  dans  sa  posture  de  voitu- 
rier.  Les  antennes,  en  effet,  sont  saisies  non  loin  de  leur 
base,  de  manière  que  la  bouche  de  la  victime,  ren- 
versée sur  le  dos,  est  en  face  soit  du  thorax,  soit  de 
l'abdomen  du  Sphex.  Celui-ci,  hautement  relevé  sur  ses 
longues  jambes,  veille,  j'en  ai  la  conviction,  à  ne  pas 
être  saisi  par  les  mandibules  qui  bâillent  au-dessous 
de  lui;  toutefois  un  moment  d'oubli,  un  faux  pas,  un 
rien  peut  le  mettre  à  la  portée  de  deux  puissants  crocs, 
qui  ne  laisseraient  pas  échapper  l'occasion  d'une  impi- 
toyable vengeance.  Dans  certains  cas  des  plus  difficiles, 
sinon  toujours,  le  jeu  de  ces  redoutables  tenailles  doit 
être  aboli;  les  harpons  des  pattes  doivent  être  mis  dans 
l'impossibilité  d'opposer  au  charroi  un  surcroît  de  résis- 
tance. 

Gomment  s*y  prendra  le  Sphex  pour  obtenir  ce  résul- 
tat) Ici  l'homme,  le  savant  même,  hésiterait,  se  perdrait 
en  essais  stériles,  et  peut-être  renoncerait  à  réussir. 
Qu'il  vienne  prendre  leçon  auprès  du  Sphex.  Lui,  sans 
l'avoir  jamais  appris,  sans  l'avoir  jamais  vu  pratiquer  à 
d'autres,  connaît  à  fond  son  métier  d'opérateur.  Il  sait 
les  mystères  les  plus  délicats  de  la  physiologie  des  nerfs, 
ou  plutôt  se  comporte  comme  s'il  les  savait.  Il  sait  que, 
sous  le  crâne  de  sa  victime,  est  un  collier  de  noyaux 
nerveux,  quelque  chose  d'analogue  au  cerveau  des  ani- 
maux supérieurs.  Il  sait  que  ce  foyer  principal  d'inner- 
vation anime  les  pièces  de  la  bouche,  et  de  plus  est  le 
siège  de  la  volonté,  sans  l'ordredelaquelle  aucun  muscle 
n'agit;  il  sait  enfin  qu'en  lésant  cette  espèce  de  cerveau, 
toute  résistance  cessera,  l'insecte  n'en  ayant  plus  le  vou- 
loir. Quant  au  mode  d'opérer,  c'est  pour  lui  chose  la 
plus  facile;  et  lorsque  nous  nous  serons  instruits  à  son 
école,  il  nous  sera   loisible   d'essayer  à  notre  tour  &on 


LE    SPHEX    LANGUBDOCIEN  I33 

procédé.  L'instrument  employé  n'est  plua  ici  le  dard  : 
iinsccte,  en  sa  sagesse,  a  décidé  la  compression  préfé- 
rable à  la  piqûre  empoisonnée.  Inclinons-nous  devant  sa 
décision,  car  nous  verrons  tout  à  l'heure  combien  il  est 
prudent  de  se  pénétrerde  son  ignorance  devant  le  savoir 
de  la  bête.  Crainte  de  mal  rendre  par  une  nouvelle 
rédaction  ce  qu'il  y  a  de  sublime  dans  le  talent  de  ce 
maître  opérateur,  je  transcris  ici  ma  note  telle  que  je  l'ai 
crayonnée  sur  les  lieux,  i\nmédiatement  après  l'émou- 
vant spectacle. 

Le  Sphex  trouve  que  sa  pièce  de  gibier  résiste  trop, 
s'accrochant  de-ci  et  de-là  aux  brins  d'herbe  11  s'arrête 
alors  pour  pratiquer  sur  elle  la  singulière  opération  sui- 
vante, sorte  de  coup  de  grâce.  L'hyménoptère,  toujours 
à  califourchon  sur  la  proie,  fait  largement  bâiller  l'ar- 
ticulation du  cou,  à  la  partie  supérieure,  à  la  nuque. 
Fuis  il  saisit  le  cou  avec  les  mandibules  et  fouille  aussi 
avant  que  possible  sous  le  crâne,  mais  sans  blessure 
extérieure  aucune,  pour  saisir,  mâcher  et  remâcher  les 
ir?.nglions  cervicaux.  Cette  opération  faite,  la  victime  est 
totalementim-mobile,  incapable  delà  moindre  résistance, 
tandis  quauparavantles  pattes,  quoique  dépourvues  des 
mouvements  d  ensemble  nécessaires  à  la  marche,  résis- 
taient vigoureusement  à  la  traction. 

Voilà  le  fait  dans  toute  son  éloquence.  De  la  pointe 
des  mandibules,  1  insecte,  tout  en  respectant  la  fine  et 
souple  membrane  de  la  nuque,  va  fouiller  dans  le  crâne 
et  mâcher  le  cerveau.  Il  n'y  a  pas  effusion  de  sang,  il 
n'y  a  pas  de  blessure,  mais  simple  compression  exté- 
rieure. 11  est  bien  entendu  que  jai  gardé  pour  moi,  afin 
de  constater  à  loisir  les  suites  de  l'opération,  l'éphip- 
pigère  immobilisée  sous  mes  yeux  ;  il  est  bien  entendu 
aussi  que  )c  me  suis  empressé  de  répéter  à  mon  tour, 
sur  des  éphippigères  vivantes,  ce  que  venait  de  m'ap- 
prendre  le  Sphex.  Je  mets  ici  en  parallèle  mes  résultats 
et  ceux  de  l'hyménoptère. 

Deux  éphippigères  auxquelles  je  serre  et  comprime  les 


134  MOBURS    DES    INSECTES 

ganglions  cervicaux  avec  des  pinces,  tombent  rapid?;- 
ment  dans  un  état  comparable  à  celui  des  victimes  du 
Sphcx.  Seulement,  elles  font  grincer  leurs  cymbales  si  je 
les  irrite  avec  la  pointe  d'une  aiguille,  et  puis  les  pattes 
ont  quelques  mouvements  sans  ordre  et  paresseux. 
Cette  différence  provient,  sans  doute,  de  ce  que  mes 
opérées  ne  sont  pas  préalablement  atteintes  dan»  leurs 
ganglions  thoraciques  comme  le  sont  les  éphippigères 
du  Sphex,  piquées  d'abord  de  l'aiguillon  à  la  poitrine. 
En  faisant  la  part  de  cette  importante  condition,  on  voit 
que  je  n'ai  pas  été  trop  mauvais  élève,  et  que  j'ai  assez 
bien  imité  mon  maître  en  physiologie,  le  Sphex. 

Ce  n'est  pas  sans  une  certaine  satisfaction,  je  l'avoue, 
que  je  suis  parvenu  à  faire  presque  aussi  bien  que  l'ani- 
mal. 

Aussi  bien  ?  Qu'ai-je  dit  là!  Attendons  un  peu  et  l'on 
verra  que  j'ai  longtemps  encore  à  fréquenter  l'écuie  du 
Sphex.  Voici  qu'en  effet  mes  deux  opérées  ne  tardent  pas 
à  mourir,  ce  qui  s'appelle  mourir;  et  au  bout  de  quatre 
à  cinq  jours,  je  n'ai  plus  sous  les  yeux  que  des  cadavres 
infects.  —  Et  l'éphippigère  du  Sphcx  >  —  Est-il  besoin 
de  le  dire  :  l'éphippigère  du  Sphex,  dix  jours  môme 
après  l'opération,  est  dans  un  état  de  fraîcheur  parfaite, 
comme  l'exigerait  la  larve  à  laquelle  la  proie  était  desti- 
née. Bien  mieux  :  quelques  heures  seulement  après  l'opé- 
ration sous  le  crâne,  ont  reparu,  comme  si  rien  ne  s^éiait 
passé,  les  mouvement»  sans  ordre  des  pattes,  des  anten- 
nes, des  palpes,  de  l'oviscapte,  des  mandibules;  en  un 
mot  l'animal  est  revenu  dans  l'étatoù  il  était  avant  que  le 
Sphex  lui  eût  mordu  le  cerveau.  Et  ces  mouvements  se 
sont  maintenus  depuis,  mais  affaiblis  chaque  jour  davan- 
tage. Le  Sphex  n'avait  plongé  sa  victime  que  dans  un 
engourdissement  passager,  d'une  durée  largement  suffi- 
sante pour  lui  permettre  de  l'amener  au  logis  sans  résis- 
tance; moi,  qui  croyais  être  son  émule,  je  n'ai  été  qu'un 
maladroit  et  barbare  charcutier  :  j'ai  tué  les  miennes. 
Lui,  avec  sa  dextérité  inimitable,  a  savamment  comprimé 


Ll    8PHBX    LANGUBDOCIBN  125 

Iccerveaupour  amener  une  léthargie  de  quelques  heures; 
moi,  brutal  par  ignorance,  j'ai  peut-être  écrasé  sous  mes 
pinces  ce  délicat  organe,  premier  foyer  delà  vie.  Si 
quelque  chose  peutm'empêcher  de  rougir  de  ma  défaite, 
c'est  ma  conviction  que  bien  peu,  s'il  y  en  a,  pourraient 
lutter  d'habileté  avec  ces  habiles. 

Ah!  je  m'explique  maintenant  pourquoi  le  Sphex  ne 
fait  pas  usage  de  son  dard  pour  léser  les  ganglions  cer- 
vicaux. Une  goutte  de  venin  instillée  dans  cet  organe, 
centre  des  forces  vitales,  anéantirait  l'ensemble  de  l'in- 
nervation, et  la  mort  suivrait  à  bref  délai.  Mais  ce  n'est 
pas  la  mort  que  le  chasseur  veut  obtenir;  les  larves  ne 
trouveraient  nullement  leur  compte  dans  un  gibier  privé 
de  vie,  enfin  dans  un  cadavre  livré  aux  puanteurs  de  la 
corruption;  il  veut  obtenir  seulement  une  léthargie,  une 
torpeur  passagère,  qui  abolisse  pendant  le  charroi  les 
résistances  de  la  victime,  résistances  pénibles  à  vaincre 
et  d'ailleurs  dangereuses  pour  lui.  Cette  torpeur,  il  l'ob- 
tient par  le  procédé  connu  dans  les  laboratoires  de  phy- 
siologie expérimentale  :  la  compression  du  cerveau.  Il 
agit  comme  un  Flourens,  qui,  mettant  a  nu  le  cerveau 
d'un  animal,  et  pesant  sur  la  masse  cérébrale,  abolit  du 
coup  intelligence,  vouloir,  sensibilité,  mouvement.  La 
compression  cesse,  et  tout  reparaît.  Ainsi  reparaissent 
les  restes  de  vie  de  Téphippigére,  à  mesure  que  s'effacent 
les  effets  léthargiques  d'une  compression  habilement 
conduite.  Les  ganglions  crâniens,  pressés  entre  les  man- 
dibules mais  sans  mortelles  contusions,  peu  à  peu  repren- 
nent activité  et  mettent  fin  à  la  torpeur  générale.  Ivecon- 
aaissons-le,  c'est  effrayant  de  science  1 


La  fortune  a  ses  caprices  entomologiques  :  vous  cou- 
rez après  elle,  et  vous  ne  la  rencontrez  pas;  vous  l'ou- 
bliez, et  voici  qu'elle  frappe  à  votre  porte.  Pour  voir  le 
Sphex  languedocien  sacrifier  ses  éphippigéres,  que  de 


136  MCEURS    OBS    INSECTES 

courses  inutiles,  que  de  préoccupations  sans  résultat! 
Vingt  années  s'écoulent,  ces  pages  sont  déjà  entre  les 
mains  de  l'imprimeur,  lorsque  dans  les  premiers  jours 
de  ce  mois  (8  août  1878),  mon  fils  Emile  entre  précipi- 
tamment dans  mon  cabinet  de  travail.  —  «  Vite,  fait-il; 
viens  vite  :  un  Sphcx  traîne  sa  proie  sous  les  platanes, 
devant  la  porte  de  la  cour!  »  —  Mis  au  courant  de  l'af- 
faire par  mes  récits,  distraction  de  nos  veillées,  et  mieux 
encore  par  des  faits  analogues  auxquels  il  avait  assisté 
dans  notre  vie  aux  champs,  Emile  avait  vu  juste.  J'accours 
et  j'aperçois  un  superbe  Sphex  languedocien,  traînant 
par  les  antennes  une  éphippigére  paralysée.  Il  se  dirige 
vers  le  poulailler  voisin  et  parait  vouloir  en  escalader  le 
mur,  pour  établir  son  terrier  là-haut,  sous  quelque  tuile 
du  toit;  car,  au  même  endroit,  quelques  années  avant, 
j'avais  vu  pareil  Sphex  accomplir  l'escalade  avec  son 
gibier,  et  élire  domicile  sous  l'arcade  d'une  tuile  mal 
jointe.  Peut-être  l'hyménoptère  actuel  est-il  la  descen- 
dance de  celui  dont  j'ai  raconté  la  rude  ascension. 

Semblable  prouesse  va  probablement  se  répéter,  et 
cette  fois-ci  devant  nombreux  témoins,  car  toute  la  mai- 
sonnée, travaillant  à  l'ombre  des  platanes,  vient  faire 
cercle  autour  du  Sphex.  On  admire  la  familière  audace 
de  l'insecte,  non  détourné  de  son  travail  par  la  galerie 
de  curieux  ;  chacun  est  frappé  de  sa  fière  et  robuste  allure, 
tandis  que,  la  tête  relevée  et  les  antennes  de  la  victim-^ 
saisies  à  pleines  mandibules,  il  traîne  après  lui  l'énorme 
faix.  Seul  parmi  les  assistants,  j'éprouve  un  regret  devant 
ce  spectacle.  —  «  Ah!  si  j'avais  des  éphippigères  vivan- 
tes! ne  puis-je  m'empêcher  de  dire,  sans  le  moindre 
espoir  de  voir  mon  souhait  se  réaliser.  »  —  «  Des  éphippi- 
gères vivantes?  répond  Emile;  mais  j'en  ai  de  toutes  fraî- 
ches, cueillies  de  ce  matin.  »  Quatre  à  quatre,  il  monte 
les  escaliers,  et  court  chez  lui,  dans  sa  petite  chambre 
d'étude,  où  des  enceintes  de  dictionnaires  servent  dépare 
pour  l'éducation  de  quelque  belle  chenille  du  sphinx  de 
l  Euphorbe,  il  m'en  rapporte  trois  éphippigères,  comme 


LB    SPHBX    LANGUBDOCIEN  12'J 

je  ne  pouvais  en  désirer  de  mieux,  deux  femelles  et  un 
mâle. 

Comment  ces  insectes  se  sont-ils  trouvés  sous  ma  main, 
au  moment  voulu,  pour  une  expérience  vainement  entre- 
prise il  y  a  quelque  vingt  ans?  Ceci  est  une  autre  histoire. 
—  Une  pie-grièche  méridionale  avait  fait  son  nid  sur  l'un 
des  hauts  platanes  de  l'allée.  Or,  quelques  jours  avant, 
le  mistral,  le  vent  brutal  de  ces  régions,  avait  soufflé 
avec  telle  violence,  que  les  branches  fléchissaient  ainsi 
que  des  joncs;  et  le  nid  renversé  sens  dessus  dessous  par 
les  ondulations  de  son  support,  avait  laissé  choir  son 
contenu,  quatre  oisillons.  Le  lendemain,  je  trouvai  la 
nichée  à  terre;  trois  étaient  morts  de  la  chute,  le  qua- 
trième vivait  encore.  Le  survivant  fut  confié  aux  soins 
d'Emile,  qui,  trois  fois  par  jour,  faisait  la  chasse  aux 
criquets  dans  les  pelouses  du  voisinage  à  l'intention  de 
son  élève.  Mais  les  criquets  sont  de  petite  taille,  et  l'ap- 
pétit du  nourrisson  en  réclamait  beaucoup.  Une  autre 
pièce  fut  préférée,  l'éphippigère,  dont  il  était  fait  provi- 
sion de  temps  à  autre,  parmi  les  chaumes  et  le  feuillage 
piquant  du  Panicaut.  Les  trois  insectes  que  m'apportait 
Emile  provenaient  donc  du  garde-manger  de  la  pie  griè- 
che.  Ma  commisération  pour  l'oisillon  précipité  me  valait 
ce  succès  inespéré. 

Le  cercle  des  spectateurs  élargi  pour  laisser  le  champ 
libre  au  Sphex,  je  lui  enlève  sa  proie  avec  des  pinces  et 
lui  donne  aussitôt  en  échange  une  de  mes  éphippigéres, 
portant  sabre  au  bout  du  ventre  comme  le  gibier  sous- 
trait. Quelques  trépignements  de  pattes  sont  les  seuls 
signes  d'impatience  de  l'hyménoptère  dépossédé.  Le 
Sphex  court  sus  à  la  nouvelle  proie,  trop  corpulente,  trop 
obèse  pour  tenter  même  de  se  soustraire  à  la  poursuite. 
Il  la  saisit  avec  les  mandibules  par  le  corselet  en  forme 
de  selle,  se  place  en  travers,  et  recourbant  l'abdomen,  en 
promène  l'extrémité  sous  le  thorax  de  l'insecte.  Là,  sans 
doute,  des  coups  d'aiguillon  sont  donnés,  sans  que  je 
puisse  en  préciser  le  nombre  à  cause  de  la  difficulté  d'ob- 


138  MGBUKS    OBS    INSBCTB8 

servation.  L'éphippigère,  victime  pacifique,  se  laisse 
opérer  sans  résisiaDce;  c'est  l'imbécile  mouton  de  no8 
abattoirs.  Le  Sphex  prend  son  temps,  et  manœuvre  du 
stylei  avec  une  lenteur  favorable  à  la  précision  des  coups 
portés.  Jusque  là  tout  est  bien  pour  l'observateur;  mais 
la  proie  touche  à  terre  de  la  poitrine  et  du  ventre,  et  ce 
qui  se  passe  exactement  là-dessous  échappe  au  regard. 
Quant  à  intervenir  pour  soulever  un  peu  l'éphippigère 
et  voir  mieux,  il  ne  faut  pas  y  songer  :  le  meurtrier  ren- 
gainerait son  arme  et  se  retirerait.  L'acte  suivant  est 
d'observation  aisée.  Après  avoir  poignardé  le  thorax,  le 
bout  de  l'abdomen  du  Sphex  se  présente  sous  le  cou,  que 
l'opérateur  fait  largement  bâiller  en  pressant  la  victime 
sur  la  nuque.  En  ce  point,  l'aiguillon  fouille  avec  une 
persistance  marquée,  comme  si  la  piqûre  y  était  plus 
efficace  qu'ailleurs.  On  pourrait  croire  que  le  centre  ner- 
veux atteint  est  la  partie  inférieure  du  collier  œsophagien; 
mais  la  persistance  du  mouvement  dans  les  pièces  de  la 
bouche,  mandibules,  mâchoires,  palpes,  animées  par  ce  i 
foyer  d'innervation,  montre  que  les  choses  ne  se  passent 
pas  ainsi.  Par  la  voie  du  cou,  le  Sphex  atteint  simple- 
ment les  ganglions  du  thorax,  du  moins  le  premier,  plus 
accessible  à  travers  la  fine  peau  du  cou  qu'à  travers  les 
téguments  de  la  poitrine. 

Et  c'est  fini.  Sans  aucun  tressaillement,  marque  de 
douleur,  l'éphippigère  est  rendue  désormais  masse  inerte. 
Pour  la  seconde  fois,  j'enlève  au  Sphex  son  opérée,  que 
je  remplace  par  la  seconde  femelle  dont  je  dispose.  Les 
mêmes  manœuvres  recommencent,  suivies  du  même 
résultat.  A  trois  reprises,  presque  coup  sur  coup,  avec 
son  propre  gibier  d'abord,  puis  avec  celui  de  mes  échan- 
ges, le  Sphex  vient  de  recommencer  sa  chirurgie  savante. 
Rccommencera-t-il  une  quatrième  avec  l'éphippigère 
mâle  qui  me  reste  encore?  C'est  douteux,  non  que  l'hy- 
ménoptère  soit  lassé,  mais  parce  que  le  gibier  n'est  pas 
à  sa  convenance.  Je  ne  lui  ai  jamais  vu  d'autre  proie  que 
des  femelles,  qui,    bourrées  d'œufs   sont  manger  plus 


1,  Splipx   languedocien  paralysant  sa  proie,  une  Éphippigère  femelle. 

—  2,  Le  Sphex  languedocien  mâchonnant  les  ganglions  cervicaux  de 
sa    proie.  —  3,   Le  Sphex  languedocien  traînant  sa  proie  au    terrier. 

—  ^,   Le  Chalicodome  des  hangars,   nid  de  petite  dimension. 


LE    SPHEX    LANGUEDOCIEN  1 2g 

apprécié  de  la  larve.  Mon  soupçon  est  fondé  :  privé  de  sa 
troisième  capture,  le  Sphex  refuse  obstinément  le  mâle 
que  je  lui  présente.  Il  court  çà  et  là,  d'un  pas  précipité,  à 
la  recherche  du  gibier  disparu;  trois  ou  quatre  fois,  il  st 
rapproche  de  l'éphippigére,  il  en  fait  le  tour,  lui  jette  un 
regard  dédaigneux,  et  finalement  s'envole.  Ce  n'est  pas 
là  ce  qu'il  faut  à  ses  larves;  l'expérience  me  le  répète  à 
vingt  ans  d'intervalle. 

Les  trois  femelles  poignardées,  dont  deux  sous  mes 
yeux,  restent  ma  possession.  Toutes  les  pattes  sont  com- 
plètement paralysées.  Qu'il  soit  sur  le  ventre  dans  la 
station  normale,  qu'il  soit  sur  le  dos  ou  sur  le  flanc, 
l'animal  garde  indéfiniment  la  position  qu'on  lui  a 
donnée.  De  continuelles  oscillations  des  antennes,  par 
intervalles  quelques  pulsations  du  ventre  et  le  jeu  des 
pièces  de  la  bouche,  sont  les  seuls  indices  de  vie.  Le 
mouvement  est  détruit  mais  non  la  sensibilité,  car  à  la 
moindre  piqûre  en  un  point  à  peau  fine,  tout  le  corps 
légèrement  frémit.  Peut-être  un  jour  la  physiologie 
trouvera-t-elle  en  pareilles  victimes  matière  à  de  belles 
études  sur  les  fonctions  du  système  nerveux.  Le  dard 
de  l'hyménoptère,  incomparable  d'adresse  pour  attein- 
dre un  point  et  faire  une  blessure  n'intéressant  que  ce 
point,  suppléera,  avec  immense  avantage,  le  scalpel 
brutal  de  l'expérimentateur,  qui  éventre  quand  il  ne 
faudrait  qu'effleurer.  En  attendant,  voici  les  résultats  que 
m'ont  fourni  les  trois  victimes,  mais  sous  un  autre  point 
de  vue. 

Le  mouvement  seul  des  pattes  étant  détruit,  sans  autre 
lésion  que  celle  des  centres  nerveux,  foyer  de  ce  mouve- 
ment, l'animal  doit  périr  d'inanition  et  non  de  sa  bles- 
sure. L'expérimentation  en  a  été  ainsi  conduite  : 

Deux  éphippigères  intactes,  telles  que  venaient  de  me 
les  fournir  les  champs,  ont  été  mises  en  captivité  sans 
nourriture,  l'une  dans  l'obscurité,  l'autre  à  la  lumière. 
En  quatre  jours,  la  seconde  était  morte  de  faim;  en  cinq 
jours,  la  première.  Cette  différence  d'un  jour  s'explique 

II 


130  MOEURS    DES    INSECTES 

aisément.  A  la  lumière,  l'animal  s'est  plus  agité  pour 
recouvrer  sa  liberté;  et  comme  à  tout  mouvement  de  la 
machine  animale  correspond  une  dépense  de  combus- 
tible, une  plus  grande  somme  d'activité  a  consommé 
plus  vite  les  réserves  de  l'organisation.  Avec  la  lumière, 
agitation  plus  grande  et  vie  plus  courte;  avec  l'obscu- 
rité, agitation  moindre  et  vie  plus  longue,  l'abstinence 
étant  complète  de  part  et  d'autre. 

L'une  de  mes  trois  opérées  a  été  tenuedans  l'obscurité, 
sans  nourriture.  Pour  elle,  aux  conditions  d'abstinence 
complète  et  d'obscurité,  s'ajoute  la  gravité  de  blessures 
faites  par  le  Sphex;  et  néanmoins  pendant  dix-sept  jours 
je  lui  vois  accomplir  ses  continuelles  oscillations  d'an- 
tennes. Tant  que  marche  cette  sorte  de  pendule,  l'hor- 
loge de  la  vie  n'est  pas  arrêtée.  L'animal  cesse  le  mou- 
vement antennaire  et  périt  le  dix-huitième  jour.  L'insecte 
gravement  blessé  a  donc  vécu,  dans  les  mêmes  condi- 
tions, quatre  fois  plus  longtemps  que  l'insecte  intact.  Ce 
qui  paraissait  devoir  être  cause  de  mort,  est  en  réalité 
cause  de  vie. 

Si  paradoxal  au  premier  aspect,  ce  résultat  est  des 
plus  simples.  Intact,  l'animal  s'agite  et  par  conséquent 
se  dépense.  Paralysé  il  n'a  plus  en  lui  que  de  faibles 
mouvements  internes,  inséparables  de  toute  organisa- 
tion; et  sa  substance  s'économise  en  proportion  de  la 
faiblesse  de  l'action  déployée.  Dans  le  premier  cas,  la 
machine  animale  fonctionne  et  s'use  ;  dans  le  second  cas, 
elle  est  en  repos  et  se  conserve.  L'alimentation  n'étant 
plus  là  pour  réparer  les  pertes,  l'insecte  en  mouvement 
dépense  en  quatre  jours  ses  réserves  nutritives  etmeurt; 
l'insecte  immobile  ne  les  dépense  et  ne  périt  qu'en  dix- 
huit  jours.  La  vie  est  une  continuelle  destruction  nous 
dit  la  physiologie  ;  et  les  victimes  du  Sphex  nous  en 
donnent  une  démonstration  comme  il  n'y  en  a  peut-être 
pas  de  plus  élégante. 

Encore  une  remarque.  Il  fautdcrigueur  viande  fraîche 
aux  larves  de  l'hyménoptérc.  Si  la  proie  était  emmaga- 


LB    SPHBX    LANGUEDOCIBN  I?! 

iinéc  intacte  dans  le  terrier,  en  quatre  à  cinq  jours  elle 
serait  cadavre  livré  à  la  pourriture;  et  la  larve  à  peine 
éclose,  ne  trouverait  pour  vivre  qu'un  amas  corrompu; 
mais  piquée  de  l'aiguillon,  elle  est  apte  à  se  maintenir 
en  vie  de  deux  à  trois  semaines,  temps  plus  que  suffisant 
pour  l'éclosion  de  l'œuf  et  le  développement  du  ver.  La 
paralysie  a  ainsi  double  résultat  :  immobilité  des  vivres 
pour  ne  pas  compromettre  l'existence  du  délicat  ver- 
misseau,longue  conservation  des  chairs  pour  assurer  à  la 
larve  saine  nourriture.  Eclairée  par  la  science,  la  logi- 
que de  Thomme  ne  trouverait  pas  mieux. 

Mes  deux  autres  éphippigères  piquées  par  le  Sphex 
ont  été  tenues  dansTobscuritéavec alimentation. Alimen- 
ter des  animaux  inertes,  ne  différant  guère  d'un  cadavre 
que  par  une  perpétuelle  oscillation  de  leurs  longues 
antennes,  semble  d'abord  une  impossibilité;  cependant 
le  jeu  libre  des  pièces  de  la  bouche  m'a  donné  quelque 
espoir  et  j'ai  essayé.  Le  succès  a  dépassé  mes  prévisions. 
Il  ne  s'agit  pas  ici,  bien  entendu,  de  leur  présenter  une 
feuille  de  laitue  ou  tout  autre  morceau  de  verdure 
qu'ils  pourraient  brouter  dans  leur  état  normal;  ce  sont 
de  faibles  valétudinaires  qu'il  faut  nourrir  au  biberon, 
pour  ainsi  dire,  et  entretenir  avec  de  la  tisane.  J'ai  fait 
emploi  d'eau  sucrée. 

L'insecte  étant  couché  sur  le  dos,  avec  une  paille  je 
lui  dépose  sur  la  bouche  une  gouttelette  du  liquide  su- 
cré. Aussitôt  palpes  de  s'agiter,  mandibules  et  mâchoi- 
res de  se  mouvoir.  La  goutte  est  bue  avec  des  signes 
évidents  de  satisfaction,  surtout  quand  le  jeûne  s'est 
un  peu  prolongé.  Je  renouvelle  la  dose  jusqu'à  refus. 
Le  repas  a  lieu  une  fois  par  jour,  quelquefois  deux, 
à  des  heures  irrégulières  pour  ne  pas  être  moi-même 
trop  esclave  de  pareil  hôpital. 

Eh  bien,  avec  ce  maigre  régime,  l'une  des  éphippi- 
gères a  vécu  vingt  et  un  jours.  C'est  peu  relativement  à 
celle  que  j'avais  abandonnée  à  l'inanition.  Il  est  vrai  que 
par  deux  fois  l'insecte  avait  fait  grave  chute  et  était  tombé 


13^  MOEURS    DBS    INSECTES 

de  la  table  d'expérience  sur  le  parquet  à  la  suite  de  quel- 
que maladresse  de  ma  part.  Les  contusions  reçues  doi- 
vent avoir  hâté  sa  fin.  Quant  à  l'autre,  exempte  d'acci- 
dents, elle  a  vécu  quarante  jours.  Comme  l'aliment 
employé,  l'eau  sucrée,  ne  pouvait  indéfiniment  tenir 
lieu  de  l'aliment  naturel,  la  verdure,  il  est  très  probable 
que  l'insecte  aurait  vécu  plus  longtemps  encore  si  le 
régime  habituel  avait  été  possible.  Ainsi  se  trouve 
démontré  le  point  que  j'avais  en  vue  :  les  victimes  pi- 
quées par  le  dard  des  hyménoptères  fouisseurs  péris- 
sent d'inanition  et  non  de  leur  blessure. 


XIII 


LES    ABEILLES    MAÇONNES 


Réaumur  a  consacré  l'un  de  ses  mémoires  à  l'histoire: 
du  Chalicodome  des  murailles,  qu'il  appelle  Abeilie 
maçonne.  Je  me  propose  de  reprendre  ici  cette  histoire, 
de  la  compléter  et  de  la  considérer  surtout  sous  un  point 
de  vue  qu'a  totalement  négligé  l'illustre  observateur.  Et 
tout  d'abord,  la  tentation  me  vient  de  dire  comment 
je  fis  connaissance  avec  cet  hyménoptére. 

C'était  à  mes  premiers  débuts  dans  l'enseignement, 
vers  1843.  Sorti  depuis  quelques  mois  de  l'Ecole  nor- 
male de  Vaucluse,  avec  mon  brevet  et  les  naïfs  enthou- 
siasmes de  dix-huit  ans,  j'étais  envoyé  à  Garpentras 
peur  y  diriger  l'école  primaire  annexée  au  collège.  Sin- 
gulière école,  ma  foi,  malgré  son  titre  pompeux  de 
supérieure  Une  sorte  de  vaste  cave,  transpirant  l'humi- 
dité qu'entretenait  une  fontaine  adossée  au  dehors  dans 
la  rue.  Pour  jour,  la  porte  ouverte  au  dehors  lorsque  la 
saison  le  permettait,  et  une  étroite  fenêtre  de  prison, 
avec  barreaux  de  fer  et  petits  losanges  de  verre  enchâs- 
sés dans  un  réseau  de  plomb.  Tout  autour,  pour  sièges, 
une  planche  scellée  dans  le  mur;  au  milieu  une  chaise 
veuve  de  sa  paille,  un  tableau  noir  et  un  bâton  de  craie. 

Matin  et  soir,  au  son  de  la  cloche,  on  lâchait  là-dedans 
une  cinquantaine  de  galopins,  qui,  n'ayant  pu  mordre  au 
De  Viris  et  à  YEpitome^  étaient  voués,  comme  on  disait 
alors,  à  quelques  bonnes  années  de  français.  Le  rebut  de 
Rosa  la  rose  venait  chercher  chez  moi  un  peu  d'ortho- 
graphe.  Enfants  et  grands  garçons  étaient  là  péle-mêlc, 


134  MOPURS    DES    INSECTES 

d'instruction  très  diverse,  mais  d'une  désespérante  una- 
nimité pour  faire  des  niches  au  maître,  au  jeune  maître 
dont  quelques-uns  avaient  Tâge  ou  même  le  dépassaient. 

Aux  petits,  j'enseignais  à  déchiffrer  les  syllabes;  aux 
moyens,  j'apprenais  à  tenir  correctement  la  plume  pour 
écrire  quelques  mots  de  dictéesur  lesgenoux;  auxgrands, 
je  dévoilais  les  secrets  des  fractions  et  môme  les  arcanes 
de  l'hypoténuse.  Et  pour  tenir  en  respect  ce  monde 
remuant,  donner  à  chaque  intelligence  travail  suivant 
ses  forces,  tenir  en  éveil  l'attention,  chasser  enfin  l'ennui 
delà  sombre  salle,  dont  les  murailles  suaient  la  tristesse 
encore  plus  que  l'humidité,  j'avais  pour  unique  res- 
source la  parole,  pour  unique  mobilier  le  bâton  de 
craie. 

Même  dédain,  du  reste,  dans  les  autres  classes  poui 
tout  ce  qui  n'était  pas  latin  ou  grec.  Un  trait  suffira 
pour  montrer  où  en  était  alors  l'enseignement  des 
sciences  physiques,  à  qui  si  large  place  est  faite  aujour- 
d'hui. Le  collège  avait  pour  principal  un  excellent 
homme,  le  digne  abbé  X***,  qui,  peu  soucieux  d'admi- 
nistrer lui-même  les  pois  verts  et  le  lard,  avait  aban- 
donné lecommerce  delà  soupeà  quelqu'undesa parenté, 
et  s'éiait  chargd  d'enseigner  la  physique. 

Assistons  à  Tune  de  ses  leçons.  11  s'agit  q  i  baromètre. 
De  fortune,  l'établissement  en  possède  un.  C'est  une 
vieille  machine,  toute  poudreuse,  appendueai.  mur,  loin 
des  mains  profanes,  et  portant  inscrits  sur  sa  planchette, 
en  gros  caractères,  les  mots  tempête,  pluie,  beau  temps. 

«  Le  baromètre,  fait  le  bon  abbé  s'adressant  à  ses 
disciples  qu'il  tutoie  patriarcalement,  le  baromètre 
annonce  le  bon  et  le  mauvais  temps.  Tu  vois  les  mots 
écrits  sur  la  planche,  tempête,  pluie;  tu  vois,  Bastien?  » 

«  je  vois  »,  répond  Bastien,  le  plus  malin  de  la  bande. 
Il  a  déjà  parcouru  son  livre;  il  est  au  courant  du  baro- 
mètre mieux  que  le  professeur. 

((  Il  se  compose,  continue  l'abbé,  d'un  canal  de  verre 
recourbé,  plein  de  mercure,   qui  monte  ou  qui  descend 


LES  ARBILLES  MAÇONN'BS  135 

suivant  le  temps  qu'il  fait.  La  petite  branche  de  ce  canal 
est  ouverte;  l'autre...  l'autre...  enfin  nous  allons  voir. 
Toi,  Bastien,  qui  es  grand,  monte  sur  la  chaise  et  va 
voir  un  peu,  du  bout  du  doigt,  si  la  longue  branche  est 
ouverte  ou  fermée.  Je  ne  me  rappelle  plus  bien.  » 

Bastien  va  à  la  chaise,  s'y  dresse  tant  qu'il  peut  sur 
la  pointe  despieds,  et  dudoigtpalpe  le  sommet  de  la  lon- 
gue colonne.  Puis  avec  un  sourire  finement  épanoui 
sous  le  poil  follet  de  sa  moustache  naissante  "• 

((  Oui,  fait-il,  oui,  c'est  bien  cela.  La  longue  branche 
est  ouverte  par  le  haut.  Voyez,  je  sens  le  creux.  » 

Et  Bastien,  pour  corroborer  son  fallacieux  dire,  con- 
tinuait à  remuer  l'index  sur  le  haut  du  tube.  Ses  condis- 
ciples, complices  de  l'espièglerie,  étouffaient  du  mieux 
leur  envie  de  rire. 

L'abbé,  impassible:  ((  Cela  suffit.  Descends,  Bastien. 
Ecrivez,  messieurs,  écrivez  dans  vos  notes  que  la  longue 
branche  du  baromètre  est  ouverte.  Cela  peut  s'oublier  ; 
je  l'avais  oublié  moi-même.  )) 

Ainsi  s'enseignait  la  physique.  Les  choses  cependant 
s'améliorèrent  :  on  eut  un  maître,  un  maître  pour  tout 
de  bon,  sachant  que  la  longue  branche  d'un  baromètre 
est  fermée.  Moi-même  j'obtins  des  tables  où  mes  élèves 
pouvaient  écrire  au  lieu  de  griffonner  sur  leurs  genoux; 
et  comme  ma  classe  devenait  chaque  jour  plus  nom- 
breuse, on  finit  par  la  dédoubler.  Du  moment  que  j'eus 
un  aide  pour  avoir  soin  des  plus  jeunes,  les  choses  chan- 
gèrent de  face. 

Parmi  les  matières  enseignées,  une  surtout  nous  sou- 
riait, tant  aux  maîtres  qu'aux  élèves.  C'était  la  géométrie 
en  plein  champ,  l'arpentage  pratique.  Le  collège  n'avait 
rien  de  l'outillage  nécessaire  ;  mais  avec  mes  gros  émo- 
luments, 700  francs  s'il  vous  plaît,  je  ne  pouvais  hésiter 
à  me  mettre  en  dépense.  Chaîne  d'arpenteur  et  jalons, 
fiches  et  niveau,  équerre  et  boussole,  sont  acquis  à  mes 
frais.  Un  graphomètre  minuscule,  guère  plus  large  qui 
la  main  et  pouvant  bien  valoir  cent  sous,  m'est  fourni 


|}6  MŒURS    DES    INSECTES 

par  l'établissement    Le  trépied  manquait;  je  le  fis  faire. 
Bref,  me  voilà  outillé. 

Le  mois  de  mai  venu,  une  fois  par  semaine,  on  quit- 
tait donc  la  sombre  salle  pour  les  champs.  C'était  fête. 
On  se  disputait  l'honneur  de  porter  les  jalons,  répartis 
par  faisceaux  de  trois;  et  plus  d'une  épaule,  en  traver- 
sant la  ville,  se  sentait  glorifiée,  à  la  vue  de  tous,  par  les 
doctes  bâtons  de  la  géométrie.  Moi-même,  pourquoi  le 
cacher,  je  n'étais  pas  sans  ressentir  une  certaine  satis- 
faction de  porter  religieusement  l'appareil  leplus  délicat, 
le  plus  précieux  :  le  fameux  graphomètre  de  cent  sous. 
Les  lieux  d'opération  étaient  une  plaine  inculte,  caillou- 
teuse, un  Aarmas  comme  on  dit  dans  le  pays.  Là,  nul 
rideau  de  haies  vives  ou  d'arbustes  ne  m'empochait  de 
surveiller  mon  personnel;  là,  condition  absolue,  je  n'avais 
à  redouter  pour  mes  écoliers  la  tentation  irrésistible  de 
l'abricot  vert.  La  plaine  s'étendait  en  long  et  en  large, 
uniquement  couverte  de  thym  en  fleurs  et  de  cailloux 
roulés.  Il  y  avait  libre  place  pour  tous  les  polygones 
imaginables;  trapèzes  et  triangles  pouvaient  s'y  marier 
de  toutes  les  façons.  Les  distances  inaccessibles  s'y  sen- 
taient les  coudées  franches;  etmême  une  vieille  masure, 
autrefois  colombier,  y  prêtait  sa  verticale  aux  exploits  du 
graphomètre. 

Or,  dès  la  première  séance,  quelque  chose  de  sus- 
pect attira  mon  attention.  Un  écolier  était-il  envoyé  au 
loin  planter  un  jalon,  je  le  voyais  faire  en  chemin  stations 
nombreuses,  se  baisser,  se  relever,  chercher,  se  baisser 
encore,  oublieuxde  l'alignement  etdessignaux.  Un  autre, 
chargé  de  relever  les  fiches,  oubliait  la  brochette  de  fer 
et  prenait  à  sa  place  un  caillou  ;  un  troisième,  sourd  aux 
mesures  d'angle,  émiettait  entre  les  mains  une  motte  de 
terre.  La  plupart  étaient  surpris  léchant  un  bout  de 
paille.  Et  le  polygone  chômait,  les  diagonales  étaient  en 
souffrance.  Qu'était-ce  donc  que  ce  mystère  ? 

Je  m'informe,  et  tout  s'explique.  Né  fureteur,  obser- 
vateur, l'écolier  savait  depuis  longtemps  ce  qu'ignorait 


LES    ABEILLES    MAÇONNES  1^7 

encore  le  maître.  Sur  les  cailloux  de  l'harmas,  une 
grosse  abeille  noire  fait  des  nids  de  terre.  Dans  ces  nids 
il  y  a  du  miel;  et  mes  arpenteurs  les  ouvrent  pour  vider 
les  cellules  avec  une  paille.  La  manière  d'opdrer  m'est 
enseignée.  Le  miel,  quoique  un  peut  fort,  est  très  accep- 
table. J'y  prends  goût  à  mon  tour,  et  me  joins  aux  cher- 
cheurs de  nids.  On  reprendra  plus  tard  le  polygone. 
C'est  ainsi  que,  pour  la  première  fois,  je  vis  l'abeille 
maçonne  de  Réaumur,  ignorant  son  histoire,  ignorant 
son  historien. 

Ce  magnifique  hyménoptère,  portant  ailes  d'un  violet 
sombre  et  costumé  de  velours  noir,  ses  constructions 
rustiques  sur  les  galets  ensoleillés  parmi  le  thym,  son 
miel  apportant  diversion  aux  sévérités  de  la  boussole  et 
de  l'équerre  d'arpenteur,  firent  impression  vivace  en  mon 
esprit  ;  et  je  désirai  en  savoir  plus  long  que  ne  m'en 
avaient  appris  les  écoliers  :  dévaliser  les  cellules  de  leur 
miel  avec  un  bout  de  paille.  Justement  mon  libraire 
avait  en  vente  un  magnifique  ouvrage  sur  les  insectes  : 
Histoire  naturelle  des  ajiimaux  articulés,  par  de  Casteinau, 
E.  Blanchard,  Lucas.  C'était  riche  d'une  foule  de  figures 
qui  vous  prenaient  par  l'œil  ;  mais,  hélas!  c'était  aussi 
d'un  prix!  ah!  d'un  prix!  Qu'importe  :  mes  somptueux 
revenus,  mes  700  francs  ne  devaient-ils  pas  suffire  à  tout, 
nourriture  de  l'esprit  comme  celle  du  corps.  Ce  que  je 
donnerai  de  plus  à  l'une,  je  le  retrancherai  d  l'autre, 
balance  à  laquelle  doit  fatalem.ent  se  résigner  quiconque 
prend  la  science  pour  gagne-pain.  L'achat  fut  fait.  Ce 
jour-là, ma prébendeuniversitairereçutsaignée  copieuse: 
je  consacrai  à  l'acquisition  du  livre  un  mois  de  traite- 
ment. Un  miracle  de  parcimonie  devait  combler  plus 
tard  l'énorme  déficit. 

Le  livre  fut  dévoré,  c'est  le  mot.  J'y  appris  le  nom  de 
mon  abeille  noire:  j'y  lus  pour  la  première  fois  des 
détails  de  mœurs  entomologiques;  j'y  trouvai,  enve- 
loppés à  mes  yeux  d'une  sorte  d'auréole,  les  noms  véné- 
rés des  Réaumur,  des  Huber,  des  Léon  Dufour  ,  et  tandis 


n?  MOETÎRS    DES    INSECTES 

que  je  feuilletais  l'ouvrage  pour  la  centième  fois,  une 
voix  intime  vaguement  en  moi  chuchotait  :  Et  toi  aussi, 
tu  seras  historien  des  bêtes.  —  Naïves  illusions,  qu'êtes- 
vous  devenues  !  Mais  refoulons  ces  souvenirs,  tristes  et 
doux  à  la  fois,  pour  arriver  aux  faits  et  gestes  de  notre 
abeille  noire. 

Chalîcodome,  c'est-à-dire  maison  en  cailloutage,  en 
bdton,  en  mortier;  dénomination  on  ne  peut  mieux 
réussie  si  ce  n'était  sa  tournure  bizarre  pour  qui  n'est 
pas  no'urri  de  la  moelle  du  grec.  Ce  nom  s'applique,  en 
effet,  à  des  hyménoptères  qui  bâtissent  leurs  cellules 
avec  des  matériaux  analogues  à  ceux  que  nous  employons 
pour  nos  demeures.  L'ouvrage  de  ces  insectes  est  travail 
de  maçon,  mais  de  maçon  rustique  plus  versé  dans  le 
pisé  que  dans  la  pierre  de  taille.  Etranger  aux  classifi- 
cations scientifiques,  ce  qui  jette  grande  obscurité  dans 
plusieurs  de  ses  mémoires,  Réaumur  a  nommé  l'ouvrier 
d'après  l'ouvrage,  et  appelé  nos  bâtisseurs  en  pisé 
Abeilles  maçonnes  :  ce  qui  les  peint  d'un  mot. 

Ma  région  en  a  trois  espèces,  que  je  désignerai  d'après 
l'emplacement  de  leur  nid  :  la  Maçonne  des  galets,  la 
Maçonne  des  arbustes  et  la  Maçonne  des  hangars; 
Réaumur  appelle  la  première  la  Maçonne  des  murailles. 
Dans  cette  espèce  les  deux  sexes  sont  de  coloration  si 
différente,  qu'un  observateur  novice,  tout  surpris  de  les 
voir  sortir  d'un  même  nid,  les  prend  d'abord  pour  étran- 
gers l'un  à  l'autre.  La  femelle  est  d'un  superbe  noir 
velouté  avec  les  ailes  d'un  violet  sombre.  Chez  le  mâle, 
ce  velours  noir  est  remplacé  par  une  toison  d'un  roux  fer- 
rugineux assez  vif.  Les  deux  autres  espèces  moins  gran- 
des n'ont  pas  cette  opposition  de  couleurs;  les  deux 
sexes  y  portent  même  costume,  mélange  diffus  de  brun, 
de  roux  et  de  cendré. 

Comme  support  de  son  nid,  la  Maçonne  des  murailles 
fait  choix,  dans  les  provinces  du  nord,  ainsi  que  nous 
l'apprend  Réaumur,  d'une  muraille  bien  exposée  au  soleil 
et  non  recouverte  de  crépi,  qui  se  détachant,  compro- 


LES    ABEILLES    MAÇONNES  139 

mettrait  l'avenir  des  cellules.  Elle  ne  confie  ses  construc- 
tions qu'à  des  fondements  solides,  à  la  pierre  nue.  Dans 
le  midi,  je  lui  reconnais  même  prudence;  mais  j'ignore 
pour  quel  motif,  à  la  pierre  de  la  muraille,  elle  préfère 
généralement  ici  une  autre  base.  UncaïUouroulé,  souvent 
guère  plus  gros  que  le  poing,  un  de  ces  galets  dont  les 
eaux  de  la  débâcle  glaciaire  ont  recouvert  les  terrasses 
de  la  vallée  du  Rhône,  voilà  le  support  de  prédilection. 
L'extrême  abondance  de  pareil  emplacement  pourrait 
bien  être  pour  quelque  chose  dans  le  choix  de  l'hymé- 
noptére  :  tous  nos  plateaux  de  faible  élévation,  tous  nos 
terrains  arides  à  végétation  de  thym,  ne  sont  qu'amoncel- 
lement de  galets  cimentés  de  terre  rouge.  Dans  les  val- 
lées, le  Chalicodome  a  de  plus  à  sa  disposition  les  pier- 
railles des  torrents.  Au  voisinage  d'Orange,  par  exemple, 
ses  lieux  préférés  sont  les  alluvions  de  l'Aygues,  avec 
leurs  nappes  de  cailloux  roulés  que  les  eaux  ne  visitent 
plus.  Enfin,  à  défaut  de  galet,  l'Abeille  maçonne,  s'éta- 
blit sur  une  pierre  quelconque,  sur  une  borne  de  champs, 
sur  un  mur  de  clôture. 

Le  Chalicodome  des  hangars  met  encore  plus  de 
variété  dans  ses  choix.  Son  emplacement  deprédilection 
est  la  face  inférieure  des  tuiles  en  brique  faisant  saillie 
au  bord  d'une  toiture.  Il  n'est  petite  habitation  des 
champs  qui  n'abrite  ses  nids  sous  le  rebord  du  toit.  Là, 
tous  les  printemps,  il  s'établit  par  colonies  populeuses, 
dont  la  maçonnerie,  transmise  d'une  génération  à  l'autre, 
et  chaque  année  amplifiée,  finit  par  couvrir  d'amples 
surfaces.  J'ai  vu  tel  de  ces  nids  qui,  sous  les  tuiles  dun 
hangar,  occupait  une  superficie  de  cinq  à  six  mètres 
carrés.  En  plein  travail,  c'était  un  monde  étourdissant 
par  le  nombre  et  le  bruissement  des  travailleurs.  Le 
dessous  d'un  balcon  plaît  également  au  Chalicodome, 
ainsi  que  l'embrasure  d'une  fenêtre  abandonnée,  surtout 
si  elle  est  close  d'une  persiennc  qui  lui  laisse  libre  pas- 
sage. Mais  ce  sont  là  lieux  de  grands  rendez-vous,  où 
travaillent,  chacun  pour  soi,  des  centaines  et  des  milliers 


140  MŒURS    DES    INSECTES 

d'ouvriers.  S'il  est  seul,  ce  qui  n'est  pas  rare,  le  Chali- 
codome  des  hangars  s'établit  dans  le  premier  petit 
recoin  venu,  pourvu  qu'il  y  trouve  base  fixe  et  chaleur. 
La  nature  de  cette  base  lui  est  d'ailleurs  fort  indiffé- 
rente. J'en  ai  vu  bâtir  sur  la  pierre  nue,  sur  la  brique, 
sur  le  bois  des  contrevents,  et  jusque  sur  les  carreaux  de 
vitre  d*un  hangar.  Une  seule  chose  ne  lui  va  pas;  le 
crépi  de  nos  habitations.  Aussi  prudent  que  son  congé- 
nère, il  craindrait  la  ruine  des  cellules,  s'il  les  confiait  à 
un  appui  dont  la  chute  est  possible. 

Le  Chalicodome  des  arbustes  se  fait  demeureaérienne, 
appendue  à  un  rameau.  Un  arbuste  des  haies,  quel  qu'il 
soit,  aubépine,  grenadier,  paliure,  lui  fournit  le  support, 
habituellement  à  hauteur  d'homme.  Le  chêne-vert, 
l'orme,  le  pin  lui  donnent  élévation  plus  grande.  Dans  le 
fourré  buissonneux,  il  fait  donc  choix  d'un  rameau  de  la 
grosseur  d'une  paille  ;  et  sur  cette  étroite  base,  il  cons- 
truit son  édifice  de  mortier.  Terminé,  le  nid  est  une 
boule  de  terre,  traversée  latéralement  par  le  rameau.  La 
grosseur  en  est  celle  d'un  abricot  si  l'ouvrage  est  d'un 
seul,  et  celle  du  poing  si  plusieurs  insectes  y  ont  colla- 
boré; mais  ce  dernier  cas  est  rare. 

Ces  trois  hyménoptères  font  emploi  des  mêmes  maté- 
riaux :  terre  argilo-calcaire,  mélangée  d'un  peu  de  sable 
et  pétrie  avec  la  salive  même  du  maçon.  Les  lieux  humi- 
des, qui  faciliteraient  l'exploitation  et  diminueraient  la 
dépense  en  salive  pour  gâcher  le  mortier,  sont  dédaignés 
des  Chalicodomes,  qui  refusent  la  terre  fraîche  pour 
bâtir,  de  même  que  nos  constructeurs  refusent  plâtre 
éventé  et  chaux  depuis  longtemps  éteinte.  De  pareils 
matériaux,  gorgés  d'humidité  pure,  ne  feraient  pas  con- 
venablement prise.  Ce  qu'il  leur  faut,  c'est  une  poudre 
aride,  qui  s'imbibe  avidement  de  la  salive  dégorgée  et 
forme,  avec  les  principes  albumineux  de  ce  liquide,  une 
sorte  de  ciment  romain  prompt  à  durcir,  quelque  chose 
enfin  de  comparable  au  mastic  que  nous  obtenons  avec 
de  la  chaux  vive  et  du  blanc  d'œuf. 


Le  Chalicodome  des  hangars;  nid  de  vaste  dimension. 

{Figure  1res  réduite.) 


LBS    ABEILLES    MAÇONNES  I4I 

Une  route  fréquentée,  dont  l'empierrement  de  galets 
calcaires,  broyés  sous  les  roues,  est  devenu  surface  unie 
semblable  à  une  dalle  continue,  telle  est  la  carrière  à 
mortier  qu'exploitent  de  préférence  les  Chalicodomes 
des  galets.  Que  la  Maçonne  s'établisse  sur  un  rameau 
dans  une  haie,  ou  qu'elle  fasse  élection  de  domicile  sous 
le  rebord  du  toit  de  quelque  habitation  rurale,  c'est  tou- 
jours au  sentier  voisin,  au  chemin,  à  la  route,  qu'elle  va 
récolter  de  quoi  bâtir,  sans  se  laisser  distraire  du  tra- 
vail par  le  continuel  passage  des  gens  et  des  bestiaux. 
Il  faut  voir  l'active  abeille  à  l'œuvre  quand  le  chemin 
resplenditde  blancheur  sous  les  rayons  d'un  soleilardent. 
Entre  la  route  voisine,  chantier  où  le  mortier  se  pré- 
pare, bruit  le  grave  murmure  des  arrivants  et  des  par- 
tants qui  se  succèdent,  se  croisent  sans  interruption. 
L'air  semble  traversé  par  de  continuels  traits  de  fumée, 
tant  l'essor  des  travailleurs  est  direct  et  rapide.  Les  par- 
tants s'en  vont  avec  une  pelote  de  mortier  de  la  grosseur 
d'un  grain  de  plomb  à  lièvre;  les  arrivants  aussitôt  s'ins- 
tallent aux  endroits  les  plus  durs,  les  plus  secs.  Tout  le 
corps  en  vibration,  ils  grattent  du  bout  des  mandibules, 
ils  ratissent  avec  les  tarses  antérieurs,  pour  extraire  des 
atomes  de  terre  et  desgranulesde  sable,  qui,  roulés  entre 
les  dents,  s'imbibent  de  salive  et  se  prennent  en  une 
masse  commune.  L'ardeur  au  travail  est  telle,  que  l'ou- 
vrier se  laisse  écraser  sous  les  pieds  des  passants  plutôt 
que  d'abandonner  son  ouvrage. 

L'hyménoptère  peut  construire  tout  à  fait  à  neuf,  sur 
un  emplacement  qui  n'a  pas  encore  été  occupé;  ou  bien 
utiliser  les  cellules  d'un  vieux  nid  après  les  avoir  restau- 
rées. Examinons  d'abord  le  premier  cas.  —  Après  avoir 
fait  choix  de  son  galet,  le  Chalicodome  des  murailles  y 
arrive  avec  une  pelote  de  mortier  entre  les  mandibules, 
et  la  dispose  en  un  bourrelet  circulaire  sur  la  surface  du 
caillou.  Les  pattes  antérieures  et  les  mandibules  surtout, 
premiers  outils  du  maçon,  mettent  en  œuvre  la  matière, 
que  maintient  plastique  Ihumeur  salivaire  peu  à  peu 


i42  MOEURS    DES    INSECTES 

dégorgée.  Pour  consolider  le  pisé,  des  graviers  anguleux, 
de  la  grosseur  d'une  lentille,  sont  enchâssés  un  à  un, 
mais  seulement  à  l'extérieur,  dans  la  masse  encore  molle. 
Voilà  la  fondation  de  l'édifice.  A  cette  première  assise 
en  succèdent  d'autres,  jusqu'à  ce  que  la  cellule  ait  la 
hauteur  voulue,  de  deux  à  trois  centimètres. 

Nos  maçonneries  sont  formées  de  pierres  superposées, 
et  cimentées  entre  elles  par  de  la  chaux.  L'ouvrage  du 
Chalicodome  peut  soutenir  la  comparaison  avec  le  nôtre. 
Pour  faire  économie  de  main-d'œuvre  et  de  mortier,  l'hy- 
ménoptère,  en  effet,  emploie  de  gros  matériaux,  de  volu- 
mineux graviers,  pour  lui  vraies  pierres  de  taille.  11  les 
choisit  un  par  un  avec  soin,  bien  durs,  presque  toujours 
avec  des  angles  qui,  agencés  les  uns  dans  les  autres,  se 
prêtent  mutuel  appui  et  concourent  à  la  solidité  de  l'en- 
semble. Des  couches  de  mortier,  interposées  avec  épar- 
gne, les  maintiennent  unis.  Le  dehors  delà  cellule  prend 
ainsi  l'aspect  d'un  travail  d'architecture  rustique,  où  les 
pierres  font  saillie  avec  leurs  inégalités  naturelles;  mais 
l'intérieur,  qui  demande  surface  plus  fine  pour  ne  pas 
blesser  la  tendre  peau  du  ver,  est  revêtu  d'un  crépi  de 
mortier  pur.  Du  reste,  cet  enduit  interne  est  déposé 
sans  art,  on  pourrait  dire  à  grands  coups  de  truelle; 
nussi  le  ver  a-t-il  soin,  lorsque  la  pâtée  de  miel  est 
jànie,  de  se  faire  un  cocon  et  de  tapisser  de  soie  la  gros- 
sière paroi  de  sa  demeure.  Au  contraire,  les  Antho- 
phores  et  les  Halictes,  dont  les  larves  ne  se  tissent  pas 
de  cocon,  glacent  délicatement  la  face  intérieure  de 
leurs  cellules  de  terre  et  lui  donnent  le  poli  de  l'ivoire 
travaillé. 

La  construction,  dont  l'axe  est  toujours  à  peu  près 
vertical  et  dont  l'orifice  regarde  le  haut  pour  ne  pas 
laisser  écouler  le  miel,  de  nature  assez  fluide,  diffère  un 
peu  de  forme  suivant  la  base  qui  la  supporte.  Assise  sur 
une  surface  horizontale,  elle  s'élève  en  manière  de  petite 
tour  ovalaire;  fixée  sur  une  surface  verticale  ou  inclinée, 
elle  ressemble  à  la  moitié  d'un  dé  à  coudre  coupé  dans 


LES    ABEILLBS    MAÇONNES  I4} 

le  sens  de  sa  longueur.  Dans  ce  cas,  l'appui  lui-même, 
le  galet,  complète  la  paroi  d'enceinte. 

La  cellule  terminée,  l'abeille  s'occupe  aussitôt  de  l'ap- 
provisionnement. Les  fleurs  du  voisinage,  en  particulier 
celles  du  genêt  épine-fleurie  (Gejiista  scorpius)^  qui  dorent 
au  mois  de  mai  les  alluvions  des  torrents,  lui  fournissent 
liqueur  sucrée  et  pollen.  Elle  arrive,  le  jabot  gonflé  de 
miel,  et  le  ventre  jauni  en  dessous  de  poussière  pollini- 
que.  Elle  plonge  dans  la  cellule  la  tête  la  première,  et 
pendant  quelques  instants  on  la  voit  se  livrer  à  des  haut- 
le-corps,  signe  du  dégorgement  de  la  purée  mielleuse. 
Le  jabot  vide,  elle  sort  de  la  cellule  pour  y  rentrer  à  l'ins- 
tant même,  mais  cette  fois  à  reculons.  Maintenant,  avec 
les  deux  pattes  de  derrière,  l'abeille  se  brosse  la  face 
inférieure  du  ventre  et  en  fait  tomber  la  charge  de  pol- 
len. Nouvelle  sortie  et  nouvelle  rentrée  la  tête  la  première. 
Il  s'agit  de  brasser  la  matière  avec  la  cuiller  des  mandi- 
bules, et  de  faire  du  tout  un  mélange  homogène.  Ce  tra- 
'vail  de  mixtion  ne  se  répète  pas  à  chaque  voyage  :  il  n'a 
lieu  que  de  loin  en  loin  quand  les  matériaux  sont  amas- 
ses en  quantité  notable. 

L'approvisionnement  est  au  complet  lorsque  la  cellule 
est  à  demi  pleine.  Il  reste  à  pondre  un  œuf  à  la  surface 
de  la  pâtée  et  à  fermer  le  domicile.  Tout  cela  se  fait  sans 
délai  La  clôture  consiste  en  un  couvercle  de  mortier 
pur,  que  l'abeille  construit  progressivement  delà  circon- 
férence au  centre.  Deux  jours  au  plus  m'ont  paru  néces- 
saires pour  l'ensemble  du  travail,  à  la  condition  que  le 
mauvais  temps,  ciel  pluvieux  ou  simplement  nuageux, 
neviennepas  interrompre  l'ouvrage.  Puis,  adossée  à  cette 
première  cellule,  une  seconde  est  bâtie  et  approvisionnée 
de  la  mêmemanière.  Une  troisième,  une  quatrième,  etc., 
succèdent,  toujours  pourvues  de  miel,  d'un  œuf,  et  clô- 
turées avant  la  fondation  de  la  suivante,  tout  travail 
commencé  est  poursuivi  jusqu'à  parfaite  exécution  ; 
l'abeille  n'entreprend  nouvelle  cellule  que  lorsque  sont 
terminés,  pour  la  précédente,  les  quatre  actes  de  la  coûs- 


144  MOEURS    DES    INSBCTES 

truction,  de  l'approvisionnement,  de  la  ponte  et  de  la 
clôture. 

Comme  le  Chalicodome  des  murailles  travaille  tou- 
jours solitaire  sur  le  galet  dont  il  a  fait  choix,  et  se 
montre  même  fort  jaloux  de  son  emplacement  lorsque 
des  voisins  viennent  s'y  poser,  le  nombre  des  cellules 
adossées  Tune  à  Tautre  sur  le  même  caillou  n'est  pas  con- 
sidérable, de  six  à  dixleplussouvent.  Huitlarves  environ, 
est-ce  là  toute  la  famille  de  l'hyménoptère;  ou  bien 
celui-ci  va-t-il  établir  après  sur  d'autres  galets  progéni- 
ture plus  nombreuse?  La  surface  de  la  même  pierre  est 
assez  large  pour  fournir  encore  appui  à  d'autres  cellules 
si  la  ponte  le  réclamait;  l'abeille  pourrait  y  bâtir  très  à 
l'aise  sans  se  mettre  en  recherched'un  autre  emplacement, 
sans  quitter  le  galet  auquel  attachent  les  habitudes,  la 
longue  fréquentation.  Il  me  paraît  donc  fort  probable 
que  la  famille,  peu  nombreuse,  est  établie  au  complet 
sur  le  même  caillou,  du  moins  lorsque  le  Chalicodome 
bâtit  à  neuf. 

Les  six  à  dix  cellules  composant  le  groupe  sont  certes 
demeure  solide,  avec  leur  revêtement  rustique  de  gra- 
viers ;  mais  l'épaisseur  de  leurs  parois  et  de  leurs  cou- 
vercles, deux  millimètres  au  plus,  ne  paraît  guère  suffi- 
sante pourdéfendreles  larves  quand  viennent  lesintempi 
ries.  Assis  sur  sa  pierre,  en  plein  air,  sans  aucune  espèc 
d'abri,  le  nid  subira  les  ardeurs  de  l'été,  qui  feront  de 
chaque  cellule  une  étuve  étouffante;  puis  les  pluies  de 
l'automne,  qui  lentement  corroderont  l'ouvrage;  puis 
encore  les  gelées  d'hiver  qui  émietteront  ce  que  les  pluies 
auront  respecté.  Si  dur  que  soit  le  ciment,  pourra-t-il 
résister  à  toutes  ces  causes  de  destruction;  et  s'il  résiste, 
les  larves  abritées  par  une  paroi  trop  mince,  n'auront- 
elles  pas  à  redouter  chaleur  trop  forte  en  été,  froid  trop 
vif  en  hiver  ? 

Sans  avoir  fait  tous  ces  raisonnements,  l'abeille  n'agit 
pas  moins  avec  sagesse.  Toutes  les  cellules  terminées, 
elle  maçonne  sur  le  groupe  un  épais  couvert,  qui,  formé 


Chalicodomes  des  hangars 

PRÉPARANT  LEUR  MORTIER  SUR  UN  CHEMIN  BATTU. 


LBS    ABEILLES    MAÇONNES  I4f 

d'une  matière  inattaquable  par  Tcau  et  conduisant  mal 
la  chaleur,  à  la  fois  défend  de  l'humidité,  du  chaud  et  du 
froid.  Cette  matière  est  l'habituel  mortier,  la  terre  gâchée 
avec  de  la  salive;  mais,  cette  fois  sans  mélange  de  menus 
cailloux.  L'hyménoptère  en  applique,  pelote  par  pelote, 
truel'ie par  truelle,  une  couche  d'un  centimètre  d'épais- 
seur sur  l'amas  des  cellules,  qui  disparaissent  complète- 
ment noyées  au  centre  de  la  minérale  couverture.  Cela 
fait,  le  nid  a  la  forme  d'une  sorte  dedôme  grossier,  équi- 
valant en  grosseur  à  la  moitié  d'uneorange.  On  le  pren- 
drait pour  une  boule  de  boue  qui,  lancée  contre  une 
pierre,  s'y  serait  à  demi  écrasée  et  aurait  séché  sur  place. 
Pvien  au  dehors  ne  trahit  le  contenu,  aucune  apparence 
de  cellules,  aucune  apparence  de  travail.  Pour  un  œil 
non  exercé,  c'est  un  éclat  fortuit  de  boue,  et  rien  de  plus- 
La  dessiccation  de  ce  couvert  général  est  prompte  i 
l'égal  de  celle  de  nos  ciments  hydrauliques;  et  alors  la 
dureté  du  nid  est  presquecomparable  à  celled'une  pierre. 
Il  faut  une  solide  lame  de  couteau  pour  entamer  la  cons- 
truction. Disons,  pour  terminer,  que  sous  sa  forme  finale 
le  nid  ne  rappelle  en  rien  l'ouvrage  primitif,  tellement 
que  Ton  prendrait  pour  travail  de  deuxespèces  différentes 
les  cellules  du  début,  élégantes  tourelles  à  revêtement 
de  cailloutage  et  le  dôme  de  la  fin,  en  apparence  simple 
amas  de  boue.  Mais  grattons  le  couvert  de  ciment  et 
nous  trouverons  en  dessous  les  cellules  et  leurs  assise» 
de  menus  cailloux  parfaitement  reconnaissables. 

Au  lieu  de  bâtir  à  neuf,  sur  un  galet  qui  n'a  pas  été 
encore  occupé,  le  Chalicodome  des  murailles  volontiers 
utilise  les  vieux  nids  qui  ont  traversé  l'année  sans  subir 
notables  dommages.  Le  dôme  de  mortier  est  resté,  bien 
peu  s'en  faut,  ce  qu'il  était  au  début,  tant  la  maçonnerie 
a  été  solidement  construite:  seulement,  il  est  percé  d'un 
certain  nombre  d'orifices  ronds,  correspondant  aux  cham- 
bres, aux  cellules  qu'habitaient  les  larves  de  la  généra- 
tion passée.  Pareilles  demeures,  qu'il  suffit  de  réparer 
un  peu  pour  les  mettre  en  bon  état,  économisent  grande 

iO 


146  MOEURS    DES    INSECTES 

dépense  de  temps  et  de  fatigue;  aussi  les  abeilles  ma- 
çonnes les  recherchent  et  ne  se  décident  pour  des  cons- 
tructions nouvelles  que  lorsque  les  vieux  nids  viennent  à 
leur  manquer. 

D'un  même  dôme  il  sort  plusieurs  habitants,  frères  et 
sœurs,  mâles  roux  et  femelles  noires,  tous  lignée  de  la 
même  abeille.  Les  mâles,  qui  mènent  vie  insouciante, 
ignorent  tout  travail  et  ne  reviennent  aux  maisons  de  pisé 
que  pour  faire  un  instant  la  cour  aux  dames,  ne  se  sou- 
cient delà  masure  abandonnée.  Ce  qu'il  leur  faut,  c'est  le 
nectar  dans  l'amphore  des  fleurs,  «t  non  le  mortier  à 
gâcher  entre  les  mandibules.  Restent  les  jeunes  mères, 
seules  chargées  de  l'avenir  de  la  famille.  A  qui  d'entre 
elles  reviendra  l'immeuble,  l'héritage  du  vieux  nid> 
Comme  sœurs,  elles  y  ont  droit  égal  :  ainsi  le  déciderait 
notre  justice,  depuis  que,  progrès  énorme,  elle  s'est 
affranchie  de  l'antique  et  sauvage  droit  d'aînesse.  Mais 
les  Chalicodomes  en  sont  toujours  à  la  base  première  de 
la  propriété  :  le  droit  du  premier  occupant. 

Lors  donc  que  l'heure  de  la  ponte  approche,  l'abeille 
s'empare  du  premier  nid  libre  à  sa  convenance,  s'y  éta- 
blit; et  malheur  désormais  à  qui  viendrait,  voisine  ou 
sœur,  lui  en  disputer  la  possession.  Des  poursuites  achar- 
nées, de  chaudes  bourrades,  auraient  bientôt  mis  en 
fuite  la  nouvelle  arrivée.  Des  diverses  cellules  qui  bâil- 
lent, comme  autant  de  puits,  sur  la  rondeur  du  dôme, 
une  seule  pour  le  moment  est  nécessaire;  mais  l'abeille 
calcule  très  bien  que  les  autres  auront  plus  tard  leur 
utilité  pour  le  restant  des  œufs;  et  c'est  avec  une  vigi- 
lance jalouse  qu'elle  les  surveille  toutes  pour  en  chasser 
qui  viendrait  les  visiter.  Aussi  n'ai-je  pas  souvenir  d'avoir 
vu  deux  maçonnes  travailler  à  la  fois  sur  le  même  galet. 

L'ouvrage  est  maintenant  très  simple.  L'hyménoptère 
examine  l'intérieur  de  la  vieille  cellule  pour  reconnaître 
les  points  qui  demandent  réparation.  Il  arrache  les  lam- 
beaux de  cocon  tapissant  la  paroi,  extrait  les  débris  ter- 
reux provenant  de  la  voûte  qu'a  percée  l'habitant  pour 


LES    ABEILLES    MAÇONNES  I47 

sortir,  crépit  de  mortier  les  endroits  délabrés,  restaure 
un  peu  l'orifice,  et  tout  se  borne  là.  Suivent  l'appro- 
visionnement, la  ponte  et  la  clôture  de  la  chambre. 
Quand  toutes  les  cellules,  l'une  après  l'autre,  sont  ainsi 
garnies,  le  couvert  général,  le  dôme  de  mortier,  reçoit 
quelques  réparations  s'il  en  est  besoin;  et  c'est  fini. 

A  la  vie  solitaire,  le  Chalicodome  des  hangars  préfère 
compagnie  nombreuse;  et  c'est  par  centaines,  très  sou- 
vent par  nombreux  milliers,  qu'il  s'établit  à  la  face  infé- 
rieure des  tuiles  d'un  hangar  ou  du  rebord  d'un  toit.  Ce 
n'est  pas  ici  véritable  société,  avec  des  intérêts  communs, 
objet  de  l'attention  de  tous;  mais  simple  rassemblement, 
où  chacun  travaille  pour  soi  et  ne  se  préoccupe  des  autres; 
enfin  une  cohue  de  travailleurs  rappelant  l'essaim  d'une 
ruche  uniquement  par  le  nombre  et  l'ardeur.  Le  mortier 
mis  en  œuvre  est  le  même  que  celui  du  Chalicodome  des 
murailles,  aussi  résistant,  aussi  imperméable,  mais  plus 
fin  et  sans  cailloutage.  Les  vieux  nids  sont  d'abord  utili- 
sés. Toute  chambre  libre  est  restaurée,  approvisionnée 
et  scellée.  Mais  les  anciennes  cellules  sont  loin  de  suffire 
1  la  population,  qui,  d'une  année  à  l'autre,  s'accroît  rapi- 
dement. Alors,  à  la  surface  du  nid,  dont  les  habitacles 
riont  dissimulés  sous  l'ancien  couvert  général  de  mortier, 
d'autres  cellules  sont  bâties,  tant  qu'en  réclament  les 
besoins  delà  ponte.  Elles  sont  couchées  horizontalement 
ou  à  peu  près,  les  unes  à  côté  des  autres,  sans  ordre 
aucun  dans  leur  disposition.  Chaque  constructeur  a  les 
coudées  franches.  Il  bâtit  où  il  veut  et  comme  il  veut,  à 
la  seule  condition  de  ne  pas  gêner  le  travail  des  voisins; 
sinon  les  houspillages  des  intéressés  le  rappellent  à  l'or- 
dre. Les  cellules  s'amoncellent  donc  au  hasard  sur  ce 
chantier  où  ne  règne  aucun  esprit  d'ensemble.  Leur  forme 
est  celle  d'un  Je  à  coudre  partagé  suivant  l'axe,  et  leur 
enceinte  se  complète  soit  par  les  cellules  adjacentes,  soit 
par  la  surface  du  vieux  nid.  Au  dehors,  elles  sont  rugueu- 
ses et  montrent  une  superposition  des  cordons  noueux 
correspondant auxdiverses  assisesdemortier.  Au  dedans, 


148  MCEURS    DBS    INSECTES 

la  paroi  en  est  égalisée  sans  être  lisse,  le  cocon  du  ver 
devant  plus  tard  suppléer  le  poli  qui  manque. 

A  mesure  qu'elle  est  b^itie,  chaque  ceilulc  est  immé- 
diatement approvisionnée  et  murée,  ainsi  que  vient  de 
nous  le  montrer  leChalicodomedes  murailles.  Semblable 
travail  se  poursuit  pendant  la  majeure  partie  du  mois  de 
mai.  Enfin  tous  les  œufs  sont  pondus,  et  les  abeilles, 
sans  distinction  de  ce  qui  leur  appartient  et  de  ce  qui  ne 
leur  appartient  pas,  entreprennent  en  commun  l'abri 
général  de  la  colonie.  C'est  une  épaisse  couche  de  mor- 
tier, qui  remplit  les  intervalles  et  recouvre  l'ensemble 
des  cellules.  Finalement,  le  nid  commun  a  Taspect  d'une 
large  plaque  de  boue  sèche,  très  irrégulièrement  bom- 
bée, plus  épaisse  au  centre,  noyau  primitif  de  l'établisse- 
ment, plus  mince  aux  bords,  où  ne  sont  encore  que  des 
cellules  de  fondation  nouvelle,  et  d'une  étendue  fort 
variable  suivant  le  nombre  des  travailleurs,  et  par  con- 
séquent suivant  l'âge  du  nid  premier  fondé.  Tel  de  ces 
nids  n'est  guère  plus  grand  que  la  main;  tel  autre  occupe 
la  majeure  partie  du  rebord  d'une  toiture  et  se  mesure 
par  mètres  carrés. 

Travaillant  seul,  ce  qui  n'est  pas  rare,  le  Chalicodome 
des  arbustes  commence  par  mastiquer  solidement  sur 
l'étroit  appui,  la  base  de  sa  cellule.  Ensuite  la  construc- 
tion s'élève  et  prend  forme  d'une  tourelle  verticale.  A 
cette  première  cellule  approvisionnée  et  scellée  en  suc- 
cède une  autre,  ayant  pour  soutien,  outre  le  rameau,  le 
travail  déjà  fait-  De  six  à  dix  cellules  sont  ainsi  groupées 
l'une  à  côté  de  1  autre  Puis  un  couvert  général  de  mor- 
tier enveloppe  le  tout  et  englobe  dans  son  épaisseur  le 
rameau,  ce  qui  fournit  solide  point  d'attache. 


XIV 


LE  GRAND-PAON 

Ce  fut  une  soude  mémorable,  je  l'appellerai  la  soirée 
du  Grand-Paoû.  Qui  ne  connaît  ce  superbe  papillon,  le 
plus  gros  de  l'Europe,  vêtu  de  velours  marron  et  cravaté 
de  fourrure  blanche?  Les  ailes,  semées  de  gris  et  de 
brun,  traversées  d'un  zigzag  pâle  et  bordées  de  blanc 
enfumé,  ont  au  centre  une  tache  ronde,  un  grand  œil  à 
prunelle  noire  et  iris  varié,  où  se  groupent,  en  arcs,  le 
noir,  le  blanc,  le  châtain,  le  rouge-amaranthe. 

Non  moins  remarquable  est  la  chenille,  d'un  jaune 
mdécis.  Au  sommet  de  tubercules  clairsemés  et  cou- 
ronnés d'une  palissade  de  cils  noirs,  elle  enchâsse  des 
perles  d'un  bleu-turquoise.  Son  robuste  cocon  brun,  si 
curieux  par  son  entonnoir  de  sortie  semblable  aux  nas- 
ses des  pêcheurs,  se  trouve  habituellement  appliqué 
contre  i'écorce,  à  la  base  des  vieux  amandiers.  Le  feuil- 
lage du  même  arbre  nourrit  la  chenille. 

Or  le  6  mai,  dans  la  matinée,  une  femelle  quitte  son 
cocon  en  ma  présence,  sur  la  table  dans  mon  laboratoire 
aux  bêtes.  Je  la  cloître  aussitôt,  tout  humide  des  moiteurs 
de  l'éclosion,  sous  une  cloche  en  toile  métallique.  D'ail- 
leurs, de  ma  part,  aucun  projet  particulier  la  concernant. 
Je  l'incarcère  par  simple  habitude  d'observateur,  tou- 
jours attentif  à  ce  qui  peut  arriver. 

Bien  m'en  prit.  Vers  les  neuf  heures  du  soir,  la  mai- 
sonnée se  couchant,  grand  remue-ménage  dans  la  chambre 
voisine  de  la  mienne.  A  demi  déshabillé,  petit  Paul  va, 
vient,  court,  s^ute,  trépigne,  renverse  les  chaises,  comme 


fJO  MOEURt    BES    tNSSCTES 

affolé.  Je  l'entends  m'appeler.  «  Viens  vite,  ciamc-t-iî; 
viens  voir  ces  papillons,  gros  comme  des  oiseaux  !  La 
chambre  en  est  pleine! 

J'accours.  Il  y  a  de  quoi  justifier  l'enthousiasme  de 
l'enfant  et  son  exclamation  hyperbolique.  C'est  une  inva- 
sion sans  exemple  encore  dans  notre  demeure,  une  inva- 
sion de  papillons  géants.  Quatre  sont  déjà  pris  et  logés 
dans  une  cage  à  moineaux.  D'autres,  nombreux,  volent 
au  plafond. 

A  cette  vue,  la  séquestrée  du  matin  me  revient  en 
mémoire.  «  Remets  tes  nippes,  petit,  dis-je  à  mon  fils; 
laisse  là  ta  cage  et  viens  avec  moi.  Nous  allons  voir  cu- 
rieuse chose.  )) 

On  redescend  pour  se  rendre  dans  mon  cabinet,  qui 
occupe  l'aile  droite  de  l'habitation.  Dans  la  cuisine,  je 
rencontre  la  bonne,  ahurie  elle  aussi  des  événements 
qui  se  passent.  De  son  tablier,  elle  pourchasse  de  gros 
papillons,  qu'elle  a  pris  d'abord  pour  des  chauves-souris. 

Le  Grand-Paon,  à  ce  qu'il  paraît,  a  pris  possession  de 
ma  demeure  un  peu  de  partout.  Que  sera-ce  là-haut 
auprès  de  la  prisonnière,  cause  de  cette  afJluence!  Heu- 
reusement l'une  des  deux  fenêtres  du  cabinet  est  restée 
ouverte.  Les  voies  sont  libres. 

Une  bougie  à  la  main,  nous  pénétrons  dans  la  pièce. 
Ce  que  nous  voyons  alors  est  inoubliable.  Avec  un  mol 
flic-flac,  les  grands  papillons  volent  autour  de  la  cloche, 
stationnent,  partent,  reviennent,  montent  au  plafond,  ca 
redescendent.  Ils  se  jettent  sur  la  bougie,  l'éteignent 
d'un  coup  d'aile;  ils  s'abattent  sur  nos  épaules,  s'accro- 
chent à  nos  vêtements,  nous  frôlent  le  visage.  C'est 
l'antre  du  nécromancien  avec  son  tourbillonnement  de 
vespertilions.  Pour  se  rassurer,  petit  Paul  me  serre  la 
main  plus  fort  que  d'habitude. 

Combien  sont-ils?  Une  vingtaine  environ.  Ajoutons-y 
l'appoint  des  égarés  dans  la  cuisine,  la  chambre  des 
enfants  et  autres  pièces  de  l'habitation,  et  le  total  des 
accourus  se  rapprochera  de  la  quarantaine.  Ce  fui  une 


LE    GRAND-PAON  Î5I 

soirée  mémorable,  disais-je,  que  celle  du  GraDd-Paon. 
Venus  de  tous  les  points  et  avertis  je  ne  sais  comme, 
voici,  en  effet,  quarante  amoureux  empressés  de  pré- 
senter leurs  hommages  à  la  nubile  née  le  matin  dans  les 
mystères  de  mon  cabinet. 

Pour  aujourd'hui,  ne  troublons  pas  davantage  l'es- 
saim des  prétendants.  La  flamme  de  la  bougie  compro- 
met les  visiteurs,  qui  s'y  jettent  étourdiment  et  s'y  rous- 
sissent un  peu.  Demain  nous  reprendrons  cette  étude 
avec  un  questionnaire  expérimental  prémédité. 

Maintenant  déblayons  dabord  le  terrain,  parlons  de 
ce  qui  se  répète  à  toutes  les  séances  pendant  les  huit 
jours  de  mon  observation.  Chaque  fois  c'est  à  la  nuit 
noire,  entre  huit  et  dix  heures  du  soir,  que  les  papillons 
arrivent,  un  par  un.  Le  temps  est  orageux,  le  ciel  très 
voilé,  et  l'obscurité  si  profonde  qu'en  plein  air,  dans  le 
jardin,  loin  du  couvert  des  arbres,  les  mains  projetées 
devant  le  regard  peuvent  à  peine  se  distinguer. 

A  ces  ténèbres  s'ajoutent,  pour  les  arrivants,  Jes  dif- 
ficultés de  l'accès  La  maison  est  cachée  sous  de  grands 
platanes;  elle  a  pour  vestibule  extérieur  une  allée  à 
épaisse  bordure  de  lilas  et  de  rosiers;  elle  est  défendue 
du  mistral  par  des  groupes  de  pins  et  des  rideaux  de 
cyprès.  Des  massifs  d'arbustes  buissonnants  forment 
rempart  à  quelques  pas  de  la  porte.  C'est  à  travers  ce 
fouillis  de  branchages,  dans  une  complète  obscurité, 
que  le  Grand-Paon  doit  louvoyer  pour  atteindre  le  but 
de  son  pèlerinage. 

En  de  telles  conditions,  la  Chouette  n'oserait  quitter 
le  creux  de  son  olivier.  Lui,  mieux  doué  avec  son  opti- 
que à  facettes  que  ne  l'est  l'oiseau  nocturne  avec  ses 
gros  yeux,  va  de  l'avant  sans  hésiter,  passe  et  ne  se 
heurte.  11  dirige  si  bien  son  essor  tortueux  que,  malgré 
les  obstacles  franchis,  il  arrive  dans  un  état  de  fraîcheur 
parfaite,  ses  grandes  ailes  intactes,  sans  la  moindre  éra- 
Qure.  Les  ténèbres  sont  pour  lui  clarté  suffisante. 

Même  en  lui  accordant  la  perception  de  cci  tains  rayons 


15a  MŒ;LKb    DES    INSECTES 

inconnus  des  vulgaires  rétines,  cette  vue  extraordinaire 
ne  saurait  être  ce  qui  avertit  le  papillon  à  distance  et  le 
fait  accourir.  L'éloignement  et  les  écrans  interposés  s'y 
opposent  de  façon  formelle- 

D'ailleurs,  à  moins  de  réfractions  trompeuses,  hors  de 
cause  ici,  on  va  droit  à  la  chose  vue,  tant  les  indica- 
tions de  la  lumière  sont  précises.  Or  le  Grand-Paon  fait 
parfois  erreur,  non  sur  la  direction  générale  à  prendre, 
mais  sur  le  lieu  précis  des  événements  qui  1  attirent.  Je 
viens  de  dire  que  la  chambre  des  enfants,  à  l'opposite 
de  mon  cabinet,  qui  est  à  cette  heure  le  véritable  but 
des  visiteurs,  se  trouvait  occupée  par  des  papillons  avant 
qu'on  y  pénétrât  avec  une  lumière.  Ceux-là  certainement 
étaient  des  mal  renseignés.  Dans  la  cuisine,  même  af- 
fluence  d'hésitants;  mais  ici  la  clarté  d'une  lampe,  irré- 
sistible séduction  des  insectes  nocturnes,  peut  avoir 
dérouté  les  accourus. 

Ne  tenons  compte  que  des  lieux  ténébreux.  Les  égarés 
n'y  sont  pas  rarrs.  J'en  trouve  un  peu  de  partout,  au 
voisinage  du  point  qu'il  s'agit  d'atteindre.  Ainsi,  lorsque 
la  captive  est  dans  mon  cabinet,  les  papillons  n'entrent 
pas  tous  par  la  fenêtre  ouverte,  voie  directe  et  sûre,  à 
trois  ou  quatre  pas  de  la  prisonnière  sous  cloche.  Divers 
pénétrent  par  en  bas,  errent  dans  le  vestibule,  gagnent 
au  plus  l'escalier,  route  sans  issue  que  barre  en  haut 
une  porte  fermée. 

Ces  données  nous  disent  que  les  conviés  aux  fêtes 
nuptiales  ne  vont  pas  droit  au  but  comme  ils  le  feraient 
s'ils  étaient  renseignés  par  des  radiations  lumineuses 
quelconques,  connues  ou  inconnues  de  notre  physique. 
Autre  chose  les  avertit  au  loin,  les  achemine  au  voisi- 
nage des  lieux  précis,  puis  laisse  au  vague  des  recher- 
ches et  des  hésitations  la  découverte  finale.  A  peu  pi  es 
ainsi  sommes-nous  renseignés  par  l'ouïe  et  l'odorat, 
guides  de  faible  précision  quand  il  faut  exactement  d-- 
terminer  le  point  d'origine  du  son  ou  de  l'odeur. 

Quels  sont  les  appareils  d'information  du  gros  pa^u- 


LE    GKAND-PAON  I53 

Ion  ea  rut,  pélerinant  la  nuit?  On  soupçonne  les  anten- 
nes qui,  chez  les  mâles,  semblent  en  effet  interroger 
retendue  avec  leurs  amples  feuillets  plumeux.  Ces  su- 
perbes panaches  sont-ils  de  simples  atours,  ou  bien  ont- 
ils  en  même  temps  un  rôle  dans  la  perception  des  efflu- 
ves qui  guident  Tenamouré?  Une  expérience  concluante 
semble  facile    Essayons-la. 

Le  lendemain  de  l'invasion,  je  trouve  dans  mon  cabi- 
kv.L  huit  des  visiteurs  de  la  veille.  Ils  sont  campés, immo- 
biles, sur  les  croisillons  de  la  seconde  fenêtre,  tenue 
fermée.  Les  autres,  leur  ballet  terminé,  vers  les  dix 
heures  du  soir,  sont  partis  par  la  voie  d'entrée,  c'est-à- 
dire  par  la  première  fenêtre,  jour  et  nuit  laissée  ouverte. 
Ces  huit  persévérants,  voilà  bien  ce  qu'il  tant  à  mes 
projets. 

Avec  de  fins  ciseaux,  sans  autrement  toucher  aux  pa- 
pillons, je  coupe  les  antennes,  pies  de  la  base.  Les  am- 
putés ne  s'inquiètent  guère  del'opération.Nul  ne  bouge, 
à  peine  un  battement  d'ailes.  Condition  excellente  :  la 
blessure  semble  n'avoir  rien  de  grave.  Non  affolés  par 
la  douleur,  les  décornés  ne  répondront  que  mieux  à 
mes  desseins.  La  journée  s'achève  dans  une  placide 
immobilité  sur  les  croisillons  de  la  fenêtre. 

Restent  à  prendre  quelques  autres  dispositifs.  Il  con- 
vient eu  particulier  de  changer  de  local  et  de  ne  pas 
laisser  la  femelle  sous  les  yeux  des  amputés  au  moment 
de  reprendre  l'essor  nocturne,  afin  de  réserver  le  mérite 
des  recherches.  Je  déménage  donc  la  cloche  et  sa  cap- 
tive; je  l'installe  à  terre,  sous  un  porche  qui  se  trouve 
de  l'autre  côté  de  l'habitation,  à  une  cinquantaine  de 
mètres  de  mon  cabinet. 

La  nuit  venue,  je  m'informe  une  dernière  fois  de 
mes  huit  opérés.  Six  sont  partis  par  la  fenêtre  ouverte; 
deux  restent  encore,  mais  tombés  sur  le  parquet  et 
c 'ayant  plus  la  force  de  se  retourner  si  je  les  renverse 
sur  le  dos.  Ce  sont  des  épuisés,  des  moribonds.  N'allons 
pas   en   accuser    ma   chirurgie.    Sans  rinierveniion    de 


I$4  MOEURS   DBS    ENSECTBS 

mes  ciseaux,  cette  orompte  décrépitude  invariablement 
se  répétera. 

Mieux  dispos,  six  sont  partis.  Reviendront-ils  à  l'ap- 
pât qui  les  attirait  hier)  Privés  d'antennes,  sauront-ils 
trouver  la  cloche,  maintenant  déposée  ailleurs,  assez 
loin  du  point  primitif? 

L'appareil  est  dans  l'obscurité,  presque  en  plein  air. 
De  temps  à  autre  je  m'y  rends  avec  une  lanterne  et  un 
filet.  Les  visiteurs  sont  capturés,  reconnus,  catalogués 
et  immédiatement  lâchés  dans  une  pièce  voisine,  dont 
je  ferme  la  porte.  Cette  élimination  graduelle  me  per- 
mettra exact  dénombrement,  sans  crainte  de  compter 
plusieurs  fois  le  même  papillon.  En  outre,  le  cachot 
provisoire,  vaste  et  nu,  ne  compromettra  nullement  les 
incarcérés,  qui  trouveront  là  retraite  tranquille  et  am- 
pleur d'espace.  Pareille  précaution  sera  prise  dans  la 
suite  de  mes  recherches. 

A  dix  heures  et  demie,  plus  rien  n'arrive.  La  séance 
est  finie.  Total,  vingt-cinq  mâles  cueillis,  dont  un  seul 
privé  d'antennes.  Sur  les  six  opérés  d'hier,  assez  vali- 
des pour  quitter  mon  cabinet  et  se  remettre  en  campa- 
gne, un  seul  est  donc  revenu  à  la  cloche.  Maigre  résul- 
tat, auquel  je  n'ose  accorder  confiance  s'il  me  faut 
affirmer  ou  nier  le  rôle  directeur  des  antennes.  Recom- 
mençons sur  une  plus  grande  échelle 

Le  lendemain  matin,  visite  aux  prisonniers  de  la 
veille.  Ce  que  je  vois  n'est  pas  encourageant.  Beaucoup 
sont  étalés  à  terre,  presque  inertes.  Saisis  entre  les 
doigts,  divers  donnent  à  peine  signe  de  vie.  Qu'atten- 
dre de  ces  perclus.  Essayons  tout  de  même.  Peut-être, 
aux  heures  des  rondes  amoureuses,  reprendront-ils 
vigueur. 

Les  vingt-quatre  nouveaux  subissent  l'amputation 
des  antennes.  L'ancien  décorné  est  mis  hors  rang,  mou- 
rant qu'il  est  ou  peu  s'en  faut.  Enfin  la  porte  de  la  pri- 
son est  laissée  ouverte  le  reste  du  jour.  Sortira  qui 
voudra,  ira  aux  fêles  de  la  soirée  qui  pourra.  Afin  de 


Ll    GRAND-PAON  I55 

soumettre  les  sortants  à  l'épreuve  de  la  recherche,  la 
cloche,  qu'ils  rencontreraient  inévitablement  sur  le  seuil 
àc  la  porte,  est  encore  changée  de  place.  Je  la  mets 
dans  un  appartement  de  l'aile  opposée,  au  rez-de-chaus- 
sée. L'accès  de  cette  pièce  est  libre,  bien  entendu. 

Des  vingt-quatre  décornés,  seize  seulement  gagnent 
le  dehors.  Huit  restent  impuissants.  A  bref  délai,  ils 
vont  périr  sur  place.  Sur  les  seize  partis,  combien  en 
revient-il  le  soir  autour  de  la  cîoche>  Pas  un  seul.  Mes 
captures  de  cette  veillée  se  réduisent  à  sept,  tous  nou- 
[veaux  venus,  tous  empanachés.  Ce  résultat  semblerait 
affirmer  que  l'ablation  des  antennes  est  affaire  de  quel- 
que gravité.  Ne  concluons  pas  encore  pourtant  :  un 
doute  reste,  de  haute  portée. 

«  Le  bel  état  où  me  voici!  Devant  les  autres  chiens 
oserai-je  paraître!  »  disait  Mouflard,  le  jeune  dogue  à 
qui  les  gens  venaient  de  couper  sans  pitié  les  oreilles. 
Mes  papillons  auraient-ils  les  appréhensions  de  maître 
Mouflard?  Une  fois  privés  de  leurs  beaux  panaches, 
n'osent-ils  plus  paraître  au  milieu  de  leurs  rivaux  et 
faire  un  brin  de  cour>  Est-ce  confusion  de  leur  part, 
est-ce  défaut  d'unguideî  Ne  serait-ce  pas  plutôt  épuise- 
ment après  une  attente  qui  excède  la  durée  d'une  éphé- 
mère ardeur)  L'expérience  va  nous  le  dire. 

Le  quatrième  soir,  je  prends  quatorze  papillons,  tous 
nouveaux  et  séquestrés  à  mesure  dans  une  pièce  où  ils 
passeront  la  nuit.  Le  lendemain,  profitant  de  leur  immo- 
bilité diurne,  je  les  dépile  un  peu  au  centre  du  corselet. 
Cette  légère  tonsure  n'incommode  pas  l'insecte,  tant  la 
bourre  soyeuse  vient  avec  facilité  ;  elle  ne  les  prive  d'au- 
cun organe  qui  puisse  plus  tard  leur  être  nécessaire 
quand  viendra  le  moment  de  retrouver  la  cloche.  Pour 
les  tondus,  ce  n'est  rien  ;  pour  moi,  ce  sera  le  signe 
authentique  des  accourus  répétant  leur  visite. 

Cette  fois,  pas  de  débiles,  incapables  d'essor.  A  la  nuit, 
les  quatorze  tondus  se  remettent  en  campagne.  Il  va  de 
soi  que  la  cloche  est  encore  changée  de  place.  En  dcu;i 


1^6  MOEURS    DES    INSECTES 

heures,  je  capture  vingt  papillons,  parmi  lesquels  deux 
tonsurés,  pas  plus.  Quant  aux  amputés  de  l'avant-veille, 
aucun  n'apparaît.  Leur  période  nuptiale  est  finie,  bien 
Ênie- 

Sur  quatorze  marqués  d'un  point  dépilé,  deux  seule- 
ment reviennent.  Pourquoi  les  douze  autres  s'absiien- 
nent-ils,  bien  que  munis  de  leurs  guides  présumés,  les 
panaches  antennaires>  Pourquoi,  d'autre  part,  les  nom- 
breux défaillants  constatés  presque  toujours  après  une 
nuit  de  séquestration)  A  cela  je  ne  vois  qu'une  réponse: 
le  Grand-Paon  est  promptement  usé  par  les  ardeurs  de 
la  pariade. 

En  vue  des  noces,  unique  but  de  sa  vie,  le  papillon 
est  doué  d'une  merveilleuse  prérogative.  A  travers  la 
distance,  les  ténèbres,  les  obstacles,  il  sait  découvrir  la 
désirée.  Quelques  heures,  pendant  deux  ou  trois  soirées, 
«ont  accordées  à  ses  recherches,  à  ses  ébats.  S'il  ne  peut 
en  profiter,  tout  est  fini  :  la  boussole  si  exacte  se  détra- 
que, le  fanal  si  lucide  s'éteint.  A  quoi  bon  vivre  désor- 
mais! Stoïquement  alors  on  se  retire  dans  un  coin  et 
l'on  dort  son  dernier  sommeil,  fin  des  illusions  comme 
aussi  des  misères. 

Le  Grand-Paon  n'est  papillon  que  pour  se  perpétuer. 
Se  nourrir  lui  est  inconnu.  Si  tant  d'autres,  joyeux  con- 
vives, volent  de  fleur  en  fleur,  déroulant  la  spirale  de 
leur  trompe  et  la  plongeant  dans  les  corolles  sucrées, 
lui,  jeûneur  incomparable,  affranchi  pleinement  des  ser- 
vitudes du  ventre,  n'a  pas  à  se  restaurer.  Ses  pièces  buc- 
cales sont  de  simples  ébauches,  de  vains  simulacres,  et 
non  de  vrais  outils,  aptes  à  fonctionner.  Pas  une  lampée 
n'entre  dans  son  estomac  :  magnifique  prérogative,  si 
elle  n'imposait  brève  durée.  A  moins  d'extinction,  il  faut 
la  goutte  d'huile  à  la  lampe.  Le  Grand-Paon  y  renonce, 
mais  il  lui  faut  du  coup  renoncer  à  longue  vie.  Deux  ou 
trois  soirées,  juste  le  strict  nécessaire  à  la  rencontre  du 
couple,  et  c'est  tout  :  le  gros  papillon  a  vécu. 

Que  signifient  alors  les  décornés  ne  revenant  plu») 


LE   GRAND-PAON  H; 7 

AfTirment-ils  que  le  défaut  d'antennes  les  a  rendus  inca- 
pables de  retrouver  la  cloche  oii  les  attend  la  prisonnière? 
Pas  du  tout.  Comme  les  tonsurés,  indemnes  d'opération 
compromettante,  ils  signifient  que  leur  temps  est  fini. 
Amputés  ou  intacts,  ils  sont  maintenant  hors  de  service 
pour  cause  d'âge,  et  le  témoignage  de  leur  absence  n  a 
pas  de  valeur.  Faute  du  délai  nécessaire  à  l'expérimen- 
tation, le  rôle  des  antennes  nous  échappe.  Douteux  il 
était  avant,  douteux  il  reste  après. 

Mon  incarcérée  sous  cloche  persiste  huit  jours.  Elle 
me  vaut  chaque  soir,  tantôt  en  un  point,  tantôt  en  un 
autre  de  l'habitation,  au  gré  de  mes  désirs,  un  essaim 
de  visiteurs  en  nombre  variable.  Je  les  prends  à  mesure 
au  filet,  et  les  relègue,  aussitôt  capturés,  dans  un  appar- 
tement clos,  où  ils  passent  la  nuit.  Le  lendemain  ils  ^  >Qt 
marqués,  au  moins  d'une  tonsure  au  thorax. 

Le  .total  des  accourus  en  ces  huit  soirées  s'élève  i 
cent  cinquante,  nombre  stupéfiant  si  je  considère  à 
quelles  recherches  il  m  a  fallu  livrer  les  deux  années  sui- 
vantes pour  récolter  les  matériaux  nécessaires  à  la  con- 
tinuation de  cette  étude-  Sans  être  introuvables  dans  mon 
étroit  voisinage,  les  cocons  du  Grand-Paon  y  sont  du 
moins  fort  rares,  car  les  vieux  amandiers,  séjour  de  la 
chenille,  n'y  abondent  pas.  Deux  hivers  je  les  ai  tous 
visités,  ces  arbres  décrépits,  je  les  ai  inspectés  à  la  base 
du  tronc,  sous  le  fouillis  des  durs  gramens  qui  les  chaus- 
sent, et  que  de  fois  ne  suis-je  revenu  les  mains  vides! 
Donc  mes  cent  cinouante  papillons  viennent  de  loin,  de 
fort  loin,  peut-être  d'une  paire  de  kilomètres  à  la  ronde 
et  davantage.  Comment  ont-ils  eu  connaissance  des 
événements  de  mon  cabinet? 

Trois  agents  d'information  à  distance  desservent  l'im- 
pressionnabilité  :  la  lumière,  le  son,  l'odeur.  Est-il  per- 
mis de  parler  ici  de  vision?  Que  la  vue  guide  les  arri- 
vants une  fois  la  fenêtre  ouverte  franchie,  rien  de  mieux. 
Mais  avant,  dans  l'inconnu  du  dehors!  Accorder  l'œil 
fabuleux  du  lynx,  qui  voyait  à  travers  les  murailles,  ne 


138  MOEURS    DES    INSECTES 

suffirait  pas;    il   faudrait   encore   admettre    une    acuité 

visuelle  capable  de  ce  prodige  à  des  kilomètres  de  dis- 
tance. De  telles  ànormités  ne  se  discutent  pas;  on  passe 
outre. 

Le  son  est  également  hors  de  cause.  La  bête  pansue, 
capable  de  convoquer  de  si  loin,  est  une  silencieuse, 
mêmepour  l'oreillelaplus  délicate.  Qu'elle  ait  des  vibra- 
tions intimes,  des  tressaillements  passionnels,  apprécia- 
bles peut-être  avec  un  microphone  d'extrême  subtilité,  à 
la  rigueur  c'est  possible;  mais  rappelons-nous  que  les 
visiteurs  doivent  être  renseignés  à  des  distances  consi- 
dérables, à  des  milliers  de  mètres.  Dans  ces  conditions, 
ne  songeons  pas  à  l'acoustique.  Ce  serait  charger  le 
silence  de  mettre  en  émoi  les  alentours. 

Reste  l'odeur.  Dans  le  domaine  de  nos  sens,  des  éma- 
nations odorantes,  mieux  que  toute  autre  chose,  expli- 
queraient à  peu  près  les  papillons  accourus,  et  ne  trou- 
vant néanmoins  qu'après  certaines  hésitations  l'appât 
qui  les  attire.  Y  aurait-il,  en  effet,  des  effluves  analogues 
à  ce  que  nous  appelons  odeur,  effluves  de  subtilité  ex- 
trême, absolument  insensibles  pour  nous,  et  néanmoins 
capables  d'impressionner  un  odorat  mieux  doué  que  le 
nôtrel»  Une  expérience  est  à  faire,  des  plus  simples.  Il 
s'agit  de  masquer  ces  effluves,  de  les  étouffer  sous  une 
odeur  puissante  et  tenace,  qui  s'empare  en  maîtresse  de 
l'olfaction.  L'excessif  neutralisera  le  très  faible. 

Je  répands  à  l'avance  de  la  naphtaline  dans  l'apparte- 
ment où  les  mâles  seront  conviés  le  soir.  De  plus,  sous 
la  cloche,  à  côté  de  la  femelle,  je  dispose  une  large  cap- 
sule pleine  de  la  même  matière.  L'heure  des  visites 
venue,  il  suffît  de  se  mettre  sur  le  seuil  de  la  pièce  pour 
percevoir  nettement  l'odeur  d'usine  à  gaz.  Mon  artifice 
n'aboutit  pas.  Les  papillons  arrivent  comme  d'habitude; 
ils  pénètrent  dans  l'appartement,  traversent  son  atmo- 
sphère goudronneuse  et  vont  à  la  cloche  avec  la  même 
sûreté  de  direction  que  dans  un  milieu  inodore. 

Ma  confiance  dans  l'olfaction  est  ébranlée.  De  plus, 


LB    GRAND-PAON  I5Q 

me  voici  dans  Timpossibilité  de  continuer.  Le  neuvième 
jour,  usée  par  sa  stérile  attente,  ma  prisonnière  périt, 
après  avoir  déposé  ses  œufs  inféconds  sur  le  treillis  de 
la  cloche.  Faute  de  sujet,  plus  rien  à  faire  jusqu'à  l'an 
prochain. 

Cette  fois,  je  prendrai  mes  précautions,  je  m'approvi- 
sionnerai afin  de  répéter  à  souhait  les  épreuves  déjà 
essayées  et  celles  que  je  médite.  A  l'œuvre  donc,  et  sans 
tarder. 

En  été,  je  fais  le  commerce  de  chenilles  à  un  sou  la 
pièce.  Le  marché  sourit  à  quelques  bambins  du  voisi- 
nage, mes  habituels  fournisseurs.  Le  jeudi,  affranchis 
de  l'afTreux  verbe  à  conjuguer,  ils  courent  les  champs, 
trouvent  de  temps  à  autre  la  grosse  chenille  et  me  l'ap- 
portent agrippée  au  bout  d'un  bâton.  Ils  n'osent  la  tou- 
cher, les  pauvres  petits;  ils  sont  ébahis  de  mon  audace 
lorsque  je  la  saisis  des  doigts  comme  ils  le  feraient  eux- 
mêmes  du  familier  ver  à  soie. 

Elevée  avec  des  rameaux  d'amandier,  ma  ménagerie 
me  fournit  en  peu  de  jours  de  superbes  cocons.  En  hiver, 
des  recherches  assidues  au  pied  de  l'arbre  nourricier 
complètent  ma  collection.  Des  amis  qui  s'intéressent  à 
mes  études  me  viennent  en  aide.  Enfin,  à  force  de  soins, 
de  courses,  de  pourparlers  commerciaux  et  d'écorchures 
dans  les  broussailles,  je  suis  possesseur  d'un  assorti- 
ment de  cocons  parmi  lesquels  douze,  plus  volumineux 
et  plus  lourds,  m'annoncent  des  femelles. 

Un  déboire  m'attendait.  Mai  arrive,  mois  capricieux 
qui  met  à  néantmes  préparatifs,  cause  de  tant  de  tracas. 
L'hiver  nous  revient.  Le  mistral  hurle,  dilacère  les  feuil- 
les naissantes  des  platanes,  en  jonche  le  sol.  C'est  le 
froid  de  décembre.  Il  faut  rallumer  les  flambées  du  soir, 
remettre  les  épais  vêtements  dont  on  commençait  à  s'al- 
léger. 

Mes  papillons  sont  très  éprouvés.  Les  éclosions  sont 
tardives,  me  donnent  des  engourdis.  Autour  de  mes 
cloches   où  les   femelles   attendent,  aujourd'hui   l'une, 


l60  MCKURS    DES    INSECTES 

demain  Tautre  d'api  ôs  l'ordre  de  naissance,  peu  ou  point 
de  mâles  venus  du  dehors.  Il  y  en  a  cependant  à  proxi- 
mité, car  les  sujets  à  grands  panaches  issus  de  ma 
récolte  sont  déposés  dans  le  jardin  aussitôt  éclos  et  re- 
connus. Eloignés  ou  voisins,  bien  peu  arrivent,  et  sans 
fougue.  Un  moment  ils  entrent,  puis  disparaissent,  ne 
reviennent  plus.  Les  amoureux  sont  refroidis. 

Peut-être  aussi  la  basse  température  est-elle  contraire 
aux  effluves   informateurs,  que  le  chaud  pourrait  bien  m 
exalter  et  le  froid  amoindrir,  comme  cela  se  passe  au  * 
sujet  des  odeurs.  Mon  année  est  perdue.  Ah  !  qu'elle  est 
pénible,  l'expérimentation  esclave  du  retour  et  des  ca- 
prices d'une  courte  saison  ! 

Pour  la  troisième  fois,  je  recommence.  J'élève  des  che- 
nilles, je  cours  la  campagne  à  la  recherche  des  cocons. 
Lorsque  mai  revient,  je  suis  convenablement  pourvu.  La 
saison  est  belle,  répond  à  mes  souhaits.  Je  revois  les 
affluences  qui  m'avaient  tant  frappé  en  mes  débuts,  lors 
de  la  fameuse  invasion,  origine  de  mes  recherches. 

Chaque  soir,  par  escouades  d'une  douzaine,  d'une 
vingtaine  et  plus,  les  visiteurs  accourent.  La  femelle, 
puissante  matrone  ventrue,  se  tient  agrippée  au  treillis 
de  la  cloche.  Nul  mouvement  de  sa  part,  pas  même  une 
trépidation  d'ailes.  On  la  dirait  indifférente  à  ce  qui  se 
passe.  Nulle  odeur  non  plus  autant  que  peuvent  en  juger 
les  narines  les  plus  sensibles  de  la  maisonnée  ;  nul  bruis- 
sement que  puisse  apprécier  l'ouïe  la  plus  subtile  parmi 
les  miens  appelés  en  témoignage.  Immobile,  recueillie, 
elle  attend. 

Les  autres,  par  deux,  par  trois  et  plus,  s'abattent  sur 
le  dôme  de  la  cloche,  vivement  le  parcourent  en  tout 
sens,  le  fouettent  du  bout  des  ailes  en  continuelle  agita- 
tion. Pas  de  rixes  entre  rivaux.  Sans  indice  de  jalousie 
à  l'égard  des  autres  empressés,  chacun  cherche  de  son 
mieux  à  pénétrer  dans  l'enceinte.  Lassés  de  leurs  vai- 
nes tentatives,  ils  s'envolent  et  se  mêlent  au  ballet  de 
la  foule  tourbillonnante.  Quelques  désespérés  s'enfuient 


LE    GRAND-PAON  JÔl 

par  la  fenêtre  ouverte,  de  nouveaux  arrivants  les  rem- 
placent; et  sur  le  dôme  de  la  cloche,  jusque  vers  les  dix 
heures,  les  essais  d'approche  sans  cesse  recommencent, 
bientôt  lassés,  bientôt  repris. 

Chaque  soir,  la  cloche  est  déplacée.  Je  la  mets  au 
nord  et  au  midi,  au  rez-de-chaussée  et  au  premier  étage, 
dans  l'aile  droite  de  l'habitation  ou  cinquante  mètres 
plus  loin  dans  l'aile  gauche,  en  plein  air  ou  dans  le  se- 
cret d'une  pièce  reculée.  Tout  ces  déménagements  brus- 
ques, combinés  de  façon  à  dérouter,  si  possible,  les 
chercheurs,  ne  troublent  en  rien  les  papillons.  Je  perds, 
à  les  duper,  mon  temps  et  mes  malices. 

La  mémoire  des  lieux  n'a  pas  ici  le  rôle.  La  veille, 
par  exemple,  la  femelle  était  installée  en  certaine  pièce 
de  l'habitation.  Les  empanachés  y  sont  venus  voleter 
une  paire  d'heures,  divers  môme  y  ont  passé  la  nuit.  Le 
lendemain,  au  coucher  du  soleil,  lorsque  je  déménage 
la  cloche,  tous  sont  dehors.  Bien  que  de  durée  éphé- 
mère, les  plus  récents  sont  aptes  à  recommencer  ure 
seconde,  une  troisième  fois,  leurs  expéditions  nocturnes. 
Où  iront-ils  tout  d'abord,  ces  vétérans  d'un  jour? 

Ils  sont  renseignés  sur  le  point  exact  du  rendez-vous 
de  la  veille.  Ils  y  reviendront,  croirait-on,  guidés  par  'a 
mémoire;  et,  n'y  trouvant  plus  rien,  ils  iront  continuer 
ailleurs  leurs  investigations.  Eh  bien,  non  :  contre  mon 
attente,  ce  n'est  pas  cela  du  tout.  Nul  ne  reparaît  aux 
lieux  si  fréquentés  hier  au  soir,  nul  n'y  fait  brève  visite. 
La  place estreconnue  déserte, sansinformation  préalable 
comme  semblerait  en  exiger  le  souvenir.  Un  guide  plus 
affirmatif  que  U  mémoire  les  convoque  autre  part. 

Jusqu'ici  la  femelle  a  été  laissée  à  découvert,  sous  les 
mailles  d'une  toile  métallique.  Les  visiteurs,  clairvoyants 
dans  la  nuit  sombre,  pouvaient  la  voir  à  la  vague  lumi- 
nosité de  ce  qui  pour  nous  est  ténèbres.  Qu'adviendra- 
t-il  si  je  l'enferme  dans  une  enceinte  opaque)  Suivant 
sa  nature,  cette  enceinte  ne  peut-elle  laisser  libres  ou 
bien  arrêter  les  effluves  informateurs? 

11 


102  MCEURS    DES    INSECTES 

La  physique  pratique  aujourd'hui  la  télégraphie  sani 
fils,  au  moyen  des  ondes  hertziennes.  Le  Grand-Paon 
nous  aurait-i!  devancés  dans  cette  voie?  Pour  mettre 
en  émoi  les  alentours,  avertir  les  prétendants  à  des  kilo- 
mètres de  distance,  la  nubile  qui  vient  d'éciore  dispo- 
serait-elle d'ondes  électriques,  magnétiques,  connues  ou 
inconnues,  que  tel  écran  arrête  et  tel  autre  laisse  passer? 
en  un  mot  se  servirait-elle,  à  sa  manière,  d'une  sorte  de 
télégraphe  sans  fils?  A  cela,  je  ne  vois  riend'impossible; 
l'insecte  est  coutumier  d'inventions  tout  aussi  merveil- 
leuses. 

Je  loge  donc  la  femelle  dans  des  boîtes  de  nature  va- 
riée. Il  y  en  a  en  fer-blanc,  en  bois,  en  carton.  Toutes 
6ont  hermétiquement  closes,  lutées  même  avec  un  mas- 
tic gras.  Je  fais  également  usage  d'une  cloche  de  verre 
reposant  sur  l'appui  isolateur  d'un  carreau  de  vitre. 

Eh  bien,  dans  ces  conditions  de  rigoureuse  clôture. 
jamais  un  mâle  n'arrive,  jamais  un  seul,  si  favorables 
que  soient  la  douceur  et  le  calme  de  la  soirée.  N'importe 
sa  nature,  métallique  ou  vitreuse,  de  bois  ou  de  carton, 
l'enceinte  close  met  obstacle  inirardiissable  aux  effluvss 
avertisseurs. 

Une  couche  de  coton  de  deux  travers  de  doigt  d'épais- 
seur a  même  résultat.  Je  loge  la  femelle  dans  un  large 
bocal,  à  l'embouchure  duquel  je  ficelle,  pour  couvercle 
une  nappe  d'ouate.  Cela  suffit  pour  laisser  le  voisinage 
dans  l'ignorance  des  secrets  de  mon  laboratoire.  Aucun 
mâle  ne  survient. 

Servons-nous,  au  contraire,  de  boîtes  mal  fermées, 
cntre-bâillées;  cachons-les  même  alors  dans  un  tiroir, 
dans  une  armoire,  et,  malgré  ce  surcroît  de  mystère,  les 
papillons  arrivent  aussi  nombreux  que  lorsqu'ils  accou- 
raient à  la  cloche  treillissée,  en  évidence  sur  une  table- 
J'ai  gardé  vif  souvenir  d'une  soirée  où  la  recluse  atten- 
dait dans  un  étui  de  chapeau,  au  fond  d'un  placard 
fermé.  Les  arrivants  allaient  à  l'huis,  le  choquaient  de 
l'aile,  toc-toc,  voulant  entrer.  Pèlerins  de  passage,  venus 


Ll    ORAND-PAON  l6| 

on  ne  sait  d'où  à  travers  champs,  ils  savaient  très  bien  ce 

qu'il  y  avait  là-dedans,  derrière  les  planches. 

Ainsi  est  reconnu  inadmissible  tout  moyen  d'informa- 
tion analogue  à  la  télégraphie  sans  fils,  car  le  premier 
écran  venu,  bon  conducteur  ou  mauvais  conducteur, 
arrête  net  les  signaux  de  la  femelle.  Pour  leur  laisser 
voie  libre  et  les  propager  au  loin,  une  condition  e^i 
indispensable  :  c'est  l'imparfaite  clôture  de  l'enceinte 
où  la  captive  est  renfermée,  c'est  la  communication  de 
l'atmosphère  intérieure  avec  celle  de  l'extérieur.  Cela 
nous  ramène  à  la  probabilité  d'une  odeur,  démentie  ce- 
pendant par  l'expérience  où  j'ai  fait  intervenir  la  naphta- 
line. 

Mes  ressources  en  cocons  s'épuisent,  et  le  problème 
garde  son  obscurité.  Recoramenccrai-je  une  quatrième 
année?  J'y  renonce  pour  les  motifs  que  voici  :  un  papil- 
lon à  noces  nocturnes  est  d'observation  difficultueuse 
si  je  veux  le  suivre  dans  l'intimité  de  ses  actes.  Le  ga- 
lant, pour  aller  à  ses  fins,  n'a  certes  pas  besoin  d'un  lu- 
minaire; mais  mon  infime  vision  humaine  ne  peut  s'en 
passer  la  nuit.  Il  me  faut  au  moins  une  bougie,  souvent 
éteinte  par  l'essaim  tournoyant.  Une  lanterne  m'évite 
ces  éclipses,  mais  sa  louche  clartée,  rayée  de  larges  om- 
bres, ne  convient  nullement  à  mes  scrupules  d'observa- 
teur, qui  veut  voir  et  bien  voir. 

Ce  n'est  pas  tout.  La  lumière  d'une  lampe  détourne 
les  papillons  de  leur  but,  les  distrait  de  leurs  affaires  et 
compromet  gravement,  si  elle  persiste,  le  succès  de  la 
soirée.  Aussitôt  entrés,  les  visiteurs  accourent  éperdu- 
ment  i  la  flamme,  s'y  grillent  le  duvet,  et  désormais, 
affolés  par  la  brûlure,  sont  des  témoins  suspects.  S'ils 
ne  sont  rôtis,  tenus  à  distance  par  une  enveloppe  de 
verre,  ils  prennent  pied  tout  à  côté  de  la  flamme,  et  là  ne 
bougent  plus,  hypnotisés. 

Un  soir,  la  femelle  était  dans  la  salle  à  manger,  sur 
une  table,  en  face  de  la  fenêtre  ouverte.  Une  lampe  à 
pétrole,  munie  d'un  large  réflecteur  eo  émail  blanc,  brû- 


MOEURS    DES    INSECTES 

lait  appendue  au  plafond.  Les  arrivants  s'arrêtèrent  sur 
le  dôme  de  la  cloche,  très  empressés  auprès  de  la  prison- 
nière; d'autres,  quelques  salutations  données  en  pas- 
sant, allèrent  à  la  lampe,  tournoyèrent  un  peu,  puis, 
fascinés  par  la  gloire  lumineuse  rayonnant  du  cône 
d'opale,  ils  se  campèrent,  immobiles,  sous  le  réflecteur. 
Déjà  les  mains  des  enfants  se  levaient  pour  les  saisir. 
((  Laissez,  dis-je,  laissez.  Soyons  hospitaliers;  ne  trou- 
blons pas  les  pèlerins  venus  au  tabernacle  de  lumière.  » 

De  toute  la  soirée,  nul  ne  remua.  Le  lendemain,  ils  y 
étaient  encore.  L'ivresse  de  la  lumière  leur  avait  fait 
oublier  l'ivresse  des  amours. 

Avec  de  tels  passionnés  pour  Téclat  de  la  flamme, 
l'expérimentation  précise  et  prolongée  est  impraticable 
du  moment  que  l'observateur  a  besoin  d'un  luminaire. 
Je  renonce  au  Grand-Paon  et  à  ses  noces  nocturnes.  Il 
me  faut  un  papillon  de  mœurs  différentes,  habile  comme 
lui  dans  les  prouesses  du  rendez-vous  nuptial,  mais  opé- 
rant de  jour. 

Avant  de  poursuivre  avec  un  sujet  remplissant  ces 
conditions,  laissons  un  moment  l'ordre  chronologique 
et  disons  quelques  mots  d'un  dernier  venu  alors  que 
j'avais  mis  fin  à  mes  recherches.  Il  s'agit  du  Petit-Paon 
(Attacus  pavonia  minor.  Lin.). 

On  m'avait  apporté,  venu  je  ne  sais  d'où,  un  superbe 
cocon  qu'enveloppait  à  distance  une  ample  chemise  de 
soie  blanche.  De  ce  fourreau,  à  gros  plis  irréguliers, 
aisément  se  dégageait  une  coque  pareille  de  conforma- 
tion à  celle  du  Grand-Paon,  mais  de  volume  bien  moin- 
dre. L'extrémité  antérieure,  travaillée  en  nasse  au  moyen 
de  brins  libres  et  convergents  qui  défendent  l'accès  de  la 
demeure  tout  en  permettant  la  sortie  sans  effraction  de 
l'enceinte,  m'indiquait  un  congénère  du  gros  papillon 
nocturne;  la  soierie  portait  la  marque  du  filateur. 

Et  en  effet,  en  fin  mars,  le  jour  des  Rameaux,  dans  la 
matinée,  le  cocon  à  nasse  me  donne  une  femelle  du 
Petit-Paon,  aussitôt  séquestrée  sous  cloche  en  toile  mé- 


Grands  Paons  : 
Les  pèlerins  détournés  de  leur  but  par  la  clarté  d'une  lampe. 


Ll    GRAND-PAON  165 

tallique  dans  mon  cabinet.  J'ouvre  la  fenêtre  de  la  pièce 
pour  laisser  l'événement  se  divulguer  dans  la  campagne; 
il  faut  que  les  visiteurs,  s'il  en  vient,  trouvent  accès 
libre.  La  captive  s'agrippe  au  treillis  et  plus  ne  bouge 
d'une  semaine. 

Elle  est  superbe,  ma  prisonnière,  avec  son  velours 
brun  rayé  de  lignes  ondulées.  Fourrure  blanche  autour 
de  la  nuque;  tache  carminée  au  bout  des  ailes  supé- 
rieures; quatre  grands  yeux  où  se  groupent,  en  lunules 
concentriques,  le  noir,  le  blanc,  le  rouge  et  l'ocre  jaune. 
C'est  à  peu  près,  avec  coloration  moins  sombre,  la  pa- 
rure du  Grand-Paon.  Trois  ou  quatre  fois  en  ma  vie  j'ai 
rencontré  ce  papillon,  si  remarquable  de  taille  et  de  cos- 
tume. Le  cocon  m'est  connu  d'hier.  Le  mâle,  je  ne  l'ai 
jamais  vu.  Je  sais  seulement,  d'après  les  livres,  qu'il 
est  moitié  moindre  que  la  femelle,  de  coloration  plus 
vive  et  plus  fleurie,  avec  du  jaune-orangé  aux  ailes  infé- 
rieures. 

Viendra-t-il,  l'élégant  inconnu,  l'empanaché  que 
j'ignore  encore,  tant  il  semble  rare  dans  ma  contrée?  En 
ses  haies  lointaines,  aura-t-il  avis  de  la  nubile  qui  l'at- 
tend sur  la  table  de  mon  cabinet)  J'ose  y  compter,  et  j'ai 
raison.  Le  voici  qui  arrive,  plus  tôt  même  que  je  ne  le 
pensais. 

Midi  sonnant,  comme  nous  nous  mettions  à  table,  petit 
Paul,  attardé  par  la  préoccupation  des  événements  pro- 
bables, soudain  accourt  nous  rejoindre,  la  joue  allumée. 
Entre  ses  doigts  bat  des  ailes  un  joli  papillon  saisi  à 
l'instant  même,  tandis  qu'il  voletait  en  face  de  mon  cabi- 
act.  Il  me  le  montre,  m'interroge  du  regard. 

<(  Holà!  dis-je,  c'est  précisément  le  pèlerin  que  nous 
attendons.  Replions  la  serviette  et  allons  voir  ce  qui  se 
passe.  On  dînera  plus  tard.  » 

Le  dîner  est  oublié  devant  les  merveilles  qui  se  pas- 
sent. Avec  une  inconcevable  ponctualité,  les  empanachés 
accourent  aux  magiques  convocations  de  la  captive. 
D'un  essor  tortueux,  ils  arrivent  un  par  un.  Tous  snir- 


l66  MGEURS    DBS    INSECTES 

viennent  du  nord.  Ce  détail  a  sa  valeur.  En  effet,  une 
semaine  vient  de  se  passer  avec  sauvage  retour  de  l'hi- 
ver. La  bise  soufflait  tempétueuse,  mortelle  à  l'impru- 
dente floraison  de  l'amandier.  C'était  une  de  ces  féroces 
tourmentes  qui,  d'habitude,  servent  ici  de  prélude  au 
printemps.  Aujourd'hui,  la  température  s'est  brusque- 
ment radoucie,  mais  le  vent  du  nord  souffle  toujours. 

Or,  en  cette  première  séance,  tous  les  papillons  accou- 
rus à  la  prisonnière  entrent  dans  l'enclos  par  le  nord; 
ils  suivent  le  courant  de  l'air;  pas  un  ne  le  remonte. 
S'ils  avaient  pour  boussole  une  olfaction  analogue  i  la 
nôtre,  s'ils  étaient  guidés  par  des  atomes  odorants  dis 
sous  dans  l'air,  c'est  en  sens  inverse  que  devrait  se  faire 
leur  arrivée.  Venus  du  midi,  on  pourrait  les  croire  in~ 
formés  par  les  effluves  que  le  vent  entraîne;  venus  du 
nord,  par  ce  temps  de  mistral,  souverain  balayeur  de 
l'atmosphère,  comment  supposer  qu'ils  ont  perçu  à  grande 
distance  ce  que  nous  appelons  une  odeur  ?  Ce  reflux  des 
molécules  odorifères,  à  contresens  du  torrent  aérien, 
me  semble  inadmissible. 

Pendant  une  paire  d'heures,  par  un  soleil  radieux, 
les  visiteurs  vont  et  viennent  devant  la  façade  du  cabi- 
net. La  plupart  longtemps  cherchent,  explorent  la  mu- 
raille, volent  à  fleur  de  terre.  A  voir  leurs  hésitations, 
on  les  dirait  embarrassés  pour  découvrir  le  point  précis 
où  se  trouve  l'appât  qui  les  attire.  Accourus  de  fort  loin 
eans  erreur,  ils  semblent  imparfaitement  orientés  use 
fois  sur  les  lieux.  Néanmoins  tôt  ou  tard  ils  entrent 
dans  la  pièce  et  saluent  la  captive  sans  bien  insister.  A 
deux  heures,  tout  est  fini.  Il  est  venu  dix  papillons. 

Toute  la  semaine,  chaque  fois  vers  midi,  à  l'heure  de 
la  plus  vive  illumination,  des  papillons  arrivent,  mais  en 
nombre  décroissant.  Le  total  se  rapproche  de  la  qua- 
rantaine. Je  juge  inutile  de  répéter  des  épreuves  qui 
n'ajouteraient  rien  à  ce  que  je  sais  déjà,  et  me  borne  à 
constater  deux  faits-  En  premier  lieu,  le  Petit-Paon  est 
ô'^urae,  c'est-à-dire  qu'il  céldbre  ses  noces  aux  éblouit- 


LE    GRAND-PAON  167 

santés  clartés  du  milieu  du  jour.  11  lui  faut  le  soleil  en 
plein  rayonnement.  Au  Grand-Paon,  dont  il  est  si  voisin 
par  sa  forme  d'adulte  et  son  industrie  de  chenille,  il  iaut, 
au  contraire,  les  ténèbres  des  premières  heures  de  la 
nuit.  Expliquera  qui  pourra  cette  étrange  opposition  de 
mœurs. 

En  second  lieu,  un  fort  courant  d'air,  balayant  en  sens 
inverse  les  particules  aptes  à  renseigner  l'odorat,  n'em- 
pêche pas  les  papillons  d'arriver  à  l'opposé  du  flux  odo- 
riférc  tel  que  le  conçoit  notre  physique. 

Pour  continuer,  c'est  un  papillon  à  noces  diurnes  qu'il 
me  faudrait;  non  le  Petit-Paon,  intervenu  trop  tard, 
alars  que  je  n'avais  rien  à  lui  demander,  mais  un  autre, 
n'importe  lequel,  pourvu  qu'il  soit  habile  découvreur*  de 
fêtes  nuptiales.  Ce  papillon,  l'aurai-je? 


XV 


LE    MINIME    A    BANDE 

Oui,  je  l'aurai  ;  je  lai  même  déjà.  Mine  éveillée,  non 
iavée  tous  les  jours,  pieds  nus,  culoitc  délabrée  retenue 
avec  une  ficelle,  un  garçonnet  de  sept  ans,  habitué  de  la 
maison  comme  fournisseur  de  navets  cl  de  tomates, 
m'arrivc  un  matin  avec  son  panier  de  légumes.  Après 
avoir  reçu,  comptés  un  à  un  dans  le  creux  de  la  main, 
les  quelques  sous  attendus  de  sa  mère  comme  prix  de 
l'hortolaille,  il  sort  de  sa  poche  un  objet  trouvé  la  veille 
le  long  d'une  haie,  en  ramassant  de  l'herbe  pour  les 
lapins. 

«  Et  ça,  fait-il  en  me  tendant  l'affaire,  et  ça,  le  prenez- 
vous?  —  Certes  oui,  je  le  prends.  Tâche  d'en  trouver 
d'autres,  le  plus  que  tu  pourras,  et  je  te  promets,  le  di- 
manche, de  bonnes  tournées  sur  les  chevaux  de  bois. 
En  attendant,  mon  ami,  voici  deux  sous  pour  toi.  Crainte 
de  te  tromper  en  rendant  tes  comptes,  ne  les  mélange 
pas  avec  ceux  des  navets  ;  mets-les  à  part.  »  Epanoui  de 
satisfaction  devant  telle  richesse,  mon  petit  mal  peigné 
promet  de  bien  chercher,  entrevoyant  déjà  une  fortune. 

Lui  parti,  j'examine  la  chose.  Elle  en  vaut  la  pemc. 
C'est  un  beau  cocon,  de  forme  obtuse,  rappelant  assez 
bien  le  produit  de  nos  magnaneries,  de  consistance  ferme 
et  de  coloration  fauve.  De  brefs  renseignements  glanés 
dans  les  livres  m'affirment  presque  le  Bombyx  du  chêne. 
Si  c'était  cela,  quelle  aubaine  1  Je  pourrais  continuer 
mon  étude,  compléter  peut-être  ce  que  m'a  fait  entrevoir 
le  Grand-Paon. 


LE    MÎNIMB    A    BANDB  itij 

Le  Bombyx  du  chêne  est,  en  effet,  un  papillon  classi- 
que; il  n'est  pas  de  traité  d'entomologie  qui  ne  parle  de 
ses  exploits  en  temps  de  noces.  Une  mère,  dit-on,  vient 
d'éclore  en  captivité,  à  l'intérieur  d'un  appartement 
et  même  dans  le  secret  d'une  boîte.  Elle  est  loin  de  la 
campagne,  dans  le  tumulte  d'une  grande  ville.  L'événe- 
ment est  néanmoins  divulgué  aux  intéressés  dans  les 
bois  et  les  pelouses.  Guidés  par  une  boussole  inconce- 
vable, les  mâles  arrivent,  accourus  des  champs  loin- 
tains ;  ils  vont  au  coffret,  l'auscultent,  virent  et  revirent. 

Ces  merveilles  m'étaient  connues  par  la  lecture;  mais 
voir,  de  ses  propres  yeux  voir,  et  du  même  coup  expé- 
rimenter un  peu,  c'est  bien  autre  chose.  Que  me  réserve 
mon  acquisition  de  deux  sous?  En  sortira-t-il  le  fameux 
Bombyx? 

Appelons-le  de  son  autre  nom,  le  Minime  à  bande. 
Cette  originale  dénomination  de  Minime  est  motivée  par 
le  costume  du  mâle  :  robe  monacale  d'un  roux  modeste. 
Mais  ici  la  bure  est  délicieux  velours,  avec  bande  trans- 
versale pâlie  et  petit  point  h  tnc  oculé  sur  les  ailes  anté- 
rieures. 

Le  Minime  à  bande  n'est  pa?  ici  papillon  trivial,  de 
capture  probable  si,  en  temps  opportun,  le  désir  nous 
vient  de  sortir  avec  un  filet.  Autour  du  village,  dans 
l'enclos  de  ma  solitude  en  particulier,  il  ne  m'est  pas 
arrivé  de  le  voir  après  une  vingtaine  d'années  de  séjour. 
Je  nesuis  pas  chasseur  fervent,  il  est  vrai  ;  l'insecte  mort 
des  collections  m'intéresse  fort  peu  ;  il  me  le  faut  vi- 
vant, dans  l'exercice  de  ses  aptitudes.  Mais,  à  défaut 
du  zèle  du  collectionneur,  j'ai  le  regard  attentif  à  tout 
ce  qui  anime  les  champs.  Un  papillon  si  remarquable  de 
taille  et  de  costume  ne  m'aurait  certes  pas  échappé  si  je 
l'avais  rencontré. 

Le  petit  chercheur  que  j'avais  si  bien  alléché  avec  la 
promesse  de^  chevaux  de  bois,  plus  jamais  ne  fit  seconde 
trouvaille.  Pendant  trois  ans,  j'ai  mis  en  réquisition  amis 
et  voisins,  les  jeunes  surtout,  perspicaces  gratteurs  de 


IJO  MOEURS    DBS    INSECTES 

broussailles;  j'ai  gratté  moi-même  beaucoup  sous  les 
amas  de  feuilles  mortes,  j'ai  inspecté  les  tas  de  pierrail- 
les, j'ai  visité  les  troncs  caverneux.  Peines  inutiles  :  le 
précieux  cocon  restait  introuvable.  C'est  assez  dire  que 
le  Minime  à  bande  est  très  rare  autour  de  ma  demeure. 
Le  moment  venu,  on  verra  l'importance  de  ce  détail. 

Comme  je  le  soupçonnais,  mon  unique  cocon  apparte- 
nait bien  au  célèbre  papillon.  Le  20  août,  il  en  sort  une 
femelle,  corpulente  et  ventrue,  costumée  comme  le  mâle, 
mais  à  robe  plus  claire,  tournant  au  nankin.  Je  l'établis 
sous  cloche  ea  toile  métallique,  au  centre  de  mon  cabi 
net,  sur  la  grande  table  de  laboratoire,  encombrée  de 
livres,  bocaux,  terrines,  boîtes,  éprouvettes  et  autres 
engins.  On  connaît  les  lieux,  les  mêmes  que  pour  le 
Grand-Paon.  Deux  fenêtres,  donnant  sur  le  jardin,  éclai- 
rent la  pièce.  L'une  est  fermée,  l'autre  est  maintenue 
jour  et  nuit  ouverte.  C'est  entre  les  deux,  à  la  distance 
de  quatre  à  cinq  métrés,  que  le  papillon  est  établi,  dans 
la  pénombre. 

Le  reste  de  la  jouraée  et  le  lendemain  se  passent  sans 
rien  amener  digne  de  mention.  Appendue  par  les  griffes 
d'avant  au  treillis,  du  côté  de  la  lumière,  la  prisonnière 
est  immobile,  inerte.  Nulle  oscillation  des  ailes,  nul  fré- 
missement des  antennes.  Ainsi  faisait  la  femelle  du 
Grand-Paon. 

La  mère  Bombyx  se  mûrit,  raffermit  ses  tendres  chairs. 
Par  un  travail  dont  notre  science  n'a  pas  la  moindre 
idée,  elle  élabore  un  appât  irrésistible  qui  lui  amènera 
des  visiteurs  des  quatre  coins  du  ciel.  Que  se  passe-t-il 
dans  ce  corps  ventru,  quelles  transmutations  s'y  accom- 
plissent pour  révolutionner  après  les  alentours?  Connus, 
les  arcanes  du  papillon  nous  grandiraient  d'un  empan. 

Le  troisième  jour,  la  mariée  est  prête.  La  fête  éclate 
en  son  plein.  J'étais  dans  le  jardin,  désespérant  déjà  du 
succès,  tant  les  choses  traînaient  en  longueur,  lorsque, 
vers  les  trois  heures  de  l'après-midi,  par  un  temps  très 
chaud  et  un  soleil  mdieux,  j'aperçus  une  foule  de  papil- 


LB    MIMIMB    A    BaNDB  I7I 

loDS  tourbillonnant  dans  l'embrasure  de  la  fenêtre 
ouverte. 

Ce  sont  les  amoureux  qui  viennent  faire  visite  à  la 
belle.  Les  uns  sortent  de  l'appartement,  d'autres  entrent, 
d'autres  stationnent  sur  le  mur,  s'y  reposent  comme 
harassés  d'un  long  parcours.  J'en  entrevois  qui  viennent 
de  loin,  par-dessus  les  murailles,  par-dessus  les  rideaux 
de  cyprès.  Il  en  accourt  de  toutes  les  directions,  mais 
de  plus  en  plus  rares.  J'ai  manqué  le  début  de  la  convo- 
cation, et  maintenant  les  invités  sont  à  peu  prés  au 
complet. 

Allons  là-haut.  Cette  fois,  en  plein  jour,  sans  perdre 
un  détail,  je  revois  le  spectacle  étourdissant  auquel  m'a 
initié  le  gros  papillon  noc  urne.  Dans  le  cabinet  vole  une 
nuée  de  mâles,  que  j'évalue  du  regard  à  une  soixantaine, 
autant  qu'il  est  possible  de  se  reconnaître  dans  cetfc 
mobile  confusion.  Après  quelques  circuits  autour  de  la 
cloche,  divers  vont  à  la  fenêtre  ouverte,  tout  aussitôt 
reviennent,  recommencent  leurs  évolutions.  Les  plus 
empressés  se  posent  sur  la  cloche,  se  harcèlent  de  îa 
patte,  se  bousculent,  cherchent  à  se  supplanter  aux  bons 
endroits.  De  l'autre  côté  de  la  barrière,  la  captive,  sa 
grosse  panse  pendante  contre  le  treillis,  attend,  impassi- 
ble. Pas  un  signe  d'émoi  de  sa  part  devant  la  turbulente 
cohue. 

Sortant  ou  rentrant,  assidus  à  la  cloche  ou  voletant 
dans  la  salle,  ils  ont  pendant  plus  de  trois  heures  conti- 
nué leur  sarabande  effrénée.  Mais  le  soleil  baisse,  la 
température  fraîchit  un  peu.  Se  refroidit  aussi  Tardeur 
des  papillons.  Beaucoup  sortent,  ne  rentrent  plus.  D'au- 
tres prennent  position  pour  la  séance  de  demain;  ils  se 
fixent  sur  les  croisillons  de  la  fenêtre  fermée,  ainsi  que 
le  faisaient  les  Grands-Paons.  La  fête  est  finie  pour 
aujourd'hui.  Elle  reprendra  certainement  demain,  car 
elle  est  encore  sans  résultat  à  cause  du  grillage. 

A'Uasnon,  hélas!  à  ma  grande  confusion,  elle  ne  repren- 
dra pas,  et  par  ma  faute.  Sur  le  tard,  une  Mante  reii- 


173  MCEURS    DBS   INSBCTBS 

gicuse  m'est  apportée,  méritant  attention  à  cause  de  sa 
petite  taille  exceptionnelle.  Préoccupé  des  événements 
de  l'après-midi,  distrait,  j'entrepose  à  la  hâte  l'insecte 
carnassier  sous  la  cloche  de  mon  Bombyx.  L'idée  ne  me 
vient  pas  un  instant  que  cette  cohabitation  puisse  tour- 
nera mal.  La  Mante  est  si  fluette,  et  l'autre  si  corpulente! 
Donc  aucune  appréhension  de  ma  part. 

Ah!  que  je  connaissais  mal  la  furie  de  carnage  de  la 
béte  à  grappins!  Le  lendemain,  amère  surprise,  je  trouve 
la  petite  Mante  dévorant  l'énorme  papillon.  La  tête  et 
le  devant  de  la  poitrine  ont  déjà  disparu.  Horrible  bête! 
quel  mauvais  moment  tu  m'as  valu!  Adieu  mes  recher- 
ches, caressées  en  imagination  toute  la  nuit;  de  trois  ans, 
faute  de  sujet,  je  ne  pourrai  les  reprendre. 

Que  la  mauvaise  fortune  ne  nous  fasse  pas  oublier  I 
cependant  le  peu  que  nous  venons  d'apprendre.  Pour 
une  seule  séance,  soixante  mâFcs  environ  sont  venus. 
Considérons  la  rareté  du  xMinimc,  remettons-nous  en 
mémaire  mes  recherches  personnelles  et  celles  de  mes 
auxiliaires  prolongées  inutilement  des  années  entières,  et 
ce  nombre  nous  causera  stupéfaction.  L'introuvable  est 
devenu  subitement  multitude  avec  l'appât  d'une  femelle. 

Or  d'où  accouraient-ils>  De  tous  côtés  et  de  fort  loin 
â  n'en  pas  douter.  Depuis  si  longtemps  que  je  l'exploite, 
mon  voisinage  m'est  familier  buisson  par  buisson,  tas 
de  pierres  par  tas  de  pierres,  et  je  peux  affirmer  que  le 
Bombyx  du  chêne  ne  s'y  trouve  pas.  Pour  assembler  l'es- 
saim de  mon  cabinet,  il  a  fallu,  dc-çà,  de-là,  le  concours 
de  toute  la  banlieue,  dans  un  rayon  que  je  n'ose  détcr- 
mmer. 

Trois  années  se  passent,  et  la  chance  tenacement  sol- 
licitée me  vaut  enfin  deux  cocons  du  Minime.  L'un  et 
l'autre,  à  quelques  jours  d'intervalle,  vers  le  milieu  du 
mois  d'août,  me  donnent  une  femelle,  chance  qui  me 
permettra  de  varier  et  de  répéter  les  épreuves. 

Je  renouvelle  rapidement  les  expérimentations  où  le 
Grand-Paon  m'a  déjà  fourni  réponse  très  affirmative  Le 


LB    MINIME    A    BANDB  I73 

pèlerin  de  jour  n'est  pas  moins  habile  que  le  pèlerin  de 
nuit.  Il  déjoue  toutes  mes  malices.  Infailliblement  il 
accourt  à  la  prisonnière,  sous  cloche  en  treillis  métalli- 
que, quel  que  soit  le  point  de  l'habitation  où  l'appareil 
est  installé;  il  sait  la  découvrir  dans  la  cachette  d'un 
placard;  il  la  devine  dans  le  secret  d'une  boîte  quelcon- 
que, pourvu  que  1a  fermeture  ne  soit  pas  rigoureuse,  il 
cesse  de  venir,  dépourvu  d'informations,  si  le  coffret  se 
trouve  hermétiquement  clos.  Jusque-là  rien  autre  que  la 
répétition  des  prouesses  du  Grand-Paon. 

Une  boîte  bien  fermée,  dont  le  contenu  aérien  n'a  pas 
de  communication  avec  l'atmosphère  extérieure,  laisre 
le  Minime  dans  la  complète  ignorance  de  la  recluse.  Pas 
un  n'arrive,  même  si  la  boîte  est  exposée  en  pleine  évi- 
dence sur  la  fenêtre.  Ainsi  revient,  plus  pressante,  l'idée 
d'effluves  odorants,  non  transmissibles  à  travers  une 
paroi  de  métal,  de  bois,  de  carton,  de  verre,  n'importe. 

Interrogé  sur  ce  point,  le  gros  papillon  nocturne  n'a 
pas  été  trompé  par  la  naphtaline  qui  devait,  à  mon  avis, 
masquer,  de  sa  puissante  odeur,  des  émanations  extra- 
subtiles,  insensibles  pour  toute  olfaction  humaine. 
L'épreuve  est  reprise  avec  le  Minime.  J'y  prodigue  cette 
fois  tout  le  luxe  d'essence  et  de  puanteurs  que  peuvent 
me  permettre  mes  ressources  en  drogueries. 

Une  dizaine  de  soucoupes  sont  disposées,  partie  à 
l'intérieur  de  la  cloche  en  toile  métallique,  prison  de  la 
femelle,  partie  tout  autour,  en  cercle  continu.  Les  unes 
contiennent  de  la  naphtaline,  d'autres  de  l'essence  de 
lavande  aspic,  d'autres  du  pétrole,  d'autres  finalem.ent 
des  sulfures  alcalins  à  fumet  d'œufs  pourris.  A  moins 
d'asphyxier  la  prisonnière,  je  ne  peux  faire  davantage. 
Ces  dispositifs  sont  pris  dans  la  matinée,  afin  que  l'ap- 
partement soit  à  fond  saturé  quand  viendra  l'heure  des 
convocations. 

L'après-midi,  le  cabinet  est  devenu  odieuse  officine 
où  dominent  le  pénétrant  arôme  de  l'aspic  et  l'infection 
sulfhydrique.  N'oublions  pas  que  dans  cette  pièce  il  se 
fum.e,  et  abondamment.   L'usine  à  gaz,  la  tabagie,  la 


1^4  MŒURS    DBS    INSECTES 

parfumerie,  la  pétrolerie,  la  chimie  puante,  concertant 
leurs  odeurs,  parviendront-elles  à  dérouter  le  Minime? 

Nullement.  Sur  les  trois  heures,  les  papillons  arrivent 
nombreux  comme  d'habitude.  Ils  vont  à  la  cloche,  que 
j'ai  eu  soin  de  recouvrir  d'un  linge  épais  pour  augmenter 
la  difficulté. Ne  voyant  rien  une  fois  entrés,  plongés  dans 
une  atmosphère  étrange  où  tout  fumet  subtil  devrait  être 
annihilé,  ils  volent  à  l'enfermée  et  cherchent  à  la  rejoindre 
en  se  glissant  sous  les  plis  du  linge.  Mes  artifices  n'ont 
aucun  lésultat. 

Après  cet  échec,  si  net  dans  ses  conséquences  et  répé- 
tant ce  quem'avaient  appris  le  Grand-Paon  et  la  naphta- 
line, je  devais,  en  bonne  logique,  renoncer  aux  eflluves 
odorants  comme  guide  des  papillons  conviés  aux  fêtes 
nuptiales.  Si  je  ne  l'ai  pas  fait,  j'en  suis  redevable  à  une 
observation  fortuite.  L'imprévu,  le  hasard,  nous  vaut 
parfois  de  ces  surprises  qui  nous  lancent  dans  la  voie  du 
vrai,  inutilement  recherchée  jusqu'alors. 

Une  après-midi,  m'informant  si  la  vue  a  quelque  rôle 
dans  les  recherches,  une  fois  les  papillons  entrés  dans 
l'appartement,  je  loge  la  femelle  dans  une  cloche  en 
verre  et  lui  donne  pour  appui  un  menu  rameau  de  chêne 
à  feuilles  desséchées.  L'appareil  est  disposé  sur  une 
table,  en  face  de  la  fenêtre  ouverte.  En  entrant,  lesaccou- 
rus  ne  peuvent  manquer  de  voir  la  prisonnière,  placée 
qu'elle  est  sur  leur  passage.  La  terrine  avec  couche  de 
sable,  où  la  femelle  a  passé  la  nuit  précédente  et  la  ma- 
tinée sous  le  couvert  d'une  cloche  en  toile  métallique, 
m'embarrasse.  Je  la  dépose,  sans  préméditation  aucune, 
à  l'autre  bout  de  la  sajle,  sur  le  parquet,  en  un  coin  où 
ne  pénètre  qu'un  demi-)our.  Une  dizaine  de  pas  la  sépa- 
rent de  la  fenêtre. 

Ce  qui  advient  de  ces  préparatifs  me  bouleverse  les 
idées.  Des  arrivants,  nul  ne  s'arrête  à  la  cloche  de  verre, 
où  la  femelle  est  en  évidence,  dans  le  plein  jour.  Ils 
passent  indifférents.  Pas  un  coup  d'œil,  pas  une  intor* 
mation.  Ils  volent  tous  là-bas,  à  l'autre  bout  de  la  pièce. 


LB    MINIME    A    BANDB  I75 

dans  le  recoin   obscur  où  j'ai  entreposé  la  terrine  et  la 

cloche. 

Ils  prennent  pied  sur  le  dôme  en  trei'.lis,  longtemps 
l'explorent,  battant  des  ailes  et  se  gourmant'un  peu 
Toute  l'après-midi,  jusqu'au  déclin  du  soleil,  c'est,  au- 
tour du  dôme  désert,  la  sarabande  que  susciterait  la 
réelle  présence  de  la  femelle.  Enfin  ils  partent, non  tous. 
Il  y  a  des  obstinés  qui  ne  veulent  s'en  aller,  cloués  là  par 
une  attraction  magique. 

Etrange  résultat  vraiment  :  mes  papillons  accourent 
où  il  n'y  a  rien,  y  stationnent,  non  dissuadés  par  le^  avis 
répétés  de  la  vue;  ils  passent  sans  le  moindre  arrêt  à 
côté  de  la  cloche  en  verre  où  la  femelle  ne  peut  manquer 
d'être  aperçueparrunoul'autre  desallants  et  desvenants. 
Affolés  par  un  leurre,  ils  n'accordent  attention  au  réel. 

De  quoi  sont-ils  dupes?  Toute  la  nuit  précédente  et 
toute  la  matinée,  la  femelle  a  séjourné  sous  la  cloche  en 
toile  métallique,  tantôt  appendue  au  treillis,  tantôt  repo- 
sant sur  le  sable  de  la  terrine-  Ce  qu'elle  a  touché,  sur- 
tout de  son  gros  ventre  apparemment,  s'est  imprégné,  à 
la  suite  d'un  long  contact,  de  certaines  émanations.  Voilà 
son  appât,  son  philtre  amoureux;  voilà  ce  qui  révolu- 
tionne le  monde  des  Minimes.  Le  sable  quelque  temps  lo 
garde  et  en  diffuse  les  effluves  à  la  ronde. 

C'est  donc  l'odorat  qui  guide  les  papillons,  les  avertit  à 
distance.  Subjugués  par  l'olfaction,  ils  ne  tiennent  compte 
des  renseignements  de  la  vue;  ils  passe  u  outre  devant 
la  prison  de  verre  où  la  belle  est  maintenant  captive;  lU 
vont  au  treillis,  au  sable,  où  se  sont  épanchées  les  buret- 
tes magiques;  ils  accourent  au  désert  où  plus  rien  ne 
reste  de  la  magicienne  que  le  témoignage  odorant  de  son 
séjour. 

L'irrésistible  philtre  demande  un  certain  temps  pour 
être  élaboré.  Je  me  le  représente  comme  une  exhalaison 
qui  petit  à  petit  se  dégage  et  sature  les  objets  en  contact 
avec  l'immobile  ventrue.  Si  la  cloche  de  verre  repose  ec 
plein  sur  la  table,  ou  mieux  sur  un  carreau  de  vUre,  la 


176  MOEURS    DES    INSECTES 

communication  entre  l'intérieur  et  l'extérieur  est  insuffi- 
sante; et  les  mâles,  ne  percevant  rien  par  l'odorat,  n'ar- 
rivent pas,  si  longtemps  que  se  prolonge  l'épreuve. 
Actuellement,  je  ne  peux  invoquer  ce  défaut  de  trans- 
missibilité  à  travers  un  écran,  car  si  j'établis  une  large 
communication,  si  je  soutiens  la  cloche  à  distance  du 
support  au  moyen  de  trois  cales,  les  papillons  n'arrivent 
pas  tout  d'abord,  quoique  nombreux  dans  l'appartement. 
Mais  attendons  une  demi-heure,  plus  ou  moins  :  l'alam- 
bic aux  essences  féminines  travaille,  et  l'affluence  des 
visiteurs  se  fait  comme  à  l'ordinaire. 

En  possession  de  ces  données,  éclaircie  inattendue,  il  | 
m'est  loisible  de  varier  les  épreuves,  toutes  concluantes! 
dans  le  même  sens.  Le  matin,  j'établis  la  femelle  sous 
une  cloche  en  treillis  métallique-  Son  reposoir  est  un 
petit  rameau  de  chêne  pareil  au  précédent.  Là,  immo- 
bile, comme  morte,  elle  stationne  de  longues  heures, 
ensevelie  dans  le  paquetde  feuillage  qui  doit  s'imprégner 
de  ses  émanations.  Quand  s'approche  le  moment  des 
visites,  je  retire  le  rameau,  saturé  à  point,  et  le  dépose 
sur  une  chaise,  non  loin  de  la  fenêtre  ouverte.  D'autre 
part,  je  laisse  la  femelle  sous  sa  cloche,  bien  en  évidence 
sur  la  table,  au  milieu  de  l'appartement. 

Les  papillons  arrivent,  d'abord  un,  puis  deux,  trois, 
bientôt  cinq  et  six.  Ils  entrent,  sortent,  rentrent,  mon- 
tent, descendent,  vont  et  viennent,  toujours  au  voisi- 
nage de  la  fenêtre  non  loin  de  laquelle  est  la  chaise  avec 
son  rameau  de  chêne.  Aucun  ne  se  dirige  vers  la  grande 
table  où,  quelques  pas  plus  avant  dans  la  pièce,  la  fe- 
melle les  attend  sous  le  dôme  en  treillis.  Ils  hésitent, 
cela  se  voit  clairement  ;  ils  cherchent. 

Enfin  ils  trouvent.  Et  que  trouvent-ils?  Juste  le  ra- 
meau qui,  la  matinée,  a  servi  de  lit  à  la  matrone  pansue. 
Les  ailes  en  rapide  agitation,  ils  prennent  pied  sur  le 
feuillage;  ils  l'explorent  dessus  et  dessous,  le  sondent, 
le  soulèvent,  le  déplacent,  tant  qu'à  la  fin  le  léger  fagot 
tombe  sur  le  parquet.   Les  sondages  entre  les  feuilles 


LB    MINfMS    A    BaNjH  177 

ne  continuent  pas  moins.  Sous  le  choc  des  ailes  et  les 
coups  de  griffettes,  maintenant  Je  paquet  court  à  terre, 
F*  mbiable  au  chiffon  de  papier  qu'un  jeune  chat  fouette 
de  la  patte. 

Tandis  que  le  ramuscule  s'éloigne  avec  sa  bande 
d'investigateurs,  deux  nouveaux  arrivants  surviennent. 
Sur  leur  passage  est  la  chaise,  quelque  temps  support 
de  la  brindille  feuillée.  Ils  s'y  arrêtent  et  ardemment 
cherchent  au  point  même  que  tantôt  recouvrait  le  ra- 
meau. Cependant,  pour  les  uns  et  pour  les  autres,  l'ob- 
jet réel  de  leurs  désirs  est  là,  tout  près,  sous  un  treillis 
que  j'ai  négligé  de  voiler.  Nul  n'y  prend  garde  Sur  le 
parquet,  on  continue  de  bousculer  la  couchette  où  la 
femelle  gisait  le  matin;  sur  la  chaise,  on  continue  d'aus- 
culter le  point  où  cette  literie  était  d'abord  entreposée. 
Le  soleil  baisse,  l'heure  de  la  retraite  vient.  D'ailleurs 
les  effluves  passionnels  s'affaiblissent,  se  dissipent.  Sans 
plus,  les  visiteurs  s  en  vont.  A  demain 

Les  épreuves  suivantes  m'apprennent  que  toute  ma- 
tière, n'importe  laquelle,  peut  remplacer  le  rameau 
feuille,  mon  inspirateur  accidentel.  Quelque  temps  à 
l'avance,  je  pose  la  femelle  sur  une  couchette,  tantôt 
de  drap  ou  de  flanelle,  tantôt  d'ouate  ou  de  papier.  Je 
lui  impose  même  la  dureté  d'un  lit  de  camp  en  bois,  en 
verre,  en  marbre,  en  métal.  Tous  ces  objets,  après  un 
contact  de  quelque  durée,  ont  sur  les  mâles  la  même 
puissance  attractive  que  la  mère  Minime  elle-même.  Us 
conservent  cette  propriété,  les  uns  plus,  les  autres  moins, 
suivant  leur  nature.  Les  meilleurs  sont  l'ouate,  la  fla- 
nelle, la  poussière,  le  sable,  enfin  les  objets  poreux.  Les 
métaux,  le  marbre,  le  verre,  au  contraire,  perdent  vile 
leur  efficacité.  Enfin,  toute  chose  sur  laquelle  la  femelU 
a  stationné  communique  ailleurs  par  contact  ses  vertus 
attractives.  C'est  ainsi  que  les  papillons  accouraient  à  la 
paiile  de  la  chaise  après  la  chute  du  rameau  de  chêne. 

Servons  nous  de  l'un  des  meilleurs  lits,  de  la  flanelle 
par  exemple,  et  nous  verrons  curieuse  chose.  Au  fond 

12 


178  MCEURS    DES    INSECTES 

d'une  longue  eprouvette  ou  bien  d'un  bocal  à  étroit 
goulot,  juste  suffisant  pour  le  passage  du  papillon,  je 
mets  un  morceau  de  flanelle,  reposoir  de  la  mère  toute 
la  matinée.  Les  visiteurs  entrent  dans  les  ustensiles,  s'y 
débattent,  ne  savent  plus  sortir.  Je  leur  ai  crée  une  sou- 
ricière où  je  pourrais  les  décimer.  Délivrons  les  malheu- 
reux et  retirons  le  morceau  d  étoffe,  que  nous  enferme- 
rons dans  le  secret  absolu  d'une  boîte  bien  close.  Les 
étourdis  reviennent  à  l'éprouvette,  replongent  dans  le 
traquenard.  Ils  sont  attirés  par  les  effluves  que  la  fla- 
nelle imprégnée  a  communiqués  au  verre. 

La  conviction  est  faite.  Pour  convier  aux  noces  les 
papillons  des  alentours,  les  avertir  à  distance  et  les 
diriger,  la  nubile  émet  une  senteur  d'extrême  subtilité, 
insaisissable  par  notre  olfaction.  Les  narines  sur  la  mère 
Minime,  nul  de  mon  entourage  ne  perçoit  la  moindre 
odeur,  même  les  plus  jeunes,  à  sensibilité  non  encore 
émoussée. 

De  cette  quintessence  aisément  s'imprègne  tout  objet 
où  quelque  temps  la  femelle  repose,  et  cet  objet  devient 
dès  lors,  à  lui  seul,  tant  que  ses  effluves  ne  sont  dissi- 
pés, un  centre  d'attraction  aussi  actif  que  la  mère  elle- 
même. 

Rien  de  visible  ne  dénonce  l'appât.  Sur  le  papier,  cou- 
chette récente  autour  de  laquelle  s'empressent  les  visi- 
teurs, nulle  trace  appréciable,  nulle  mouillure;  la  sur- 
face est  nette  tout  aussi  bien  qu'avant  l'imprégnation. 

Le  produit  est  d'élaboration  lente  et  doit  s'&ccumuler 
un  peu  avant  qu'il  se  révèle  dans  sa  pleine  puissance. 
Enlevée  de  son  reposoir  et  placée  ailleurs,  la  femelle 
perd  momentanément  ses  attraits  et  devient  indifférente; 
c'est  au  reposoir,  saturé  par  un  long  contact,  que  les 
arrivants  se  portent.  Mais  les  batteries  se  remontent,  et 
l'abandonnée  reprend  son  pouvoir. 

L'apparition  du  flux  avertisseur  est  plus  ou  moins 
tardive  suivant  l'espèce.  La  récente  éclose  a  besoin  de 
se  mûrir  quelque  temps  et  de  disposer  ses  alambics.  Née 


LB    MINIME    A    BANDE  I79 

dans  la  matinée,  la  femelle  du  Grand-Paon  a  des  visi- 
teurs parfois  le  soir  même,  plus  souvent  le  lendemain, 
après  une  quarantaine  d'heures  de  préparatifs.  Celle  du 
Minime  diffère  davantage  les  convocations  ;  ses  bans  de 
mariage  ne  sont  publiés  qu'après  deux  ou  trois  jours 
d'attente. 

Revenons  un  moment  sur  le  rôle  problématique  des 
antennes.  Le  mâle  Minime  en  a  de  somptueuses,  pareil- 
les à  celles  du  Grand-Paon,  son  émule  en  expéditions 
matrimoniales.  Convient-il  de  voir  boussole  directrice 
dans  la  pile  de  leurs  feuillets  }  —  Je  recommence,  sans 
trop  y  insister,  mes  amputations  d'autrefois.  Aucun  des 
opérés  ne  revient.  Gardons-nous  de  conclure.  Le  Grand- 
Paon  nous  a  dit  à  quels  motifs,  autrement  sérieux  que 
des  cornes  tronquées,  se  rapporte  le  défaut  de  retour. 

D'ailleurs  un  second  Minime,  le  Bombyx  du  trèfle, 
très  voisin  du  premier  et  comme  lui  superbement  erppa- 
naché,  nous  soumet  question  très  embarrassante.  Il  est 
fréquent  autour  de  ma  demeure  ;  jusque  dans  mon 
enclos,  je  trouve  son  cocon,  si  facile  à  confondre  avec 
celui  du  Bombyx  du  chêne.  Je  suis  tout  d'abord  dupe 
de  la  ressemblance.  De  six  cocons,  d'où  j'attendais  la 
Minime  à  bande,  il  m'éclôt  sur  la  fin  d'août  six  femel- 
les de  l'autre  espèce.  Eh  bien,  autour  de  ces  six  mères, 
nées  chez  moi,  jamais  un  mâle  n'apparaît,  bien  que  les 
empanachés  soient  présents,  à  n'en  pas  douter,  dans  les 
environs. 

Si  les  antennes  amples  et  plumeuses  sont  vraiment 
des  appareils  d'information  à  distance,  pourquoi  mes 
voisins  somptueusement  encornés  ne  sont-ils  pas  pré- 
venus de  ce  qui  se  passe  dans  mon  cabinet  ?  Pourquoi 
leurs  beaux  panaches  le  laissent-ils  froids  à  des  évé- 
nements qui  feraient  accourir  en  foule  l'autre  Minime  ? 
Encore  une  fois,  l'organe  ne  détermine  pas  l'aptitude 
Tel  est  doué  et  tel  autre  ne  l'est  pas,  malgré  la  parité 
organique. 


XVI 

LE    BOLBOCÈRE 

En  physique,  il  n'est  bruit  aujourd'hui  que  des  rayons 
de  Rœntgen,  qui  traversent  les  corps  opaques  et  nous 
photographient  l'invisible.  Belle  trouvaille,  mais  combien 
humble  en  face  des  étonnements  que  l'avenir  nous  ré- 
serve lorsque,  mieux  instruits  du  pourquoi  des  choses  et 
suppléant  par  notre  art  à  la  faiblesse  de  nos  sens,  nous 
pourrons  rivaliser  tant  soit  peu  avec  l'acuité  sensorielle 
de  la  bête. 

Qu'elle  est  enviable,  en  bien  des  cas,  cette  supério-  1 
rite  de  l'animal!  Elle  nous  dit  la  pénurie  de  nos  rensei- 
gnements; elle  nous  affirme  très  médiocre  notre  outil- 
lage impressionnable;  elle  nous  certifie  des  sensations 
étrangères  à  notre  nature;  elle  proclame  des  réalités  qui 
nous  stupéfient,  tant  elles  sont  en  dehors  de  nos  attributs. 

Une  misérable  chenille,  la  Processionnaire  du  pm,  se 
fend  le  dos  en  soupiraux  météorologiques  qui  hument 
le  temps  à  venir,  pressentent  la  bourrasque;  l'oiseau  de 
rapine,  presbyte  inconcevable,  voit  du  haut  des  nues  le 
mulot  tapi  à  terre;  les  chauves-souris  aveuglées  guident 
sans  heurt  leur  essor  à  travers  l'inextricable  labyrinthe 
de  fils  que  leur  tendait  Spallanzani;  dépaysé  à  des  cent 
lieues  de  distance,  le  pigeon  voyageur  regagne  infailli- 
blement son  colombier  à  travers  des  immensités  qu'il 
n'a  jamais  parcourues;  dans  les  limites  de  son  modeste 
coup  d'aile,  une  abeille,  le  Chalicodome,  franchit  égale- 
ment l'inconnu,  accomplit  long  trajet  et  revient  à  boa 
amas  de  cellules 


♦ 


LE    BOLBOCf:T?E  l8l 

Qui  n'a  pas  vu  le  chien  cherchant  la  truffe  ignore  une 
des  plus  belles  prouesses  du  sens  olfactif.  Absorbé  dans 
ses  fonctions,  l'animal  va,  le  nez  au  vent,  le  pas  modéré. 
Il  s'arrête,  interroge  le  sol  d'un  coup  de  narines,  et,  sans 
insister,  gratte  un  peu  de  la  patte.  ((  Ça  y  est,  maître, 
semble-t-il  dire  du  regard;  ça  y  est.  Foi  de  chien,  la 
truffe  est  là.  » 

Et  il  dit  vrai.  Le  maître  fouille  au  point  indiqué.  Si  la 
houlette  s'égare,  le  chien  la  fait  remettre  dans  la  bonne 
direction  en  reniflant  un  peu  au  fond  du  trou.  N'ayez 
crainte  des  pierrailles,  des  racines  rencontrées  :  en  dépit 
des  écrans  et  de  la  profondeur,  le  tubercule  viendra.  Nez 
de  chien  ne  peut  mentir. 

Subtilité  d'odorat,  dit-on.  Je  veux  bien,  si  l'on  entend 
par  là  que  les  fosses  nasales  de  l'animal  sont  l'organe 
percepteur;  mais  la  chose  perçue  est-elle  toujours  une 
simple  odeur  dans  la  vulgaire  acception  du  terme,  un 
effluve  comme  l'entend  notre  propre  impressionnabilité? 
J'aurais  quelques  raisons  d'en  douter.  Racontons  la 
chose. 

A  diverses  reprises,  j'ai  eu  la  bonne  fortune  d'accom- 
pagner un  chien  des  mieux  experts  en  son  métier.  Cer- 
tes il  ne  payait  pas  de  mine,  l'artiste  que  je  désirais  tant 
voir  travailler  :  chien  quelconque,  placide  et  réfléchi, 
disgracieux,  mal  peigné,  non  admissible  aux  intimités 
du  coin  du  feu.  Talent  et  misère  fréquemment  vont  de 
pair. 

Son  maître,  célèbre  rabassier^  du  village,  convaincu 
que  mon  dessein  n'était  pas  de  lui  dérober  ses  secrets  et 
de  lui  faire  un  jour  concurrence,  m'admit  en  sa  compa- 
gnie, gracieuseté  non  prodiguée.  Du  moment  que  je 
n'étais  pas  un  apprenti,  mais  un  simple  curieux  qui  des- 
sinait et  mettait  par  écrit  les  choses  végétales  souter- 
raines, au  lieu  d'apporter  à  la  ville  mon  sachet  de  trou- 

I.  Rabasso  est  le  nom  provençal  de  la  truffe.  D'où  le  terme  de 
rabassier  pour  désigner  un  chercheur  de  truffes. 


l82  MCEURS    DBS    INSECTES 

vailles,  gloire  de  la  dinde  aux  fêtes  de  la  Noôl,  l'excell  eat 
homme  se  prêta  de  son  mieux  à  mes  vues. 

II  fut  convenu  entre  nous  que  le  chien  agirait  à  sa 
guise,  avec  la  récompense  obligatoire  après  chaque  dé 
couverte,  n'importe  laquelle,  un  croûton  de  pain  gros 
comme  l'ongle.  En  tout  point  gratté  de  la  patte  il  serait 
fouillé  et  l'objet  indiqué  serait  extrait  sans  préoccupation 
de  sa  valeur  marchande.  Dans  aucun  cas,  l'expérience 
du  maître  ne  devait  intervenir  pour  détourner  la  bête 
d'un  point  où  la  pratique  des  choses  n'indiquerait  rien 
je  commercial,  car  aux  morceaux  de  choix,  accueillis, 
bien  entendu,  quand  ils  se  présentaient,  mon  relevé  bo- 
tanique préférait  les  misérables  productions  non  admises 
au  marché. 

Ainsi  conduite,  l'herborisation  souterraine  fut  très 
fructueuse-  De  son  nez  perspicace,  le  chien  me  fit  indif- 
féremment récolter  le  gros  et  le  menu,  le  frais  et  le 
pourri,  l'inodore  et  l'odorant,  le  parfumé  et  l'infect. 
J'étais  émerveillé  de  ma  collection,  comprenant  la  ma- 
jeure partie  des  champignons  hypogés  de  mon  voisi- 
nage. 

Quelle  variété  de  structure  et  surtout  de  fumet,  qua- 
lité primordiale  en  cette  question  de  flair!  Il  y  en  a  sans 
rien  autre  d'appréciable  qu'un  vague  relent  fungique, 
qui  partout  se  retrouve,  plus  ou  moins  net.  II  y  en  a  qui 
sentent  la  rave,  le  chou  pourri;  il  y  en  a  de  fétides,  capa- 
bles d'apuantir  l'habitation  du  collectionneur.  Seule  la 
vraie  truffa  possède  l'arôme  cher  aux  gourmets. 

Si  l'odear  comme  nous  l'entendons  est  son  unique 
guide,  comment  fait  le  chien  pour  se  reconnaître  au  mi- 
lieu de  ces  disparates?  Est-il  averti  du  contenu  du  sol 
par  une  ^^manation  générale,  l'efïluve  fungique,  com- 
mune aux  diverses  espèces?  Alors  surgit  question  bien 
embarrassante. 

'''étais  attentif  aux  champignons  ordinaires,  dont 
beaucoup,  encore  invisibles,  annonçaient  leur  prochaine 
sortie  en  crevassant  le  sol.  Or  en  ces  points,  où  mon 


LE    BOLBOCftRE  183 

regard  devinait  le  cryptogame  refoulant  la  terre  sous  la 
poussée  de  son  chapeau,  en  ces  points  où  la  vulgaire 
odeur  fungiquc  était  certainement  très  prononcée,  je  n'ai 
jamais  vu  le  chien  faire  station.  Il  passait  dédaigneux, 
sans  reniflement,  sans  coup  de  patte.  La  chose  cependant 
était  sous  terre,  pareille  de  fumet  à  ce  qu'il  nous  indi- 
quait parfois. 

Je  revins  de  l'école  du  chien  avec  la  conviction  que  le 
nez  dénonciateur  de  la  truffe  a  pour  guide  mieux  que 
l'odeur  telle  que  nous  la  concevons  d'après  nos  aptitudes 
olfactives.  Il  doit  percevoir  en  plus  des  effluves  d'un 
autre  ordre,  pleins  de  mystères  pour  nous,  non  outillés 
en  conséquence.  La  lumière  a  ses  rayons  obscurs,  sans 
effet  sur  notre  rétine,  mais  non  apparemment  sur  toutes. 
Pourquoi  le  domaine  de  l'odorat  n'aurait-il  pas  ses  éma- 
nations clandestines,  inconnues  de  notre  sensibilité  e^ 
perceptibles  avec  une  olfaction  différente. 

Si  le  flair  du  chien  nous  laisse  perplexes  en  ce  sens 
qu'il  nous  est  impossible  de  dire  au  juste,  de  soupçonner 
même  ce  qu'il  perçoit,  du  moins  il  nous  affirme  claire- 
ment quelle  erreur  serait  la  nôtre  si  nous  rapportions 
tout  à  la  mesure  humaine.  Le  monde  des  sensations  est 
bien  plus  vaste  que  ne  le  disent  les  bornes  de  notre  im- 
pressionnabilité.  Faute  d'organes  assez  subtils,  que  de 
faits  nous  échappent  dans  le  jeu  des  forces  naturelles! 

L'inconnu,  champ  inépuisable  où  s'exercera  l'avenir, 
nous  réserve  des  moissons  auprès  desquelles  l'actuel 
connu  est  mesquine  récolte.  Sous  la  faucille  de  la  science 
tomberont  un  jour  des  gerbes  dont  le  grain  paraîtrait 
aujourd'hui  paradoxe  insensé.  Rêveries  scientifiques? 
—  Non  pas,  s'il  vous  plaît,  mais  réalités  indiscutables, 
positives,  affirmées  par  la  bête,  bien  mieux  avantagée 
que  nous  sous  certains  rapports. 

Malgré  sa  longue  pratique  du  métier,  malgré  l'arôme 
du  tubercule  qu'il  cherche,  le  rabassier  ne  peut  deviner 
la  truffe,  qui  mûrit  l'hiver  sous  terre,  à  un  pan  ou  deux 
de  profondeur;  il  lui  faut  le  concours  du  chien  ou  du 


184  MCEURS    DES    INSECTES 

porc,  dont  l'odorat  scrute  les  secrets  du  sol.  Eh  bien,  ces 
secrets,  divers  insectes  les  connaissent,  mieux  encore 
que  nos  deux  auxiliaires.  Pour  découvrir  la  tubéracée 
dont  se  nourrit  leur  famille  de  larves,  ils  possèdent  un 
flair  d'exceptionnelle  perfection. 

De  truffes  extraites  de  terre  gâtées,  peuplées  de  ver- 
mine et  mises  en  cet  état  dans  un  bocal  avec  couche  de 
sable  frais,  j'ai  obtenu  autrefois  d'abord  un  petit  coléo- 
ptère  roux  (Anisotoma  cinnamomea,  Panz.),  puis  divers 
diptères,  parmi  lesquels  un  Sapromyze  qui,  par  son  mol 
essor,  sa  débile  tournure,  rappelle  le  Scatophaga  scyha- 
laria^  la  mouche  à  velours  fauve,  hôte  paisible  de  l'ex- 
crément humain  dans  l'arrière-saison. 

Celle-ci  trouve  sa  truffe  à  la  surface  du  sol,  au  pied 
d'un  mur  ou  d'une  haie,  refuge  habituel  dans  la  campa-  « 
gne;  mais  l'autre,  comment  sait-elle  en  quel  point,  sous  m 
terre,  est  la  sienne,  ou  plutôt  celle  de  ses  vers?  Pénétrer 
là-dedans,  se  mettre  en  recherche  dans  les  profondeurs, 
lui  est  interdit.  Ses  frêles  pattes,  que  fausserait  un  grain 
de  sable  à  remuer;  ses  ailes  d'envergure  encombrante 
dans  un  défilé;  son  costume  hérissé  de  soies,  contraires 
à  la  douce  glissade,  tout  enfin  s'y  oppose.  La  Sapromyze 
doit  déposer  ses  œufs  à  la  surface  même  du  sol,  mais  au 
lieu  précis  qui  recouvre  la  truffe,  car  les  vermisseaux 
périraient  s'ils  devaient  errer  à  l'aventure  jusqu'à  la  ren- 
contre de  leur  provende,  toujours  très  clairsemée. 

La  mouche  rabassière  est  donc  informée  par  l'olfaction 
des  points  favorables  à  ses  desseins  maternels;  elle  a  le 
flair  du  chien  chercheur  de  truffes,  et  mieux  encore  sans 
doute,  car  elle  sait  de  nature,  n'ayant  rien  appris,  et  son 
rival  n'a  reçu  qu'une  éducation  artificielle. 

Suivre  la  Sapromyze  en  campagne  ne  manquerait  pas 
d'intérêt.  Tel  projet  me  paraît  peu  réalisable.  L'insecte 
est  rare,  prestement  s'envole,  se  dérobe  à  la  vue.  L'ob- 
server de  près,  le  suivre  en  ses  recherches,  demanderait 
grande  perte  de  temps  et  une  assiduité  dont  je  ne  me 
sens  pas  capable.  Un  autre  découvreur  de  champignons 


LE    BOLBOCÉRE  185 

hypogés  nous  dédommagera  de  ce  quele  diptère  trds  diffi- 
cilement nous  montrerait. 

C'est  un  gentil  scarabée  noir,  à  ventre  pâle  et  velouté, 
tout  rond,  gros  comme  un  fort  noyau  de  cerise.  La  no- 
menclature officielle  le  nomme  Bolboceras  Gallicus,  iMuls. 
Par  la  friction  du  bout  du  ventre  contre  le  bord  des  ély- 
tres,  il  fait  entendre  un  doux  pépiement  pareil  à  celui 
des  oisillons  lorsque  la  mère  arrive  au  nid  avec  la  bec- 
quée. Le  mâle  a  sur  la  tête  une  gracieuse  corne,  imitée, 
en  petit,  de  celle  du  Copris  espagnol. 

Dupé  par  cette  armure,  j'ai  d'abord  pris  l'insecte 
pour  un  membre  de  la  corporatioo  des  bousiers,  et  je 
l'ai  élevé  comme  tel  en  volière.  Je  lui  ai  servi  les  frian- 
dises stercorales  les  mieu.x  appréciées  de  ses  prétendus 
confrères.  Jamais,  au  grand  jamais,  il  n'a  voulu  y  tou- 
cher. Fi  donc!  de  la  bouse,  à  lui  !  Et  pour  qui  le  prend- 
on!  C'est  bien  autre  chose  que  demande  le  gourmet! 
Il  lui  faut,  non  précisément  la  truffe  de  nos  festins, 
mais  son  équivalent. 

Ce  trait  de  mœurs  ne  m'a  pas  été  connu  sans  patien- 
tes investigations-  A  la  base  méridionale  des  collines  sé- 
rignanaises,  non  loin  du  village,  est  un  bosquet  de  pins 
maritimes  alternant  avec  des  rangées  de  cyprès.  Là, 
vers  la  Toussaint,  après  les  pluies  automnales,  abon- 
dent les  champignons  amis  des  conifères,  en  particu- 
lier le  Lactaire  délicieux,  qui  verdit  aux  points  froissés 
et  pleure  du  sang  quand  on  le  rompt.  Dans  les  journées 
clémentes  de  Tarrière-saison,  c'est  la  promenade  favo- 
rite de  la  maisonnée,  assez  éloignée  pour  exercer  les 
jeunes  jambes,  assez  proche  pour  ne  pas  les  excéder. 

On  y  trouve  de  tout  :  vieux  nids  de  pie,  en  fagots  de 
buissons;  geais  qui  se  chamaillent,  après  avoir  gonflé 
le  jabot  de  glands  sur  les  chênes  du  voisinage  ;  lapins 
qui  tout  à  coup,  la  petite  queue  blanche  retroussée,  dé- 
talent d'une  touffe  de  romarins;  géotrtipes  qui  thésau- 
risent pour  Ihiver  et  amoncellent  leurs  déblais  sur  le 
seuil  du  logis.  Et  puis  le  beau  sable,   doux  à  la  main, 


l86  MCEURS    DES    îNSECTEc 

favorable  au  forage  de  tunnels,  à  la  construction  dci 
baraquements  que  l'on  tapisse  de  mousse  et  que  l'oi 
surmonte  d'un  bout  de  roseau  en  guise  de  cheminée  ; 
les  délicieux  goûters  d'une  pomme  au  son  des  harpes 
éoliennes  qui  doucement  sibilent  entre  les  aiguilles  des 
pins! 

Oui,  pour  les  enfants,  c'est  un  vrai  paradis,  où  l'on  se 
rend  en  récompense  de  la  leçon  bien  sue.  Les  grands  y 
trouvent  aussi  leur  part  de  satisfaction.  En  ce  qui  me 
concerne,  j'y  surveille  depuis  de  longues  années  deux 
insectes  sans  parvenir  à  connaître  leurs  intimes  secrets 
de  famille.  L'un  d'eux  est  le  Minotaure  Typhée,  dont 
le  mâle  porte  sur  le  corselet  trois  épieux  dirigés  en 
pvant.  Les  anciens  auteurs  l'appelaient  le  Phalangiste, 
à  cause  de  son  armure,  comparable  aux  trois  rangées 
de  lances  de  la  phalange  macédonienne. 

C'est  un  robuste,  insoucieux  de  l'hiver.  Toute  la  mau- 
vaise saison,  pour  peu  que  le  temps  s'adoucisse,  il  sort 
discrètement  de  chez  lui,  à  la  tombée  de  la  nuit,  et 
cueille,  dans  l'étroit  voisinage  de  son  terrier,  quelques 
crottins  de  mouton,  olives  de  vieille  date  qu'a  dessé- 
chées le  soleil  de  l'été.  Il  les  empile  en  chapelet  au  fond 
de  son  garde-manger,  ferme  la  porte  et  consomme.  Les 
victuailles  émiettées,  taries  de  leurs  avares  sucs,  il  re- 
monte à  la  surface  et  renouvelle  ses  provisions.  Ainsi 
se  passe  l'hiver,  exempt  de  chômage,  à  moins  que  le 
temps  ne  soit  trop  dur. 

Le  second  de  mes  surveillés  au  bois  de  pins  est  le 
Bolbocère.  Son  terrier,  disséminé  de-çà,  de-là,  pêle- 
mêle  avec  celui  du  Minotaure,  est  aisé  à  reconnaître 
Celui  du  Phalangiste  est  surmonté  d'une  volumineux 
taupinée  dont  les  matériaux  sont  montés  en  cylindre  ce 
la  longueur  du  doigt.  Chacun  de  ces  boudins  est  ui  e 
charge  de  déblais  refoulés  au  dehors  par  le  mineur, 
poussant  de  l'échiné  en  dessous.  L'orifice  est  en  outre 
fermé  toutes  les  fois  que  l'insecte  est  chez  lui,  appro- 
fondissant le  puits  ou  jouissant  en  paix  de  son  avoir. 


LE    BOLBOCÈRB  187 

i  c  gîte  du  Bolbocdre  est  ouvert  et  simplement  en- 
iOuréd'un  bourrelet  de  sable.  Sa  profondeur  est  médio- 
cre un  pan  ou  gudre  plus.  Il  descend  d'aplomb  dans  un 
sol  très  meuble.  Aussi  est-il  aisé  d'en  faire  l'inspection 
si  l'on  a  soin  de  pratiquer  d'abord  en  avant  une  tran- 
chée qui  permet  après  d'abattre  la  paroi  verticale  tran- 
che par  tranche  avec  la  lame  d'un  couteau.  Le  terrier 
apparaît  alors  dans  toute  son  étendue,  de  l'embouchure 
au  fond,  sous  forme  d'un  demi-canal. 

Souvent  la  demeure  violée  ne  renferme  rien.  L'in- 
secte eu  est  parti  de  nuit,  ayant  terminé  là  ses  affai- 
res. 11  est  allé  s'établir  ailleurs.  C'est  un  nomade,  un 
noctambule,  qui,  sans  regret,  quitte  son  domicile  et  à 
peu  de  frais  en  acquiert  un  second.  Souvent  aussi,  au 
fond  du  puits,  se  rencontre  l'insecte,  tantôt  un  mâle, 
tantôt  une  femelle,  et  toujours  isolé.  Les  deux  sexes, 
également  zélés  au  forage  des  terriers,  travaillent  à 
part,  ne  collaborent  pas.  Ce  n'est  pas  ici,  en  effet,  logis 
familial,  nourricerie  de  jeunes;  c'est  manoir  tempo- 
raire, creuse  de  chacun  peur  son  propre  bien-être. 

Parfois  rien  autre  ne  s'y  trouve  que  le  puisatier,  sur- 
pris dans  son  travail  d'excavation;  parfois  enfin  —  et 
le  caj»  n'est  pas  rare  —  l'ermite  de  la  crypte  enlace  de 
ses  pattes  un  petit  champignon  hypogé,  entier  ou  en- 
tamé. Convulsivement  il  le  serre,  ne  veut  s'en  séparer. 
C'est  son  butin,  son  avoir,  sa  fortune.  Des  miettes 
éparpillées  dénotent  que  nous  l'avons  surpris  festoyant. 

Enlevons-lui  sa  pièce.  Nous  reconnaîtrons  une  sorte 
de  bourse  irrégulière,  anfractueuse,  close  de  partout, 
variant  de  la  grosseur  d'un  pois  à  celle  d'une  cerise. 
L'extérieur  en  est  roussâtre,  chagriné  de  fines  verrues; 
l'intérieur  en  est  lisse  et  blanc  Les  spores,  ovoïdes 
et  diaphanes,  sont  contenues,  en  rangées  de  huit,  dans 
de  longs  sachets.  A  ces  caractères  se  reconnaît  une 
production  cryptogamique  souterraine,  voisine  des  truf- 
fes et  dénommée  par  les  botanistes  Hydnocystis  arena- 
rta,  Tul. 


l88  MOEURS    DES    INSECTES 


Le  jour   se   fait  sur  les  mœurs  du  Bolbocdre  et  sur* 


la  cause  de  ses  terriers  si  fréquemment  renouvelés. 
Dans  le  calme  du  crépuscule,  le  trotte-menu  se  met 
en  campagne,  pépie  doucement,  s'encourage  de  sa 
chanson.  Il  explore  le  sol,  l'interroge  sur  son  contenu,  j 
exactement  comme  le  chien  à  la  recherche  de  la  truffe. 
L'olfaction  l'avertit  que  le  morceau  désiré  est  là- 
dessous,  recouvert  de  quelques  pouces  de  sable.  Certain 
du  point  précis  où  gît  la  chose,  il  creuse  tout  droit,  d'a- 
plomb, et  l'atteint  infailliblement.  Tant  que  les  vivres 
durent,  il  ne  sort  plus.  Béatement  il  consomme  au 
fond  du  puits,  insoucieux  de  l'orifice  ouvert  ou  à  peine 
obstrué. 

Lorsque  plus  rien  ne  reste,  il  déménage,  en  quête 
d*une  autre  miche,  qui  sera  l'occasion  d'un  nouveau 
terrier  abandonné  à  son  tour.  Autant  de  champignors 
consommés,  autant  de  demeures,  simples  stations  à 
repas,  buffet  du  pèlerin.  Ainsi  se  passent,  en  liesse  de 
table,  d'un  domicile  à  l'autre,  l'automne  et  le  prin- 
temps, saisons  de  l'Hydnocyste. 

Pour  étudier  de  prés,  chez  moi,  l'insecte  rabassier^ 
il  me  faudrait  petite  provision  de  son  mets  favori.  Le 
chercher  moi-même,  en  fouillant  au  hasard,  serait  peine 
perdue;  le  petit  cryptogame  n'est  pas  si  fréquent  que  jf 
puisse  me  flatter  de  le  rencontrer  sous  ma  houlette  si 
je  n'ai  pas  un  guide.  Le  chercheur  de  truffes  a  besoin 
de  son  chien  ;  mon  indicateur  sera  le  Bolbocére.  Me 
voilà  rabassier  d'un  nouveau  genre.  Je  livre  mon  secret, 
quitte  à  faire  sourire  mon  initiateur  aux  herborisations 
souterraines,  si  jamais  il  apprend  ma  singulière  con- 
currence. 

C'est  en  des  points  restreints,  assez  souvent  par  grou- 
pes, que  viennent  les  champignons  hypogés.  Or,  l'insecte 
a  passé  là  ;  deson  flair  subtil,  il  a  reconnu  l'emplacement 
bon,  car  les  terriers  y  sont  nombreux.  Donc,  fouillons 
au  voisinage  des  trous.  L'indication  est  exacte.  En  quel- 
ques heures,  grâce  aux  pistes  des  Bolbocères,  je  suis  pos- 


LE  BOLBOCÊRB  189 

sesseur  d'une  poignée  d'Hydnocystes.  C'est  la  première 
fois  que  je  récolte  ce  champignon.  Capturons  maintenant 
l'insecte,  ce  qui  ne  présente  aucune  difficulté.  Il  n'y  a 
qu'à  fouiller  les  terriers. 

Le  soir  même  j'expérimente.  Une  ample  terrine  est 
remplie  de  sable  frais,  passé  au  tamis.  A  l'aide  d'une 
baguette  de  la  grosseur  du  doigt,  jepratiquedans  le  sable 
six  puits  verticaux,  de  deux  décimètres  de  profondeur  et 
convenablement  espacés.  Un  Hydnocyste  est  plongé  au 
fond  de  chacun  d'eux;  une  fine  paille  le  surmonte,  pour 
m'indiquer  plus  tard  l'emplacement  précis.  Enfin  les  six 
cavités  sont  comblées  avec  du  sable  tassé.  Sur  cette  sur- 
face bien  égalisée,  partout  la  même,  abstraction  faite 
des  six  pailles,  repères  de  valeur  nulle  pour  l'insecte,  je 
lâche  mes  Bolbocères,  maintenus  captifs  sous  une  cloche 
en  toile  métallique.  Ils  sont  huit. 

D'abord  rien  autre  que  l'ennui  inévitable  après  les 
événements  de  l'exhumation,  du  transport  et  du  parcage 
en  lieux  inconnus.  Mes  dépaysés  cherchent  à  fuir,  esca- 
ladent le  treillis,  se  terrent  tout  au  bord  de  l'enceinte.  La 
nuit  vient  et  le  calme  se  fait.  Deux  heures  plus  tard,  je 
les  visite  une  dernière  fois.  Trois  sont  toujours  terrés 
sous  un  mince  rideau  de  sable.  Les  cinq  autres  ont 
creusé  chacun  un  puits  vertical  au  pied  même  des  pailles 
qui  m'indiquent  la  place  des  champignons  enfouis.  Le 
lendemain, lasixième  paille  a  son  puitscommelesautres. 

C'est  le  moment  de  voir  ce  qui  se  passe  là-bas.  Le  sa- 
ble est  méthodiquement  enlevé  par  tranches  verticales. 
Au  fond  de  chacun  des  terriersestun  Bolbocère,  entrain 
de  manger  sa  truffe,  l'Hydnocyste. 

Répétons  l'épreuve  avec  les  vivres  entamés.  Même 
résultat.  En  une  brève  séance  nocturne,  la  friandise  est 
devinéesous  terre  et  atteinte  au  moyen  d'une  galerie  qui 
descend  d'aplomb  au  point  où  gît  la  pièce.  Nulle  hési- 
tation, nulle  fouille  d'essai,  dirigée  par  à  peu  près.  Ainsi 
l'aflirme  la  surface  du  sol,  partout  telle  que  je  l'avais 
laissée  eu  l'égalisant.   Dirigé  par  la  vue,  l'insecte  n'irait 


igO  MŒURS    DBS    INSECTES 

pas  plus  droit  à  l'objet  convoité;  il  fouille  toujours  au 
pied  des  pailles,  mesrepèies.  Dans  ses  recherches  àcoups 
de  narines,  le  chien  flairant  les  truffes  atteint  à  peine 
ce  degré  de  précision. 

L'Hydnocyste  possède-t-il  donc  odeur  vive,  qui  puisse 
donner  avis  si  formels  au  flair  de  son  consommateur  > 
Nullement.  Pour  notre  odorat,  c'est  chose  neutre,  dé- 
pourvue de  tout  caractère  olfactivement  appréciable.  Un 
menu  caillou,  extrait  du  sol,  nous  impressionnerait  tout 
autant  avec  son  vague  relent  de  terre  fraîche.  Comme 
révélateur  des  produits  fungiques  hypogés,  le  Bolbo- 
cdre  est  ici  l'émule  du  chien.  Il  lui  serait  même  supérieur 
s'il  généralisait.  Mais  c'est  un  spécialiste  étroit  :  il  ne 
connaît  que  l'Hydnocyste.  Rien  autre,  que  je  sache,  ne 
lui  agrée,  ne  l'invite  à  fouillera 

L'un  et  l'autre  scrutent  le  sous-sol  de  très  près,  à  fleur 
de  terre;  et  l'objet  cherché  est  à  médiocre  profondeur. 
Avec  quelque  peu  d'éloignement,  ni  le  chien  ni  l'insecte 
ne  percevraient  des  effluv  b  aussi  subtils,  pas  même  le 
fumet  de  la  truffe.  Pour  impressionner  àgrande  distance, 
sont  nécessaires  des  odeurs  fortes,  capables  d'être  per- 
çues de  notre  grossière  olfaction.  Alors  de  tous  côtés 
accourent,  venus  de  loin,  les  exploiteurs  de  la  chose 
odorante. 

Si  mes  études  ont  besoin  de  disséqueurs  de  cadavres, 
j'expose  une  taupe  morte  au  soleil,  en  un  coin  reculé  de 
l'enclos.  Dès  que  la  bête  se  ballonne,  gonflée  par  les  gaz 
de  la  putréfaction,  et  que  la  fourrure  commence  à  se 
détacher  de  la  peau  verdie,  surviennenten  nombre  Silphes 
et  Dermestes,  Escarbots  et  Nécrophores,  dont  on  ne 
trouverait  pas  un  seul  dans  le  jardin  ou  même  dans  le 
voisinage  sans  intervention  de  pareil  appât. 

Ils  ont  été  avertis  par  l'olfaction,  bien  loin  à  la  ronde, 
lorsque  moi-même  je  suis  à  l'abri  de  la  puanteur  en  me 

I.  Depuis  que  ces  lignes  sont  écrites,  jel'ai  trouvé  consommant  une 
vraie  tubéracée,  le  Tuber  Requienii  Tul.,  de  la  grosseur  d'une 
cerise. 


LE    BOLBOCÈRB  IQI 

reculant  de  quelques  pas.  En  comparaison  de  leur  odorat, 
iemien  est  misère;  maisenfin,  pour  moi  comme  pour  eux, 
il  y  a  réellement  ici  ce  que  notre  langage  appelle  odeur. 

J'obtiens  mieux  encore  avec  la  fleur  de  l'Arum  serpen- 
taire [Arujn  dracwiculus)  ^  si  étrange  par  sa  forme  et  son 
incomparable  infection.  Figurons-nous  une  ample  lame 
lancéolée,  d'un  pourpre  vineux,  longue  d'une  coudée,  qui 
inférieurement  se  convolute  en  une  bourse  ovoïde  de  la 
grosseur  d'un  œuf  de  poule.  Par  Torifice  de  cette  sacoche 
s'élève  du  fondunecolonne  centrale,  longue  massue  d'un 
vert  livide,  entourée  à  la  base  de  deux  bracelets,  le  pre- 
mier d'ovaires,  le  second  d'étamines.  Telle  est  sommai- 
rement la  fleur  ou  plutôt  l'inflorescence  de  l'Arum  ser- 
pentaire. 

Durant  une  paire  de  jours,  il  s'en  exhale  épouvantable 
odeur  de  charogne,  comme  n'en  donnerait  pas  le  voisi- 
nage de  quelque  chien  pourri.  Au  gros  de  la  chaleur  et 
sous  le  vent,  c'est  odieux,  intolérable.  Bravons  l'atmo- 
sphère apuantie,  approchons-nous,  et  nous  verrons  cu- 
rieux spectacle. 

Avertis  par  l'infection,  qui  au  loin  se  propage,  accou- 
rent au  vol  divers  insectes  charcutiers  de  petits  cadavres, 
crapauds,  couleuvres  et  lézards,  hérissons,  taupes  et 
mulots,  que  le  paysan  rencontre  sous  sa  bêche  et  rejette 
éventrés  sur  le  sentier.  Ils  s'abattent  sur  la  grande  feuille 
qui,  teintée  de  pourpre  livide,  produit  l'effet  d'un  lam- 
beau de  chair  faisandée  ;  ils  trépignent,  grisés  par  la  sen- 
teur cadavérique,  leur  délice;  ils  roulent  sur  la  déclivité 
et  s'engouffrent  dans  la  bourse.  En  quelques  heures  d'un 
soleil  vif,  le  récipient  est  plem. 

Regardons  là-dedans,  par  l'étroite  embouchure.  Nulle 
part  ailleurs  ne  se  verrait  telle  cohue.  C'est  une  délirante 
mêlée  d'échinés  et  de  ventres,  d'élytres  et  de  pattes,  qui 
grouille,  roule  sur  elle-même  avec  des  grincements  d'ar- 
ticulations accrochées,  se  soulève  et  s'affaisse,  remonte 
et  replonge,  mise  en  branle  par  un  continuel  remous. 
C'est uncbaccha.nalc, u n  a:cès ^réaéraldQcieliriumiremens. 


i93  MOEURS    DES    INSEC'IES 

Quelques-uns,  rares  encore,  émergent  de  la  masse. 
Par  le  mât  central  ou  la  paroi  de  l'enceinte,  ils  grimpent 
au  goulot.  Vont-ils  prendre  l'essor  et  fuir?  Point.  Sur  le 
seuil  du  gouffre,  presque  libres,  ils  se  laissent  choir  dans 
le  tourbillon,  ressaisis  d'ivresse.  L'appât  est  irrésistible. 
Nul  n'abandonnera  l'assemblée  que  le  soir,  ou  même  le 
lendemain,  lorsque  se  seront  dissipées  les  fumées  capi- 
teuses. Alors  les  emmêlés  se  dégagent  de  leurs  mu- 
tuelles étreintes,  et  lentement,  comme  à  regret,  quittent 
les  lieux,  s'envolent.  Au  fond  de  la  diabolique  bourse 
reste  un  amas  de  morts  et  de  mourants,  de  pattes  arra- 
chées etd'élytres  disjointes,  suites  inévitables  de  la  fré- 
nétique orgie.  Bientôt  vont  venir  cloportes,  forficules  et 
fourmis,  qui  feront  curée  des  trépassés. 

Que  faisaient-ils  1??  Etaient-ils  prisonniers  delà  fleur, 
convertie  en  un  traquenard  qui  permet  l'entrée  et  em- 
pêche la  sortie  au  mt^yen  d'une  palissade  de  cils  conver- 
gents? Non,  ils  n'étaient  pas  prisonniers;  ils  avaient 
toute  liberté  de  s'en  aller,  comme  le  témoigne  l'exode 
final,  qui  se  fait  sans  entrave  aucune.  Dupes  d'une  sen- 
teur fallacieuse,  travaillaient-ils  à  l'établissement  des 
œuis  comme  ils  l'auraient  fait  sous  le  couvert  d'un  ca- 
davre? Pas  davantage.  Dans  la  bourse  du  serpentaire, 
nulle  trace  de  ponte.  Ils  étaient  venus,  convoqués  par 
un  fumet  de  bête  crevée,  leur  suprême  délice;  la  griserie 
cadavérique  les  avait  saisis,  et  ils  tournoyaient  affolés  en 
un  festival  de  croque-mort? 

Au  plus  fort  de  la  bacchanale,  je  veux  me  rendref 
compte  du  nombre  des  accourus.  J'éventre  la  sacoche" 
florale  et  je  transverse  son  contenu  dans  un  flacon.  Tout 
ivres  qu'ils  sont,  beaucoup  m'échapperaient  pendant  le 
recensement,  que  je  désire  exact.  Quelques  gouttes  de 
sulfure  de  carbone  immobilisent  la  cohue.  Alors  le  dé- 
nombrement constate  au  delà  de  quatre  cents.  Telle  était 
la  houle  vivante  que  je  regardais  grouiller  tantôt  dans  la 
bourse  du  serpentaire. 

Deux  genres,  Dermeste  et  Saprin,  l'un  et  l'autre  fer- 


m 


LE    BOLBOCÈRE  I93 

•/ents  exploiteurs  printaniers  des  détritus  cadavériques, 
à  eux  seuls  composent  la  mêlée. 

Mou  ami  Bull,  de  son  vivant  honnête  chien  s'il  en  fût, 
entre  bien  d'autres  travers  avait  celui-ci  :  rencontrant 
dans  la  poudre  des  chemins  une  aride  relique  de  taupe, 
aplatie  sous  le  talon  des  passants,  momifiée  par  les  coups 
de  soleil,  il  y  glissait  délicieusement  du  bout  du  nez  à  la 
queue;  il  s'y  frottait,  s'y  refrottait,  secoué  de  spasmes 
nerveux,  sur  un  flanc  puis  sur  Tautre,  à  multiples  repri- 
ses. C'était  son  sachet  de  musc,  son  flacon  d'eau  de  Co- 
logne. Parfumé  à  son  gré,  il  se  relevait,  se  secouait,  et 
le  voilà  parti,  tout  heureux  de  son  cosmétique.  N'en  mé- 
disons pas,  et  surtout  n'en  discutons  pas.  Tous  les  goûts 
sont  de  ce  monde. 

Pourquoi,  parmi  les  insectes  amateurs  de  l'arôme  des 
morts,  certains  n'auraient-ils  pas  semblables  usages? 
Dermestes  et  Saprins  viennent  au  serpentaire;  l'entière 
journée  ils  y  grouillent  en  cohue,  quoique  libres  de  s'en 
aller;  de  nombreux  y  périssent  dans  le  tumulte  de  l'or- 
gie. Ce  qui  les  retient,  ce  n'est  pas  grasse  provende,  car 
la  fleur  ne  leur  fournit  rien  à  manger  ;  ce  n'est  pas  affaire 
de  ponte,  car  ils  se  gardent  bien  d'établir  leurs  vers  en 
ce  lieu  de  famine.  Que  font-ils  là,  ces  frénétiques?  Appa- 
remment ils  s'y  grisent  de  fétidité,  comme  le  faisait  Bull 
sur  la  carcasse  d'une  taupe. 

Et  cette  griserie  de  l'odorat  les  attire  de  tous  les  envi- 
rons, de  bien  loin  peut-être,  on  ne  sait  au  juste.  De 
même  les  Nécrophores,  en  quête  d'un  établissement  de 
famille,  accourent  de  la  campagne  à  mes  pourrissoirs. 
Les  uns  et  les  autres  sont  informés  par  un  fumet  puis- 
sant, qui  nous  offense  nous-mêmes  à  des  cent  pas, 
plonge  avant  et  les  délecte  à  des  distances  où  cesse  le 
pouvoir  de  notre  olfaction. 

L'Hydnocyste,  régal  du  Bolbocère,  n'a  rien  de  ces  bru- 
talcs  émanations,  capables  de  se  diffuser  dans  l'espace; 
il  est  inodore,  du  moins  pour  nous.  L'insecte  qui  le 
cherche  n'arrive  pas  de  loin,  il  habite  les  lieux  mêmes 

13 


194  MCEURS    DES    INSECTES 

OÙ  gît  le  cryptogame.  Si  faibles  que  soient  les  effluves 
du  morceau  souterrain,  le  gourmet  investigateur,  outillé 
en  conséquence,  a  toute  facilité  de  les  percevoir  :  il 
opère  de  très  près,  au  ras  du  sol.  Le  chien  est  dans  le 
même  cas  :  il  va  scrutant,  le  nez  à  terre.  Et  puis  la  vraie 
truffe,  pièce  essentielle  des  recherches,  possède  un  aromc 
des  mieux  prononcés. 

Mais  que  dire  du  Grand-Paon  et  du  Minime  à 
bande,  venant  à  la  femelle,  éclosc  en  captivité?  Ils 
accourent  des  confins  de  l'horizon.  Que  perçoivent-ils 
à  cette  distance?  Est-ce  vraiment  une  odeur  comme 
l'entend  notre  physiologie?  Je  ne  peux  me  résoudre  à  le 
croire.  | 

Le  chien  sent  la  truffe  en  reniflant  à  terre,  tout  prCs  f 
du  tubercule;  il  retrouve  son  maître  à  de  grandes  dis- 
tances en  interrogeant  du  flair  les  pistes  laissées.  Mais 
à  des  cent  pas,  à  des  kilomètres  d'éloignement,  la  truffe 
lui  est-elle  révélée?  en  complète  absence  de  piste,  le 
maître  est-il  rejoint?  Non,  certes.  Avec  toute  sa  subtilité 
d'odorat,  le  chien  est  incapable  de  pareille  prouesse, 
réalisée  cependant  par  le  papillon,  que  ne  trouble  ni  la 
distance  ni  le  défaut  de  traces  laissées  dehors  par  la 
femelle  éclose  sur  ma  table. 

Il  est  admis  que  l'odeur,  la  vulgaire  odeur,  celle  qui 
affecte  notre  olfaction,  consiste  en  molécules  émanées 
du  corps  odorant.  La  matière  odorante  se  dissout  et  se 
diffuse  dans  l'air  en  lui  communiquant  son  arôme,  de 
même  que  le  sucre  se  dissout  et  se  diffuse  dans  l'eau  en 
lui  communiquant  sa  douceur.  Odeur  et  saveur  se  pal- 
pent en  quelque  sorte;  de  part  et  d'autre  il  y  a  contact 
entre  les  particules  matérielles  impressionnantes  et  les 
papilles  sensibles  impressionnées. 

Que  l'arum  serpentaire  élabore  violente  essence  dont 
l'air  s'imprègne  et  s'apuantit  à  la  ronde,  jusque-là  rien 
de  plus  simple,  de  plus  lucide.  Ainsi  sont  renseignés  par 
la  diffusion  moléculaire  les  Dermestes  et  les  Saprins, 
passionnés  de  scnieuis  cadavériques.  De  même  du  cra- 


LE  BOLBOCÈRB  I95 

paud  faisandé  se  dégagent  et  se  disséminent  au  loin  les 
atomes  infects,  joie  du  Nécrophore. 

Mais  de  la  femelle  Bombyx  ou  Grand-Paon,  que  se 
dégage-t-il  matériellement  >  Rien  d'après  notre  odorat. 
Et  ce  rien,  lorsque  les  mâles  accourent,  devrait  saturer 
de  ses  molécules  un  orbe  immense  de  quelques  kilomè- 
tres de  rayon!  Ce  que  ne  peut  faire  l'atroce  puanteur  du 
serpentaire,  l'inodore  maintenant  le  ferait  !  Si  divisible 
que  soit  la  matière,  l'esprit  se  refuse  à  telles  conclu- 
sions. Ce  serait  rougir  un  lac  avec  un  grain  de  carmin, 
combler  l'immense  avec  zéro. 

Autre  raison.  Dans  mon  cabinet,  saturé  au  préalable 
d'odeurs  puissantes,  qui  devraient  dominer,  annihiler 
des  etïluves  délicats  entre  tous,  les  papillons  mâles  ar- 
rivent sans  le  moindre  indice  de  trouble. 

Un  son  intense  étouffe  la  faible  note,  l'empêche  d'ê- 
tre entendue;  une  vive  lumière  éclipse  la  faible  lumino- 
sité. Ce  sont  des  ondes  de  même  nature.  Mais  le  fracas 
du  tonnerre  ne  peut  faire  pâlir  le  moindre  jet  lumineux; 
comme  aussi  la  gloire  éblouissante  du  soleil  ne  peut 
étouffer  le  moindre  son.  De  nature  différente,  lumière 
et  son  ne  s'influencent  cas. 

L'expérience  avec  l'aspic,  la  naphtaline  et  autres  sem- 
blerait donc  dire  que  l'odeur  reconnaît  deux  genèses.  A 
l'émission  substituons  l'ondulation,  et  le  problème  du 
Grand-Paon  s'explique-  Sans  rien  perdre  de  sa  subs- 
tance, un  point  lumineux  ébranle  l'éther  de  ses  vibra- 
tions et  remplit  de  lueur  un  orbe  d'ampleur  indéfinie. 
A  peu  près  ainsi  doit  fonctionner  le  flux  avertisseur  de 
la  mère  Bombyx.  Il  n'émet  pas  des  molécules;  il  vibre, 
il  ébranle  des  ondes  capables  de  se  propager  à  des  dis- 
tan  :es  incompatibles  avec  une  réelle  diffusion  de  la 
matière. 

En  son  ensemble,  l'olfaction  aurait  ainsi  deux  domai- 
nes :  celui  des  particules  dissoutes  dans  l'air  et  celui  des 
ondes  éthérées.  Le  premier  seul  nous  est  connu.  11  ap- 
partient égaieaicnt  à  i'iuûccic.  C'est  lui  qui  renseigne 


IQÔ  MCEURS    DBS    INSBCTBS 

le  Saprin  sur  les  fétidités  du  serpentaire,  le  Silphe  et  le 
Nécrophore  sur  les  puanteurs  de  la  taupe. 

Le  second,  bien  supérieur  en  portée  dans  l'espace, 
nous  échappe  complètement,  faute  de  l'outillage  senso- 
riel nécessaire.  Le  Grand-Paon  et  le  Minime  le  connais- 
sent au  moment  des  fêtes  nuptiales.  Bien  d'autres 
doivent  y  participer  à  des  degrés  divers,  suivant  les 
exigences  de  leur  genre  de  vie. 

Comme  la  lumière,  l'odeur  a  ses  rayons  X.  Que  la 
science,  instruite  par  la  bête,  nous  dote  un  jour  du  ra- 
diographe  des  odeurs,  et  ce  nez  artificiel  nous  ouvrira 
tout  un  monde  de  merveilles. 


XVII 

LE    BALANIN     ÉLÉPHANT 

Certaines  de  nos  machines  ont  des  organes  bizarres 
qui,  vus  au  repos,  restent  inexplicables.  Attendons  la 
mise  en  branle,  et  l'appareil  hàtéroclite,  mordant  ses 
engrenages,  ouvrant,  rentcrmant  ses  tringles  articulées, 
nous  révélera  combinaison  ingénieuse  où  tout  est 
savamment  disposé  en  prévision  des  effets  à  obtenir. 
Tel  est  le  cas  de  divers  Charançons,  notamment  des 
Balanins,  préposés,  comme  leur  nom  l'indique,  à 
l'exploitation  des  glands,  des  noisettes  et  autres  fruits 
analogues. 

Le  plus  remarquable  de  ma  région  est  le  Balanin 
éléphant  (Balanïnus  elephas^  Sch.).  Est-il  bien  dénommé, 
celui-là!  comme  son  nom  fait  image!  Ah!  la  caricatu- 
rale bête,  avec  son  extravagant  calumet!  C'est  menu 
autant  qu'un  crin,  roux,  presque  rectiligne  et  d'une 
longueur  telle  que  pour  ne  pas  broncher,  entravé  par 
son  instrument,  l'insecte  est  obligé  de  le  porter  tendu, 
ainsi  qu'une  lance  à  l'arrêt.  Que  fait-il  de  ce  pal  déme- 
suré, de  ce  nez  ridicule? 

Ici,  j'en  vois  qui  haussent  les  *paules.  Si  l'unique  but 
de  la  vie  est,  en  effet,  de  gagner  de  l'argent  par  des 
moyens  quelconques,  avouables  ou  non,  de  pareilles 
questions  sont  insensées. 

Heureusement  d'autres  se  trouvent  aux  yeux  de  qui 
rien  n'est  petit  dans  le  majestueux  problème  des  choses. 
Ils  savent  de  quelle  humble  pâte  se  pétrit  le  pain  de 
l'idée,  non  moins  nécessaire  que  celui  de  la  moisson; 


rçS  MŒURS    DES    INSECTES 

ils  savent  que  laboureurs  et  questionneurs  nourrissent 
le  monde  avec  des  miettes  accumulées. 

Laissons  prendre  en  pitié  la  demande  et  continuons. 
Sans  le  voir  à  l'œuvre,  on  soupçonne  déjà  dans  le  bec 
paradoxal  du  Balanin  un  foret  analogue  à  ceux  dont 
nous  faisons  usage  pour  trouer  les  corps  les  plus  durs. 
Deux  pointes  de  diamant,  les  mandibules,  en  forment 
l'armature  terminale.  A  l'exemple  dcsLarins,  mais  dans 
des  conditions  plus  difficultueuses,  le  Curculionide  sait 
s'en  servir  pour  préparer  les  voies  à  l'installation  de 
l'œuf- 

Mais,  si  fondéqu'il  soit,  le  soupçon  n'est  pas  certitude. 
Je  ne  connaîtrai  le  secret  qu'en  assistant  au  travail. 

Le  hasard,  serviteur  de  qui  patiemment  le  sollicite, 
me  vaut  dans  la  première  quinzaine  d'octobre  la  ren- 
contre du  Balanin  à  l'ouvrage.  Ma  surprise  est  grande, 
car,  à  cette  époque  tardive,  a  pris  fin,  en  général,  toute 
industrieuse  activité.  Aux  premiers  froids,  la  saison 
cntomologique  est  close. 

il  fait  précisément  aujourd'hui  un  temps  sauvage  ;  ia 
bise  hurle,  glaciale,  gerçant  les  lèvres.  Il  faut  avoir  foi 
robuste  pour  aller,  en  pareille  journée,  inspecter  les 
broussailles.  Cependant,  si  le  Charançon  à  long  tube 
exploite  les  glands,  comme  j'en  ai  Tidée,  le  moment 
presse  de  s'informer.  Les  glands,  verts  encore,  ont  ac- 
quis toute  leur  grosseur.  Dans  deux  ou  trois  semaines, 
ils  auront  le  brun  marron  de  la  maturité  parfaite,  bien- 
tôt suivie  de  la  chute. 

Ma  folle  tournée  me  vaut  un  succès.  Sur  les  chênes 
verts,  je  surprends  un  Balanin,  la  trompe  à  demi  enga- 
gée dans  un  gland.  L'observer  avec  les  soins  requis 
n'est  pas  possible  au  milieu  des  secousses  du  branchage 
battu  parle  mistral.  Je  détache  le  rameau  et  le  couche 
doucement  à  terre.  L'insecte  ne  prend  pas  garde  au  dé- 
ménagement, il  continue  sa  besogne.  Je  m'accroupis  à 
côté,  a'jrité  de  la  tourmente  derrière  une  touffe  du  taillis, 
et  je  regarde  faire. 


LB    BALANIN    ÉLÉPHANT  IQQ 

Chaussé  de  sandales  adhésives  qui  lui  permettront  plus 
tard,  dans  mes  appareils,  d'escalader  avec  prestesse  une 
lame  verticale  de  verre,  le  Balanin  est  solidement  fixé 
sur  la  courbure  lisse  et  déclive  du  gland.  Il  travaille  de 
son  vilebrequin.  Avec  lenteur  et  gaucherie,  il  se  déplace 
autour  de  son  pal  implanté;  il  décrit  une  demi-circonfé- 
rence dont  le  centre  est  le  point  de  forage,  puis  revient 
sur  ses  pas,  décrit  une  demi-circonférence  inverse.  Et 
cela  se  répète  à  nombreuses  reprises.  Ainsi  faisons- 
nous  lorsque,  d'un  mouvement  alternatif  du  poignet,  nous 
pratiquons  un  trou  dans  le  bois  avec  un  poinçon. 

Petit  à  petit,  le  rostre  plonge.  Au  bout  d'une  heure, 
il  a  disparu  en  entier.  Suit  un  court  repos.  Enfin  l'ins- 
trument est  retiré.  Que  va-t-il  advenir)  Rien  autre  pour 
cette  fois.  Le  Balanin  abandonne  son  puits,  gravement 
se  retire;  il  se  blottit  parmi  les  feuilles  mortes.  Pour  au- 
jourd'hui, je  n'en  apprendrai  pas  davantage. 

Mais  l'éveil  est  donné.  En  des  journées  calmes,  plus 
favorables  à  la  chasse,  je  reviens  sur  les  lieux,  et  je 
possède  bientôt  de  quoi  peupler  mes  volières.  Prévoyant 
de  sérieuses  difficultés  en  raison  de  la  lenteur  du  travail, 
je  préfère  l'étude  à  domicile,  avec  le  loisir  indéfini  du 
chez  soi. 

La  précaution  s'est  trouvée  excellente.  Si  j'avais  voulu 
continuer  comme  j'avais  débuté,  et  observer  dans  la  li- 
berté des  bois  les  manœuvres  du  Balanin,  jamais,  en  me 
supposant  même  bien  servi  par  les  trouvailles,  je  n'aurais 
eu  la  patience  de  suivre  jusqu'au  bout  le  choix  du  gland, 
le  forage  et  la  ponte,  tant  l'insecte  est  méticuleux  et 
lent  en  ses  affaires.  On  en  jugera  tout  à  l'heure. 

Trois  espèces  de  chênes  composent  les  taillis  hantés 
par  mon  Curculionide  :  le  chêne  vert  et  le  chêne  pubes- 
cent,  qui  deviendraient  de  beaux  arbres  si  le  bûcheron 
leur  en  donnait  le  temps;  enfin  le  chêne  kermès,  misé- 
rable breussaillc.  Le  premier,  le  plus  abondant  des  trois, 
est  le  préféré  du  Balanin.  Les  glands  en  sont  fermes,  al- 
longés, de  volume  moyen,  avec  cupule  à  faibles  rugO' 


200  MŒURS    DES    INSECTES 

sitàs.  Ceux  du  chêne  pubescent  sont  en  général  mal 
venus,  courts,  flétris  de  rides  et  sujets  à  chute  préma- 
turée. L'aridité  des  collines  sérignanaises  leur  est  défavo- 
rable. Aussi  ne  sont-ils  acceptés  du  Charançon  que  faute 
de  mieux. 

Le  kermès,  arbuste  nain,  chône  dérisoire  franchi 
d'une  enjambée,  fait  contraste  à  son  humilité  par  le  luxe 
de  ses  glands,  qui  se  gonflent  en  g.'os  ovoïdes,  et  se  hé- 
rissent d'âpres  écailles  sur  la  cupule.  L-e  Balanin  n'a  pas 
de  meilleur  établissement.  C'est  robuste  demeure  et  co- 
pieux magasin. 

Quelques  rameaux  des  trois  chênes,  bien  munis  de 
glands,  sont  disposés  sous  le  dôme  de  mes  volières  en 
toile  métallique',  et  plongés  par  le  bout  dans  un  verre 
d'eau  qui  marntiendra  la  fraîcheur.  Des  couples,  en 
nombre  convenable,  y  sont  installés;  enfin  les  appareils 
prennent  place  sur  les  fenêtres  de  mon  cabinet,  en  plein 
soleil  la  majeure  partie  du  jour.  Armons  nous  mainte- 
nant de  patience  et  surveillons  à  toute  heure.  Nous 
serons  dédommagés.  L'exploitation  du  ?land  mérite 
d'être  vue. 

Les  choses  ne  traînent  pas  trop  en  longueur.  Le  sur- 
lendemain de  ces  préparatifs,  j'arrive  au  moment  précis 
où  la  besogne  commence.  La  mère,  plus  forte  de  taille 
que  le  mâle  et  plus  longuement  outillée  en  vilebrequin, 
inspecte  son  gland  en  vue  de  la  ponte  sans  doute. 

Elle  le  parcourt  pas  à  pas,  de  la  pointe  à  la  queue,  en 
dessus,  en  dessous.  Sur  la  cupule  rugueuse  la  marche 
est  aisée  ;  elle  serait  impraticable  sur  le  reste  de  la  sur- 
face si  la  plante  des  pieds  n'était  chaussée  de  patins 
adhésifs,  de  semelles  en  brosse  qui  donnent  équilibre  en 
toute  position.  Sans  broncher  le  moins  du  monde,  Tin- 
secte  déambule  donc,  avec  la  même  aisance,  en  haut,  en  i 
bas  et  sur  les  côtés  de  son  glissant  appui. 

Le  choix  est  fait;  le  gland  est  reconnu  de  bonne  qualité. 
11  s'agit  d'y  pratiquer  le  trou  de  sonde.  Le  pal,  à  cause 
de  sa   longueur  excessive,   est  de    manœuvre  pénible 


LE    BALANIN    ÉLÉPHANT  301 

Pour  obtenir  le  meilleur  effet  mécanique,  il  faut  dresser 
l'instrument  suivant  la  normale  à  la  convexité  de  la 
pièce,  et  ramener  sous  l'ouvrier  l'encombrant  outil  qui, 
hors  des  heures  du  travail,  se  porte  en  avant. 

A  cet  effet,  l'animal  se  guindé  sur  les  pattes  d'arrière, 
se  dresse  sur  le  trépied  du  bout  des  élytres  et  des 
tarses  postérieurs.  Rien  de  bizarce  comme  l'étrange 
sondeur,  debout  et  ramenant  vers  lui  sa  flambergc 
nasale. 

Ça  y  est  :  le  pal  est  dressé  d'aplomb.  Le  forage  com- 
mence. La  méthode  est  celle  que  j'ai  vue  en  usage  dans 
le  bois,  le  jour  de  la  forte  bise.  Très  lentement  liosecte 
vire,  de  droite  à  gauche,  puis  de  gauche  à  droite  tour 
à  tour.  Sa  percerette  n'est  pas  une  lame  spirale  de  tire- 
bouchon  qui  s'enfonce  par  leffet  d'un  mouvement  rota- 
toirc  toujours  de  même  sens;  c'est  un  trocart  qui  pro- 
gresse par  morsures,  par  érosion  alternative  dans  un 
sens  et  dans  l'autre. 

Avant  de  continuer,  donnons  place  à  un  fait  accidentel, 
trop  frappant  pour  être  négligé.  A  diverses  reprises,  il 
m'arrive  de  trouver  l'insecte  mort  sur  son  chantier.  Le 
défunt  est  dans  une  pose  étrange,  qui  prêterait  à  rire  si 
la  mort  n'était  toujours  événement  grave,  surtout  quand 
elle  survient,  brusque,  en  plem  travail. 

Le  pal  sondeur  est  implanté  dans  le  gland  juste  par 
son  extrémité;  l'ouvrage  commençait.  Au  sommet  de  ce 
pal,  mortel  poteau,  le  Balanin  est  suspendu  en  l'air,  à 
angle  droit,  loin  des  surfaces  d'appui.  11  est  sec,  trépassé 
depuis  je  ne  sais  com.bien  de  jours.  Les  pattes  sont  rigides 
et  contractées  sous  le  ventre.  En  leur  supposant  la  sou- 
plesse et  l'extension  qu'elles  avaient  à  l'état  de  vie,  elles 
ne  pourraient,  de  bien  s'en  faut,  atteindre  l'appui  du 
gland.  Qu'est-il  donc  survenu,  capable  d'empaler  le 
malheureux,  ainsi  qu'un  insecte  de  nos  collections  qu'on 
l'aviserait  d'épingler  par  la   tête> 

Il  est  survenu  un  accident  d'atelier.  A  cause  de  la 
longueur  de  sa  percerette,  le  Balanin  commence  en  tra- 


/ 


J03  MOEURS    DES    ÏNSECTES 

vaillant  debout,  dressé  sur  les  pattes  postérieures.  Ad- 
mettons une  glissade,  une  fausse  manœuvre  des  deux 
grappins  d'adhésion,  et  le  maladroit  à  l'instant  perd 
terre,  entraîné  par  l'élasticité  de  la  sonde  qu'il  a  fallu 
forcer  un  peu  et  fléchir  au  début.  Ainsi  porté  à  distance 
de  sa  base,  le  suspendu  vainement  se  démène  en  l'air; 
nulle  part,  ses  tarses,  harpons  de  salut,  ne  trouvent  à 
griffer.  Il  succombe  exténué  au  bout  de  son  pal,  faute 
d'appui  pour  se  dégager.  Comme  les  ouvriers  de  nos 
usines,  leBalanin  éléphant  est  parfois,  lui  aussi,  victime 
de  sa  mécanique.  Souhaitons-lui  bonne  chance,  sandales 
fermes,  attentives  aux  glissades,  et  poursuivons. 

Cette  fois,  la  mécanique  marche  à  souhait,  mais  avec 
telle  lenteur  que  la  descente  du  pal,  amplifiée  par  la 
loupe,  ne  peut  être  reconnue.  Et  l'insecte  vire  toujours, 
se  repose,  reprend.  Une  heure,  deux  heures  se  passent, 
énervantes  d'attention  soutenue,  car  je  tiens  à  voir  la 
manœuvre  à  l'instant  précis  où  le  Balanin  retirera  la 
sonde,  se  retournera  et  logera  son  œuf  à  l'embouchu-c 
du  puits.  C'est  du  moins  ainsi  que  je  prévois  les  évé- 
nements. 

Deux  heures  s'écoulent,  épuisent  ma  patience.  Je  me 
concerte  avec  la  maisonnée.  A  tour  de  rôle,  trois  d'en- 
tre nous,  se  relayant,  surveilleront  sans  interruption 
l'obstinée  bête  dont  il  me  faut,  coûte  que  coûte,  le  secret. 

Bien  m'en  prit  de  faire  appel  à  des  auxiliaires,  me 
prêtant  leurs  yeux  et  leur  attention.  Au  bout  de  hun 
heures,  huit  interminables  heures,  vers  la  tombée  de 
la  nuit,  la  sentinelle  au  guet  m'appelle.  L'insecte  fan 
mine  d'en  avoir  fini.  Il  recule,  en  effet,  il  extrait  son 
vilebrequin  avec  ménagement,  crainte  de  le  fausser. 
Voilà  l'outil  dehors,  de  nouveau  pointé  en  avant,  en 
ligne  droite. 

C'est  le  moment...  Hélas!  non.  Encore  une  fois  je 
suis  volé  :  mes  huit  heures  de  surveillance  n'ont  pa? 
abouti.  Le  Balanin  décampe,  abandonne  le  gland  sans 
utiliser   le   sondage.    Certes  oui  :    à    bon    droit  je  me 


LB     BALAVIN     ÉLÉPHANT  30^ 

méfiais  de  Tobservation  en  plein  bois.  De  pareilles  sta- 
tions, parmi  les  chênes  verts,  sous  les  morsures  du 
soleil,  seraient  supplice  intolérable. 

Tout  le  mois  d'octobre,  avec  le  concours  d'auxiliaires 
au  besoin,  je  relève  de  nombreux  forages  non  suivis  de 
ponte.  La  durée  de  l'observation  varie  beaucoup.  Elle  est 
en  général  d'une  paire  d'heures,  parfois  elle  atteint  ou 
même  dépasse  la  demi-journée. 

Dans  quel  but  ces  puits  si  dispendieux  et  bien  des 
fois  non  peuplés?  Informons-nous  au  préalable  de  l'em- 
placement de  l'œuf,  des  premières  bouchées  du  ver,  et 
peut-être  viendra  la  réponse. 

Les  glands  peuplés  restent  sur  le  chêne,  enchâssés 
dans  leur  cupule  comme  si  rien  d'anormal  ne  se  passait 
au  détriment  des  cotylédons.  Avec  un  peu  d'attention, 
aisément  on  les  reconnaît.  Non  loin  de  la  cupule,  sur 
l'enveloppe  lisse,  verte  encore,  un  petit  point  se  voit, 
vraie  piqûre  de  subtile  aiguille.  Une  étroite  aréole 
brune,  produit  de  la  mortification,  ne  tarde  pas  à  le 
cerner.  C'est  l'embouchure  du  forage.  D'autres  fois, 
mais  plus  rarement,  le  pertuis  est  pratiqué  à  travers 
la  cupule  elle-même. 

Choisissons  les  glands  de  perforation  récente,  c'est- 
à-dire  à  piqûre  pâle,  non  encore  entourée  de  l'aréole 
brune  qu'amènera  le  temps.  Décortiquons-les.  Divers 
ne  contiennent  rien  ^'étranger  :  le  Balanin  les  a  forés 
sans  leur  confier  sa  ponte.  Ils  représentent  les  glands 
travaillés  des  heures  et  à<îs  heures  dans  mes  volières 
et  non  utilisés  après.  Beaucoup  contiennent  un  œuf. 

Or,  si  distante  que  soit  l'entrée  du  puits,  au-dessus 
de  la  cupule,  cet  œuf  est  constamment  tout  au  fond,  à  la 
base  de  la  masse  cotylédonnaire.  II  y  a  là,  fourni  par 
la  cupule,  un  simple  molleton  qu'imbibe  de  sapides 
exsudations  l'extrémité  du  pédoncule,  source  nourri- 
cière. Je  vois  un  jeune  ver,  éclos  sous  mes  yeux,  mor- 
diller, pour  premières  bouchées,  ce  tendre  amas  coton- 
neux, cette  fraîche  brioche  assaisonnée  de  tanin. 


304  MOEURS    DES    INSECTES 

Pareille  friandise,  juteuse,  de  digestion  facile  comme 
le  sont  les  matières  organiques  naissantes,  ne  se  trouve 
que  là;  et  c'est  uniquement  là,  entre  la  cupule  et  la 
base  des  cotylédons,  que  le  Balanin  établit  son  œuf. 
L'insecte  sait  à  merveille  où  se  trouvent  les  morceaux 
les  mieux  appropriés  à  la  faiblesse  d'estomac  du  nou- 
veau-né. 

Au-dessus  est  le  pain  relativement  grossier  des  coty- 
lédons. Réconforté  à  la  buvette  des  premières  heures, 
le  vermisseau  s'y  engage,  non  directement,  mais  par  le 
défilé  qu'a  ouvert  la  sonde  de  la  mère,  défilé  bourré 
de  miettes,  de  débris  à  demi  mâchés.  Avec  cette  se 
moule  légère,  préparée  en  colonne  de  longueur  conve- 
nable, les  forces  viennent;  le  ver  plonge  alors  en  plein 
dans  la  ferme  substance  du  gland. 

Ces  données  expliquent  la  tactique  de  la  pondeuse 
Quel  est  son  but  lorsque,  avant  de  procéder  au  forage, 
elle  inspecte  son  gland,  dessus,  dessous,  d'avant,  d'ar- 
rière, avec  des  soins  méticuleux  ?  Elle  s'informe  si  le 
fruit  n'est  pas  déjà  peuplé.  Certes,  le  garde-manger  est 
riche,  non  assez  néanmoins  pour  deux.  Jamais,  en  effet, 
je  n'ai  trouvé  deux  larves  dans  le  même  gland.  Une 
seule,  toujours  une  seule,  digère  le  copieux  morceau 
et  le  convertit  en  farinette  olivâtre  avant  de  le  quitter 
et  de  descendre  en  terre.  Du  pain  cotylédonnaire,  il 
reste  au  plus  un  insignifiant  croûton.  La  règle  est  :  à 
chaque  ver  sa  miche,  à  chaque  consommateur  sa  ration 
d'un  gland. 

Avant  de  lui  confier  l'œuf,  il  convient  alors  d'exami- 
ner d'abord  la  pièce,  de  reconnaître  s'il  y  a  déjà  un  oc- 
cupant. Or  cet  occupant  possible  est  au  fond  d'une 
crypte,  à  la  base  du  gland,  sous  le  couvert  d'une  cupule 
hérissée  d'écaillés.  Rien  de  secret  comme  cette  cachette. 
Aucun  œil  ne  devinerait  un  reclus  si  la  surface  du  gland 
ne  portait  subtile  piqûre. 

Ce  point,  tout  juste  visible,  est  mon  guide.  Présent, 
il   me  dit  que  le  fruit  est  peuplé,  ou   du  moins  a  subi 


LE    BALANIN    ÉLÉPHANT  20^ 

des  essais  relatifs  à  la  ponte;  absent,  il  m'affirme  que 
nul  n'a  pris  possession  de  la  pièce.  Le  Balanm,  à  a  en 
pas  douter,  est  renseigné  de  la  même  manière. 

Je  vois  les  choses  de  haut,  d'un  vaste  regard,  secouru 
au  besoin  de  la  loupe.  Que  je  tourne  un  instant  l'objet 
entre  les  doigts,  et  l'inspection  est  faite.  Lui,  l'investi- 
gateur à  courte  vue,  est  obligé  de  braquer  un  peu  de 
partout  son  microscope  avant  d'apercevoir  de  façon 
précise  le  point  révélateur.  L'intérêt  de  sa  famille  lui 
impose  d'ailleurs  des  recherches  autrement  scrupuleu- 
ses que  celles  de  ma  curiosité.  Aussi  prolonge-t-il  à 
l'excès  son  examen  du  gland. 

C'est  fait  :  le  gland  est  reconnu  bon.  Le  foret  plonge, 
des  heures  durant  travaille;  puis,  bien  des  fois,  l'in- 
secte s'en  va,  dédaigneux  de  son  ouvrage.  La  ponte  ne 
suit  pas  le  coup  de  sonde.  A  quoi  bon  tel  effort,  de  si 
longue  durée?  Serait-ce  la  simple  mise  en  perce  d'une 
pièce  où  le  Balanin  s'abreuve,  se  réconforte)  Le  chalu- 
meau du  bec  descendrait-il  dans  les  profondeurs  de  la 
futaille  pour  y  puiser,  aux  bons  coins,  quelques  gor- 
gées d'un  breuvage  nutritif?  L'entreprise  serait-elle 
affaire  d'alimentation  personnelle? 

Tout  d'abord,  je  l'ai  cru,  assez  surpris  du  reste  de 
tant  de  persévérance  en  vue  d'une  lampée.  Cette  idée, 
je  l'ai  abandonnée,  instruit  par  les  mâles.  Eux  aussi 
possèdent  long  rostre,  capable  d'ouvrir  un  puits  s'il  le 
fallait  ;  néanmoins  je  n'en  vois  jamais  se  camper  sur 
un  gland  et  le  travailler  de  la  percerette.  Pourquoi  tant 
de  peine?  A  ces  sobres  un  rien  suffit.  Labourer  super 
ficiellement  du  bout  de  la  trompe  une  feuille  tendre, 
c'est  assez  pour  le  sustenter. 

Si  eux,  les  désœuvrés  à  qui  sont  permis  les  loisirs  de 
la  table,  n'en  demandent  pas  davantage,  que  sera-ce 
des  mères,  affairées  à  la  ponte  ?  Ont-elles  bien  le  temps 
de  boire  et  de  manger?  Non,  le  gland  perforé  n'est  pas 
une  buvette  où  l'on  s'attarde  en  d'interminables  siro- 
tages.  Que   le  bec,  plongé    dans    le   fruit,    en  prélève 


20Ô  MOEURS    DBS    iNSECTBS 

modique  bouchée,  c'est  possible;  mais  certainement 
cette  miette  n'est  pas  le  but  proposé. 

Le  vrai  but,  je  crois  l'entrevoir.  L'œuf,  avons-nou8 
dit,  est  toujours  à  la  base  du  gland,  au  sein  d'une  sorte 
d'ouate  qu'humectent  les  suintements  du  pédoncule.  A 
Téclosion,  le  vermisseau,  incapable  encore  d'attaquer  la 
ferme  substance  de  cotylédons,  mâche  le  feutre  délicat 
du  fond  de  la  cupule  et  s'alimente  de  ses  humeurs 

Mais  avec  l'âge  du  fruit,  cette  brioche  gagne  en  con- 
sistance, se  modifie  en  saveur,  en  quantité  de  purée.  Le 
tendre  se  raffermit,  l'humecté  se  dessèche.  11  est  une 
période  où  sont  remplies  à  point  les  conditions  de  bien- 
être  du  nouveau-né.  Plus  tôt,  les  choses  ne  seraient  pas 
au  degré  voulu  de  préparation  ;  plus  tard,  elles  seraient 
trop  mûres. 

Au  dehors,  sur  la  verte  écorce  du  gland,  rien  n'indi- 
que les  progrés  de  cette  cuisine  intérieure.  Pour  ne  pas 
servir  au  vermisseau  mets  fâcheux,  la  mère,  non  suffi- 
sammentrenseignéeparla  vuede  la  pièce, estdoncobligéc 
de  déguster  d'abord,  du  bout  de  la  trompe,  ce  qu'il  y  a 
au  fond  de  la  soute  aux  vivres. 

La  nourrice,  avant  de  présenter  au  poupon  la  cueil- 
leréc  de  bouillie,  l'éprouve  du  bout  des  lèvres.  Ainsi 
fait,  avec  non  moins  de  tendresse,  la  mère  Balanin.  Elle 
plonge  la  sonde  au  fond  du  pot,  s'informe  du  contenu 
avant  de  le  léguer  au  fils.  Si  le  mets  est  reconnu  satisfai- 
sant, l'œuf  est  pondu;  dans  le  cas  contraire,  le  sondage 
est  abandonné  sans  plus.  Ainsi  s'expliquent  les  coups 
de  percerette  dont  il  n'est  tiré  aucun  parti  après  laborieux 
travail.  Le  pain  mollet  du  fond,  soigneusement  expertisé, 
ne  s'est  pas  trouvé  en  l'état  requis.  Quels  difficiles,  quels 
méticuleux  que  ces  Balanins,  quand  il  s'agit  de  la  pre- 
mière bouche  de  la  famille  ! 

Colloquer  l'œuf  en  un  point  où  le  nouveau-né  trou- 
vera mets  juteux  et  léger,  de  digestion  facile,  ne  suffit 
pas  à  ces  prévoyants.  Leurs  soins  vont  au  delà.  Un 
terme  moyen  serait  utile  qui  acheminerait  la  petite  larve 


LB    BALANIN    ÉLÉPHANT  30? 

de  la  friandise  des  premières  heures  au  régime  du  pain 
dur.  Ce  terme  moyen  est  dans  la  galerie,  ouvrage  de  la 
sonde  maternelle.  Là  sont  des  miettes,  des  parcelles  mâ- 
chées par  les  cisailles  de  la  trompe.  En  outre,  les  parois 
du  canal,  mortifiées,  attendries,  conviennent  mieux  que 
le  reste  aux  faibles  mandibules  du  novice. 

Avant  de  mordre  sur  les  cotylédons,  c'est,  en  effet, 
dans  ce  canal  que  s'engage  le  ver.  Il  s'alimente  de  la 
semoule  trouvée  en  chemin;  il  cueille  les  atomes  brunis 
qui  pendent  aux  murailles;  enfin,  fortifié  à  point,  il  en- 
tame la  miche  de  l'amande,  y  plonge,  y  disparaît. 
L'estomac  est  prêt.  Le  reste  est  béate  consommation. 

Cette  nourricerie  tubulairedoit  avoir  certaine  longueur 
pour  satisfaire  aux  besoins  du  premier  âge  ;  aussi  la 
mère  travaillc-t-elle  du  vilebrequin  en  conséquence.  Si 
le  coup  de  sonde  devait  se  borner  à  déguster  la  matière, 
à  reconnaître  le  degré  de  maturité  à  la  base  du  gland, 
l'opération  serait  beaucoup  plus  brève,  entreprise  non 
loin  de  cette  base,  à  travers  la  cupule.  Cet  avantage 
n'est  pas  méconnu  :  il  m'arrive  de  surprendre  l'insecte 
travaillant  le  godet  écailleux. 

Je  ne  vois  là  qu'un  essai  de  la  pondeuse  pressée  d'al- 
ler aux  informations.  Si  le  gland  convient,  le  forage  sera 
recommencé  plus  haut,  en  dehors  de  la  cupule.  Lorsque 
l'œuf  doit  être  pondu,  la  règle  est,  en  effet,  de  forer  le 
gland  lui-même,  aussi  haut  que  possible,  autant  que  le 
permet  la  longueur  de  l'outil. 

Dans  quel  but  ce  long  trou  de  sonde,  non  achevé  tou- 
jours en  une  demi-journée?  A  quoi  bon  cette  tenace  per- 
sévérance lorsque,  non  loin  du  pédoncule,  à  frais  bien 
moindres  de  temps  et  de  fatigue,  la  percerette  atteindrait 
le  point  désiré,  la  source  vive  où  doit  s'abreuver  le  ver 
naissant  ?  La  mère  a  ses  raisons  de  s'exténuer  de  la  sorte  : 
ce  faisant,  elle  atteint  le  lieu  réglementaire,  la  base  du 
gland,  et  du  coup,  résultat  de  haute  valeur,  elle  prépare 
au  fils  long  sachet  de  farine. 

Vétilles,  tout  celai  Non,  s'il  vous  plaît,  mais  grandes 


a08  MCELRS    DES    INSECTES 

choses,  nous  parlant  des  soins  infinis  qui  président  à  la  j 
conservationdesmoindres,nous  témoignant  d'une  logique 
supérieure,  régulatrice  des  moindres  détails. 

Si  bien  inspiré  comme  éducateur,    le  Balanin  a  son 
rôle  et  mérite  des  égards.  C'est  du  moins  l'avis  du  merle  < 
qui,  sur  la  findeTautomoe,  les  baies  commençant  à  man-  f 
quer,  volontiers  fait  régal  de  l'insecte  à  long  bec.  C'est 
petite  bouchée,  mais  de  haut  goût;  cela  fait  diversion 
aux  âpretés  de  l'olive  non  encore  domptée  par  le  froid. 

Et  que  serait,  san^  le  merle  et  ses  émules,  le  réveil  , 
des  bois  au  printemps/  Disparaisse  l'homme,  aboli  parj| 
ses  sottises,  et  les  fêtes  du  renouveau  ne  seront  pas  moins  " 
solennelles,  célébrées  par  la  fanfare  du  merle. 

Au  rôle  très  méritoire  de  régaler  l'oiseau,  joie  des 
forêts,  le  Balanin  en  adjoint  un  autre  :  celui  de  modérer 
l'encombrement  végétal.  Comme  tous  les  forts  vraiment 
dignes  de  leur  puissance,  le  chêne  est  généreux:  il  donne 
des  glands  par  boisseaux.  Que  ferait  la  terre  de  ces  pro- 
digalités }  Faute  de  place,  la  forêt  s'étoufferait  elle-même  ; 
l'excès  y  ruinerait  le  nécessaire. 

Mais,  du  moment  que  les  vivres  abondent,  accourent 
de  toutes  parts  des  consommateurs  empressés  d'équi- 
librer la  fougueuse  production.  Le  mulot,  un  indigène, 
thésaurise  le  gland  dans  un  tas  de  pierrailles,  à  côté  de 
son  matelas  de  foin.  Un  étranger,  le  geai,  nous  arrive  de 
loin,  par  bandes,  averti  je  ne  sais  comme.  Quelques 
semaines  il  festoie  d'un  chêne  à  l'autre,  il  témoigne  ses 
allégresses,  ses  émois,  par  des  cris  de  chat  qui  s'étrangle; 
puis,  sa  mission  accomplie,  il  remonte  vers  le  nord,  d'où 
il  était  venu. 

Le  Balanin  les  a  devancés  tous.  Il  a  confié  sa  ponte 
aux  glands  encore  verts.  Ceux-ci  maintenant  gisent  à 
terre,  brunis  avant  l'heure  et  percés  d'un  trou  rond  par 
où  la  larve  est  sortie  après  avoir  consommé  le  contenu. 
Sous  un  seul  chêne,  aisément  s'emplirait  un  panier  de 
ces  ruines  vides.  Mieux  que  le  geai,  mieux  que  le  mulot, 
le  Curculionidc  a  travaillé  au  débarras  du  trop-plein. 


Ll    BALANIN    ÉLÉPHANT  ÎO^ 

Bientôt  l'homme  arrive,  dans  l'intérêt  de  son  porc. 
^n  mon  village,  c'est  événement  majeur  lorsque  le 
tambour  municipal  annonce  pour  tel  jour  l'ouverture 
de  la  glandée  dans  les  bois  communaux.  La  veille,  les 
plus  zélés  vont  inspecter  les  lieux,  se  choisir  bonne 
place.  Le  lendemain,  au  petit  Jour,  toute  la  famille  est 
là.  Le  pérc  bat  d'une  gauleles  hautes  branches  ;  la  mère, 
à  grand  tablier  de  toile  qui  permet  d'entrer  dans  l'épais- 
seur des  lourrés,  cueille  sur  l'arbre  ce  que  la  main  peut 
atteindre;  les  enfants  ramassent  à  terre.  Et  les  paniers 
s'emplissent,  puis  les  corbeilles,  puis  les  sacs. 

Après  les  joies  du  mulot,  du  geai,  du  charançon  et 
de  tant  d'autres,  voici  celles  de  l'homme,  calculant 
combien  de  lard  lui  vaudra  sa  récolte.  Un  regret  se 
mêle  à  la  fête  :  c'est  de  voir  tant  de  glands  répandus  à 
terre,  percés,  gâtés,  bons  à  rien.  L'homme  peste  contre 
l'auteur  du  dégât  A  l'entendre,  la  forêt  est  à  lui  seul; 
pour  son  porc  seul  les  chênes  fructifient. 

Mon  ami,  lui  dirais-je,  le  garde  forestier  ne  peut  ver- 
baliser contre  le  délinquant,  et  c'est  fort  heureux,  car 
notre  égoïsme,  enclin  à  ne  voir  dans  la  glandée  qu'une 
guirlande  de  saucisses,  aurait  des  suites  fâcheuses.  Le 
chêne  convie  tout  un  monde  à  l'exploitation  de  ses 
fruits.  Nous  prélevons  la  part  la  plus  grosse,  parce 
que  nous  sommes  les  plus  forts.  C'est  là  notre  unique 
droit. 

Mais  au-dessus  immensément  domine  l'équitable  ré- 
partition entre  les  divers  consommateurs,  tous  ayant 
leur  rôle,  petit  ou  grand,  en  ce  monde.  S'il  est  excellent 
que  le  merle  siffle  et  réjouisse  les  frondaisons  printaniê- 
res,  ne  trouvons  pas  mauvais  que  des  glands  soient 
vermoulus.  Là  se  prépare  le  dessert  de  l'oiseau,  le 
Balanin,  fine  bouchée  qui  met  de  la  graisse  au  crou- 
pion et  de  belles  sonorités  au  gosier. 

Laissons  chanter  le  merle  et  revenons  à  l'œut  da 
Curculionidc.  Nous  savonsoù  il  est  :  à  la  base  du  gland, 
parmi   ce  que   l'amande   a  de   plus  tendre    et  de  plus 

H 


f 

3IO  MCEURS    DBS    INSECTES  ^ 

juteux.  Comment  a-t-il  été  logé  là,  si  loin  du  point 
d'entrée  situé  au-dessus  des  bords  de  la  cupule  P  Très 
petite  question,  c'est  vrai,  puérile  même  si  l'on  veut. 
Ne  la  dédaignons  pas  :  la  science  se  fait  avec  des  pué- 
rilités. 

Le  premier  qui  frotta  un  morceau  d'ambre  sur  sa 
manche  et  reconnut  après  que  le  dii  morceau  attirait  les 
fétus  de  paille,  ne  soupçonnait  certes  pas  les  merveil- 
les électriques  de  nos  jours.  Naïvement,  il  s'amusait. 
Repris,  sondé  de  toutes  les  manières,  le  jeu  d'enfant 
est  devenu  l'une  des  puissances  du  monde. 

L'observateur  ne  doit  rien  négliger  :  il  ne  sait  ja- 
mais ce  qui  pourra  éclore  du  fait  le  plus  humble.  Je 
me  renouvelle  donc  la  demande  :  par  quels  moyens 
l'œuf  du  Balanin  a-t-il  pris  place  si  loin  du  point 
d'entrée? 

Pour  qui  ne  connaîtrait  pas  encore  l'emplacement  de 
l'œuf,  mais  saurait  que  le  ver  attaque  d'abord  le  gland 
par  la  base,  la  réponse  serait  celle-ci  :  l'œuf  est  pondu 
à  1  entrée  du  canal,  à  la  superficie,  et  le  vermisseau, 
rampant  dans  la  galerie  forée  par  la  mère,  gagne  de 
lui-même  ce  point  reculé  où  se  trouvent  les  aliments 
du  premier  âge. 

Avant  des  données  suffisantes,  cette  explication  était 
d'abord  la  mienne;  mais  l'erreur  promptement  se  dis- 
sipe Je  cueille  le  gland  lorsque  la  mère  se  retire  après 
avoir  appliqué  un  instant  le  bout  du  ventre  sur  l'orifice 
du  canal  que  le  rostre  vient  de  creuser.  L'œuf,  semble- 
t-il,  doit  être  là,  à  l'entrée,  tout  prés  de  la  surface...  Eh 
bien,  non  :  il  n'y  est  pas  ;  il  est  à  l'autre  extrémité  du 
couloir.  Si  j'osais  me  le  permettre,  je  dirais  qu'il  y  est 
descendu   comme  une  pierre  tombe  au  fond  d'un  puits. 

Abandonnons  vite  cette  sotte  idée  :  le  canal,  infi- 
niment étroit,  encombré  de  râpure,  rend  impossible 
pareille  descente.  D'ailleurs,  suivant  la  direction  du 
pédoncule,  droite  ou  renversée,  la  chute  dans  tel  gland 
devrait  être  ascension  dans  un  autre. 


LB    BALANIN    ÉLÉPHANT  311 

Une  seconde  explication  se  présente,  non  moins  pé- 
rilleuse. On  se  dit  :  «  Le  coucou  pond  son  œuf  sur  le 
gazon,  n'importe  où;  il  le  cueille  avec  le  bec  et  va  le 
déposer  ainsi  dans  le  nid  étroit  de  la  fauvette.  »  Le  Bala- 
nin  aurait-il  méthode  analogue?  se  servirait-il  du  rostre 
pour  conduire  son  œuf  à  la  base  du  gland  ?  Je  ne  vois 
pas  dans  l'insecte  d'autre  outil  capable  d'atteindre  celte 
profonde  cachette. 

Et  cependant,  hâtons-nous  de  rejeter  la  bizarre  ex- 
plication, ressource  désespérée.  Jamais  le  Balanin  ne 
dépose  son  œuf  à  découvert  pour  le  happer  ensuite  du 
bec  Le  ferait-il,  que  le  germe  délicat  infailliblement 
périrait,  écrasé  dans  le  refoulement  à  travers  un  subtil 
canal  à  demi  obstrué. 

Mon  embarras  est  grand.  Il  sera  partagé  par  tout 
lecteur  versé  dans  la  structure  du  Charançon.  La  Sau- 
terelle possède  un  sabre,  instrument  de  ponte  qui  des- 
cend en  terre  et  sème  les  œufs  à  la  profondeur  voulue; 
le  Leucospis  est  doué  d'une  sonde  qui  s'insinue  à  travers 
la  maçonnerie  du  Chalicodome  et  conduit  l'œuf  dans  le 
cocon  de  la  grosse  larve  somnolente;  mais  lui,  le  Bala- 
nin, n'a  rien  de  ces  flamberges,  de  ces  dagues,  de  ces 
lardoires;  il  n'a  rien  au  bout  du  ventre,  absolument 
rien.  Et  cependant  il  lui  suffit  d'appliquer  l'extrémiti 
abdominale  sur  l'étroit  orifice  du  puits  pour  que  l'œuf 
soit  aussitôt  logé  là-bas,  tout  au  fond. 

L'anatomie  nous  dira  le  mot  de  l'énigme,  indéchif- 
frable autrement.  J'ouvre  la  pondeuse.  Ce  que  j'ai  sous 
les  yeux  m'ébahit.  Il  y  a  la,  occupant  toute  la  longueur 
du  corps,  une  machine  étrange,  un  pal  roux,  corné,  ri- 
gide; je  dirais  presque  un  rostre,  tant  il  ressemble  à 
celui  de  la  tête.  C'est  un  tube,  menu  comme  un  crin, 
un  peu  évasé  en  tromblon  à  l'extrémité  libre,  renflé  en 
ampoule  ôvalaire  au  point  d'origine. 

Voilà  l'outil  de  la  ponte,  l'équivalent  de  la  percerettc 
en  dimension. Autant  le  bec  perforateur  plonge,  autant 
peut  plonger  la  sonde  aux  œufs,  bec  intérieur.   Lors- 


3ia  MCEURS    DES    INSECTES 

qu'il  travaille  son  gland,  l'insecte  choisit  le  point  d'at- 
taque de  façon  que  les  deux  instruments  connplémen" 
*aires  puissent  l'un  et  l'autre  atteindre  le  point  ddsiré, 
la  base  de  lamande. 

Le  reste  maintenant  s'explique  de  lui-même.  Le  tra- 
vail du  vilebrequin  fini,  la  galerie  prête,  la  mère  se 
retourne  et  met  sur  l'embouchure  le  bout  de  l'abdomen. 
Elle  dégaine,  elle  fait  saillir  sa  mécanique  interne,  qui 
sans  difficulté,  s'enfonce  à  travers  des  râpures  mou- 
vantes. Rien  n'apparaît  de  la  sonde  conductrice,  tant 
elle  fonctionne  avec  prestesse  et  discrétion  :  rien  n'ap- 
paraît non  plus  lorsque,  l'œuf  mis  en  place,  l'instru- 
ment remonte  et  rentre  à  mesure  dans  le  ventre.  C'est 
fini;  la  pondeuse  s'en  va,  et  nous  n'avons  rien  vu  de  ses 
petits  secrets. 

N'avais-je  pas  raison  d'insister?  Un  fait  insignifiant 
en  apparence  vient  de  m'apprendre  de  façon  authen- 
tique ce  que  déjà  faisaient  soupçonner  les  Larins-  Les 
Charançons  à  longue  trompe  ont  une  sonde  intérieure, 
un  rostre  abdominal  que  rien  au  dehors  ne  trahit  ; 
ils  possèdent,  dans  les  secrets  du  ventre,  i'tnaloguc 
du  sabre  de  la  Sauterelle  et  de  la  lardoirc  de  l'Ich- 
neumoa 


1 


XVIII 


LA    BRUCHB    DU    POIS 


L'homme  tient  en  haute  estime  le  pois.  Dès  les  temps 
antiques,  par  des  soins  de  culture  de  mieux  en  mieux 
entendus,  il  s'est  ingénié  à  lui  faire  produire  des  grains 
plus  volumineux,  plus  tendres,  plus  sucrés.  Souple  dç 
caractère  et  doucement  sollicitée,  la  plante  s'est  laissé 
faire;  elle  a  fini  par  donner  ce  que  prétendait  obtenir 
l'ambition  du  jardinier.  Que  nous  sommes  loin  aujour- 
d'hui de  la  récolte  des  Varron  et  des  Columcllc!  que 
nous  sommes  loin  surtout  de  l'originelle  pisaille,  de» 
granules  sauvages  confiés  au  sol  par  le  premier  qui 
s'avisa  de  gratter  la  terre,  peut-être  avec  une  demi- 
mâchoire  de  Tours  des  cavernes,  dont  la  forte  canine  ser- 
vait de  soc! 

Où  donc  est-elle,  dans  le  monde  de  la  végétation 
spontanée,  cette  plante  origine  première  du  pois?  Nos 
régions  ne  possèdent  rien  de  pareil.  La  trouve-t-on 
ailleurs?  Sur  ce  point  la  botanique  est  muette,  ou  n'a 
pour  réponse  que  de  vagues  probabilités. 

Même  ignorance,  d'ailleurs,  au  sujet  de  la  plupart  de 
nos  végétaux  alimentaires.  D'où  provient  le  froment,  le 
gramen  béni  qui  nous  donne  le  pain?  Nul  ne  le  sait. 
Hors  des  soins  de  l'homme,  ne  le  cherchons  pas  ici. 
Ne  le  cherchons  pas  non  plus  à  l'étranger.  En  Orient, 
où  est  née  l'agriculture,  jamais  herborisateur  n'a  ren- 
contré le  saint  épi  se  multipliant  seul  en  des  terrains 
non  remués  par  la  charrue. 

Le  seigle,  Torge  et  l'avoine,  la  rave  et  le  radis,  la 


2Ï4  »QEOR«    DBS    INSECTES 

betterave,  la  carotte,  le  potiron  et  tant  d'autres  nous 
laissent  dans  semblable  indécision  :  leur  point  de  dé- 
part est  iQconuu,  tout  au  plus  soupçonné  derrière  l'im- 
pénétrable nuée  des  siècles.  La  nature  nous  les  a  livres 
en  pleine  fougue  de  sauvagerie  et  de  médiocre  valeur 
alimentaire,  comme  elle  nous  offre  aujourd'hui  la  mûre 
et  la  prunelle  des  buissons  ;  elle  nous  les  a  fournis  à 
l'état  d'avares  ébauches  autour  desquelles  notre  labeur 
et  notre  ingéniosité  devaient  patiemment  thésauriser  la 
pulpe  nourricière,  ce  premier  des  capitaux,  à  intérêts 
toujours  croissants  dans  la  banque  par  excellence  du 
remueur  de  glèbe. 

Comme  magasins  de  vivres,  la  céréale  et  la  plante 
potagère  sont,  pour  la  majeure  part,  œuvre  humaine. 
Les  sujets  fondateurs,  mesquine  ressource  en  leur  état 
initial,  nous  les  avons  empruntés  tels  quels  au  trésor 
naturel  des  herbages  ;  la  race  perfectionnée,  prodigue  en 
matière  alimentaire,  est  le  résultat  de  notre  art. 

Mais  si  le  froment,  le  pois  et  les  autres  nous  sont  in- 
dispensables, nos  soins,  par  un  juste  retour,  sont  d'abso- 
lue nécessité  à  leur  maintien.  Tels  que  nos  besoins  les 
ont  faits,  incapables  de  résistance  dans  la  farouche 
mêlée  des  vivants,  ces  végétaux,  abandonnés  à  eux- 
mêmes,  sans  culture,  rapidement  disparaîtraient,  mal- 
gré l'immensité  numérique  de  leurs  semences,  comme 
disparaîtrait  à  bref  délai  1  imbécile  mouton  s'il  n'y  avait 
pas  de  bergeries. 

Ils  sont  notre  travail,  mais  non  toujours  notre  pro- 
priété exclusive.  En  tout  point  où  s'amasse  du  manger, 
des  consommateurs  accourent  des  quatre  coins  du  ciel, 
se  convient  eux-mêmes  aux  agapes  de  l'abondance, 
d'autant  plus  nombreux  que  la  victuaille  est  plus  riche. 
L'homme,  seul  capable  d'exciter  l'exubérance  agraire, 
est  par  cela  même  l'entrepreneur  d'un  immense  banquet 
où  prennent  place  des  légions  de  convives.  En  créant 
des  vivres  plus  sapides,  plus  abondants,  il  appelle 
malgié   lui  dans   ses   réserves    mille  et  mille    affamés, 


LA    SRUCHB    DU    POIS  S!  5 

contre  ia  dent  desquels  luttent  en  vain  ses  prohibitions. 
A  mesure  qu'il  produit  davantage,  tribut  plus  large  lui 
est  imposé.  Les  grandes  cultures,  les  somptueux  amas, 
favorisent  l'insecte  notre  rival  en  consommation. 

C'est  la  loi  immanente.  La  nature,  d'un  zèle  égal, 
livre  à  tous  ses  nourrissons  sa  puissante  mamelle,  aux 
exploiteurs  du  bien  d'autrui  non  moi-ns  bien  qu'aux 
producteurs.  Pour  nous  qui  labourons,  semons  et  mois- 
sonnons, nous  exténuant  à  la  peine,  elle  mûrit  le  fro- 
ment; elle  le  mûrit  aussi  pour  la  petite  Calandre,  qui, 
exemptée  du  travail  des  champs,  viendra  néanmoins 
s'installer  dans  nos  greniers,  et  de  son  bec  pointu  y 
gruger  le  monceau  de  blé,  grain  par  grain,  jusqu'au  son. 

Pour  nous  qui  bêchons,  sarclons,  arrosons,  courbatu- 
rés de  fatigue  et  brûlés  par  le  hâle  du  jour,  elle  gonfle 
les  cosses  du  pois  ;  elle  les  gonfle  aussi  pour  la  Bruche, 
qui,  étrangère  au  labeur  du  jardinage,  prélève  tout  de 
même  sa  part  de  la  récolte  à  son  heure,  quand  viennent 
les  joies  du  renouveau. 

Suivons  en  ses  manœuvres  le  zélé  percepteur  de 
dîmes  en  pois  verts.  Contribuable  bénévole,  je  le  lais- 
serai faire  :  c'est  précisément  à  son  intention  que  j'ai 
semé  dans  l'enclos  quelques  lignes  de  la  plante  aimée. 
Sans  autre  convocation  de  ma  part  que  ce  modeste  se- 
mis, il  m'arrive  ponctuel  dans  le  courant  de  mai.  Il  a  su 
qu'en  ce  terrain  de  cailloux,  rebelle  à  la  culture  maraî- 
chère, pour  la  première  fois  des  pois  fleurissaient.  En 
toute  hâte,  agent  du  fisc  entomologique,  il  est  accouru 
exercer  ses  droits. 

D'où  vient-il  >  Le  dire  au  juste  n'est  pas  possible.  Il 
est  venu  d'un  abri  quelconque  où,  dans  l'engourdisse- 
ment, il  a  passé  la  mauvaise  saison.  Le  platane,  qui 
s'écorche  de  lui-même  à  l'époque  des  fortes  chaleurs, 
fournit,  sous  ses  plaques  subéreuses  soulevées,  d'excel- 
lents tabernacles  de  refuge  pour  les  indigents  sans  do- 
micile. En  pareil  gîte  hivernal,  j'ai  souvent  rencontré 
aotre  exploiteur  de»  pois.  Abrité  sous  le  cuir  mort  du 


ai6  MCEURS    DBS    IN&ECTBS 

plataee,  ou  protégé  d'autre  manière  tant  qu'a  sévi  la 
mauvaise  saison,  il  s'est  éveillé  de  sa  torpeur  aux  pre- 
mières caresses  d'un  soleil  clément.  L'almanach  des  ins- 
tincts l'a  renseigné  ;  aussi  bien  que  le  jardinier,  il  est  au 
courant  de  l'époque  où  les  pois  fleurissent,  et  il  vient 
alors  à  sa  plante,  un  peu  de  partout,  trottant  menu,  mais 
d'essor  leste. 

Tète  petite,  fin  museau,  costume  d'un  gris  cendré 
parsemé  de  brun,  élytrcs  déprimées,  deux  gros  points 
noirs  sur  la  plaque  du  croupion,  taille  courtaude  et  ra- 
massée, tel  est  le  sommaire  croquis  de  mon  visiteur.  Mai 
achève  sa  première  quinzaine,  et  l'avant-garde  m'arrive. 

Ils  se  campent  sur  les  fleurs,  à  blanches  ailes  de  pa- 
pillon :  j'en  vois  d'établis  au  pied  de  l'étendard,  j'en 
trouve  de  cachés  dans  le  coffre  delà  carène.  D'autres, 
plus  nombreux,  explorent  les  inflorescences,  en  pren- 
nent possession.  L'heure  de  la  ponte  n'est  pas  encore 
venue.  La  matinée  est  douce,  le  soleil  vif  sans  être  im- 
portun. C'est  le  moment  des  ébats  nuptiaux  et  des  féli- 
cités dans  les  splendeurs  de  la  lumière.  On  jouit  donc 
un  peu  de  la  vie.  Des  couples  se  forment,  bientôt  se 
séparent,  bientôt  se  rejoignent.  La  chaleur  devenue  trop 
forte,  vers  midi,  chacun  et  chacune  se  retirent  à  l'ombre, 
dans  un  pli  de  la  fleur,  dont  les  secrets  recoins  leur  sont 
si  bien  connus.  Demain  on  recommencera  le  festival, 
après-demain  encore,  jusqu'à  ce  que  le  fruit,  crevant 
l'étui  de  sa  carène,  apparaisse  au  dehors,  de  jour  en  jours 
plus  gonflé.  ^ 

Quelques  pondeuses,  plus  pressées  que  le€  autres, 
confient  leurs  œufs  au  légume  naissant,  plat  et  menu, 
tel  qu'il  est  au  sortir  de  sa  gaine  florale.  Ces  pontes 
hâtives,  expulsées  peut-être  par  les  exigences  d'un  ovaire 
Eon  capable  d'attendre,  me  semblent  en  grave  danger 
La  semence  où  le  vermisseau  doit  s'établir  n'est  encore 
qu'un  débile  granule,  sans  consistance  et  sans  amas 
farineux.  Jamais  larve  de  Bruche  n'y  trouverait  réfectioû, 
à  moins  de  patienter  jusqu'à  la  maturité  du  graia. 


À 


LA    BRUCHE    DU    POU  317 

Mais,  une  fois  éclos,  le  ver  est-il  capable  de  jeûner 
longtemps?  C'est  douteux.  Le  peu  que  j'ai  vu  m'atiirme 
que  le  nouveau-né  s'attable  au  plus  vite,  et  périt  s'il  ne 
le  peut.  Je  considère  donc  comme  perdues  les  pontes 
faites  sur  des  cosses  à  développement  peu  avancé.  L? 
prospérité  de  la  race  n'en  souffrira  guère,  tant  la  Bruche 
est  féconde.  Nous  allons  voir,  d'ailleurs,  tout  à  l'heure, 
avec  quelle  insoucieuse  prodigalité  elle  sème  ses  ger- 
mes, dont  la  plupart  sont  destinés  à  périr. 

Le  gros  de  l'œuvre  maternelle  s'accomplit  en  fin  mai, 
lorsque  les  cosses  se  font  noueuses  sous  la  poussée  des 
grains,  parvenus  alors,  ou  de  peu  s'en  faut,  à  leur  vo- 
lume final.  J'étais  désireux  de  voir  travailler  la  Bruche 
en  sa  qualité  de  Curculionidcque  lui  donnent  nos  classi- 
fications. Les  autrcsCharançons  sont  des  rbyncophorcs, 
des  porte-becs,  armés  d'un  pal  avec  lequel  se  prépare  îa 
niche  où  Uoeuf  icra  déposé.  Celui  ci  ne  possède  qu'r. a 
bref  museau,  excellent  pour  cueillir  quelques  gorgées 
sucrées,  mais  de  valeur  nulle  comme  outil  de  forage. 

Aussi,  pour  l'installation  delà  famille,  la  méthode  est 
elle  toute  différente.  Ici  plus  d'industrieux  préparatifs, 
comme  nous  en  ont  montré  les  Balanins,  les  Larins,  le? 
Khynchites.  Non  outilléedesonde,  la  mère  sème  ses  œu^i 
à    découvert,    sans   protection   contre   les  morsures  ôi 
soleil  et  les  intempéries  de  l'atmosphère.  Rien  de  plui 
simple;  rien  aussi  de  plus  périlleux  pour  les  germes,  à 
moins    d'un   tempérament  spécial  fait  pour  résister  aux 
épreuves  alternées  du  chaud  et  du  froid,  du  sec  et  de 
i  humide. 

Au  soleil  caressant  de  dix  heures  du  matin,  d'un  pas 
saccadé,  capricieux,  sans  méthode,  la  mère  parcourt  de 
haut  en  bas,  de  bas  en  haut,  sur  une  face  et  puis  sur 
l'autre,  le  légume  choisi.  Elle  exhibe  à  tout  instant  un 
médiocre  oviducte,  qui  oscille  de  droite  et  de  gauche 
comme  pour  éraller  l'épidermc  Suit  un  œuf,  aussitôt 
abandonné  que  mis  en  place. 

Un  coup  d'oviducie,  à  ia  hâte,  en  ce  point,  puis  en  cet 


2lS  MCBURS    DBS    INSSCTBS 

autre  sur  la  peau  verte  du  légume,  et  voilà  tout.  Le 
germe  est  laissé  là,  sans  protection,  en  plein  soleil.  Pour 
venir  en  aide  au  futur  vermisseau.  lui  abréger  les  recher- 
ches quand  il  lui  faudra  pénétrer  de  lui-même  dans  le  garde- 
manger,  nul  choix  non  plus  en  ce  qui  concerne  l'empla- 
cement. Il  y  a  des  œufsétablis  sur  les  gibbosités  que  gon- 
flent les  semences;  il  y  en  a  tout  autant  dans  les  stériles 
vallons  de  séparation.  Les  premiers  touchent  presque 
aux  vivres,  les  seconds  en  sont  distants.  C'est  au  ver  de 
s'orienter  en  conséquence.  Bref,  faite  en  désordre,  la 
ponte  de  la  Bruche  rappelle  un  semis  fait  à  la  volée. 

Vice  plus  grave  :  le  nombre  des  œufs  confiés  àla  même 
cosse  est  hors  de  proportion  avec  celui  des  semences  in- 
cluses. Sachons  d'abord  qu'il  faut  à  chaque  ver  la  ration 
d'un  pois,  ration  obligatoire,  largement  suffisante  au 
bien-être  d'un  seul,  mais  non  assez  copieuse  pour  plu- 
sieurs consommateurs,  ne  seraient-ils  que  deux.  A  chaque 
ver  son  pois,  ni  plus  ni  moins;  c'est  l'immuable  règle. 

L'économie  procréatrice  exigerait  alors  que  la  pon- 
deuse, renseignée  sur  la  gousse  qu'elle  vient  d'explorer, 
mît  à  peu  prés,  dans  l'émission  de  ses  germes,  une  limite 
numérique  conforme  à  celle  des  semences  contenues.  Or, 
de  limite  il  n'y  en  a  pas.  A  l'unité  de  la  ration  la  fougue 
ovarienne  oppose  toujours  la  multiplicité  des  consom- 
mateurs. 

Mes  relevés  sont  unanimes  sur  ce  point.  Le  nombre 
des  œufs  déposés  sur  une  cosse  dépasse  toujours,  et  sou- 
vent d'une  façon  scandaleuse,  le  nombre  des  grains  dis- 
ponibles. Si  maigre  que  soit  la  besace  aux  vivres,  les 
conviés  surabondent.  En  divisant  la  somme  des  œufs 
reconnus  sur  telle  et  telle  cosse  par  le  nombre  des  pois 
contenus,  je  trouve  de  cinq  à  huit  prétendants  pour  une 
seule  graine;  j'en  trouve  jusqu'à  dix,  et  rien  ne  dit  que 
la  prodigaliténe s'élève  plus  haut  encore.  Que  d'appelés, 
Cl  combien  peu  d'élus  !  Que  viennent  faire  ici  tous  ces 
surnuméraires,  forcément  exclus  du  banquet  faute  de 
placée 


LA   BROCHB    DU    POIS  IXÇ 

Les  œufs  sont  d'un  jaune  ambré  assez  vif,  cylindri- 
ques, lisses,  arrondis  aux  deux  bouts.  Comme  longueur, 
ils  atteignent  tout  au  plus  un  millimètre.  Chacun  est  fixé 
sur  la  cosse  par  un  maigre  réseau  de  filaments  eu  glaire 
coagulée.  Ni  la  pluieni  le  vent  n'ont  prise  sur  l'adhésion. 

Fréquemment  la  pondeuse  les  émet  deux  par  deux,  l'un 
au-dessus  de  l'autre;  fréquemment  aussi,  le  supérieur 
du  couple  arrive  à  l'éclosion  tandis  que  l'inférieur  se  fane 
el  périt.  Pour  donner  un  vermisseau,  qu'a-t-il  manqué  à 
ce  dernier?  Peut-être  un  bain  de  soleil,  douce  incubation 
que  lui  dérobe  le  couvert  de  son  associé.  Soit  par  l'effet 
de  l'écran  intempestif  qui  l'obombre,  soit  autrement, 
l'aîné  des  œufs  dans  les  groupes  binaires  rarement  suit 
le  cours  normal.  Il  se  flétrit  sur  la  cosse,  mort  sans 
avoir  vécu. 

Il  y  a  des  exceptions  à  cette  fin  prématurée  ;  parfois 
les  deux  conjoints  se  développent  aussi  bien  l'un  que 
l'autre  ;  mais  ce  sont  là  des  raretés,  si  bien  que  la  famille 
de  la  Bruche  serait  réduiteà  peu  près  de  moitié  si  le  sys- 
tème binaire  persistait  immuable.  Au  détriment  de  nos 
pois  età  l'avantage  du  Curculionide,  un  palliatif  tempère 
cette  cause  de  ruine  :  les  œufs  sont,  en  majorité,  pondus 
un  par  un  et  isolés. 

Larécenteéclosiona  pourindiceunpetit  ruban  sinueux, 
pâle  et  blanchâtre,  qui  soulève  et  mortifie  l'épiderme 
de  la  cosse  à  proximité  de  la  dépouille  de  l'œuf.  C'est  là 
travail  du  nouveau-né,  galerie  sous-épidermique  où 
l'animalcule  s'achemine,  en  recherche  d'un  point  de 
pénétration.  Ce  point  trouvé,  le  vermisseau,  mesurant  à 
peine  un  millimètre,  tout  pâle  avec  casque  noir,  perfore 
l'enveloppe  el  plonge  dans  le  spacieux  étui  du  légume. 

Il  atteint  les  pois,  se  campe  sur  le  plus  rapproché.  Je 
l'observe  de  la  loupe,  explorant  son  globe,  son  monde. 
Il  creuse  un  puits  perpendiculairement  à  la  sphère.  J'en 
vois  qui,  à  demi  descendus,  agitent  l'arrière  au  dehors 
pour  se  donner  élan.  En  une  brève  séance,  le  mineur 
disparait,  il  est  chez  lui. 


230  MOEURS    DES    INSECTES 

L'ouverture  d'entrée,  subtile,  mais  à  toute  époque 
aisément  reconnaissable  par  sa  coloration  brune  sur 
le  fond  vert  pâle  ou  blond  du  pois,  n'a  pas  d'emplace- 
ment fixe;  on  la  voit  un  peu  de  partout  à  la  surface  de 
la  graine,  exception  faite  en  général  de  la  moitié  infé- 
rieure, c'est-à-dire  de  l'hémisphère  ayant  pour  pôle 
rernpâtemcnt  du  cordon  suspenseur. 

En  cette  partie  se  trouve  précisément  le  germe,  qui 
sera  respecté  lors  de  la  consommation  et  restera  capa- 
ble de  se  développer  en  plantule,  malgré  le  large  trou 
dont  la  semence  est  forée  par  l'insecte  adulte  sortant. 
Pourquoi  cette  région  est-elle  indemne î>  quels  motifs 
sauvegardent  le  germe  de  la  graine  exploitée  > 

La  Bruche,  cela  va  de  soi,  n'a  pas  souci  du  jardinier. 
Le  pois  est  pour  elle,  rien  que  pour  elle.  En  se  refusant 
quelques  bouchées  qui  entraîneraient  la  mort  de  la 
semence,  elle  n'a  pas  pour  but  l'atténuation  du  dégât. 
Elle  s'abstient  pour  d'autres  motifs. 

Remarquons  que  latéralement  les  pois  se  touchent, 
serrés  f'un  contre  l'autre;  le  ver  en  recherche  du  point 
d'attaque  ne  peut  y  circuler  à  son  aise.  Remarquons 
aussi  que  le  pôle  inférieur  s'empâte  de  l'excroissance 
ombilicale,  présentant  au  forage  des  difficultés  incon- 
nues dans  les  parties  que  protège  le  seul  épiderme. 
Peut  être  même  en  cet  ombilic,  d'organisation  à  part, 
se  trouve-t-il  des  sucs  spéciaux,  déplaisants  à  la  petite 
larve. 

A  n'en  pas  douter,  voilà  tout  le  secret  des  pois  ex- 
ploités par  la  Bruche,  et  se  conservant  tout  de  môme 
aptes  à  germer.  Ils  sont  délabrés,  mais  non  morts,  parce 
que  l'invasion  se  fait  sur  l'hémisphère  libre,  région  à 
la  fois  d'accès  plus  aisé  et  de  vulnérabilité  moindre. 
Comme  d'ailleurs  la  pièce,  en  son  entier,  est  trop  co- 
pieuse pour  un  seul,  la  perte  de  substance  se  réduit 
au  morceau  préféré  du  consommateur,  et  ce  morceau 
o'est  pas  l'essentiel  de  la  graine. 

Avec  des  conditioas   autres,  avec  des    semences  de 


LA    BRUCHI    DU    POIS  231 

volume  Irds  réduit  ou  bien  exagéré,  nous  verrions  les 
résultats  changer  du  tout  au  tout.  Dans  le  premier  cas, 
sous  la  dent  du  ver  trop  chichement  servi,  le  germe 
périrait,  rongé  comme  le  reste  :  dans  le  second  cas, 
l'abondante  victuaille  permettrait  plusieurs  convives. 
Exploitées  à  défaut  du  pois,  légume  de  prédilection,  Ja 
vesce  cultivée  et  la  grosse  fève  nous  renseignent  à  cet 
égard;  la  mesquine  semence,  épuisée  jusqu'à  la  peau, 
est  une  ruine  dont  on  attendrait  vainement  la  germi- 
nation; la  graine  volumineuse,  au  contraire,  malgié 
les  loges  multiples  du  Charançon,  conserve  l'aptitude 
à  lever. 

Etant  reconnu  que  sur  la  cosse  se  trouve  toujours  un 
nombre  d'œufs  bien  supérieur  à  celui  des  pois  inclus, 
et  que  d'autre  part  chaque  pois  occupé  est  la  propriété 
exclusive  d'une  seule  larve,  on  se  demande  ce  que  de- 
viennent les  surnuméraires.  Périssent-ils  au  dehors 
lorsque  les  plus  précoces  ont  pris  place  un  à  un  dans 
le  garde-manger  légumineux?  succombent-ils  sous  la 
dent  intolérante  des  premiers  occupants?  Ni  l'un  ni 
l'autre.  Racontons  les  faits. 

Sur  tout  vieux  pois,  à  cette  heure  sec,  d'où  la  Bruche 
adulte  est  sortie  en  laissant  large  ouverture  ronde,  la 
loupe  reconnaît,  en  nombre  variable,  de  fines  ponctua- 
tions rousses,  perforées  au  centre.  Que  sont  ces  taches, 
dont  je  compte  cinq,  six  et  même  davantage  sur  une 
seule  grainer  La  méprise  n'est  pas  possible  :  ce  sont 
les  points  d'entrée  d'autant  de  vermisseaux.  Plusieurs 
exploitants  ont  donc  pénétré  dans  la  semence,  et  de 
toute  l'équipe  un  seul  a  survécu,  s'est  fait  gros  et  gras, 
est  parvenu  à  1  âge  adulte.  Et  les  autres?  Nous  allons 
voir. 

En  fin  mai  et  juin,  période  des  pontes,  inspectons 
les  pois  encore  verts  et  tendres.  La  presque  totalité  des 
graines  envahies  nous  montre  les  ponctuations  multi- 
ples observées  déjà  sur  les  pois  secs  abandonnés  des 
Charançons.  Est-ce  bien  le  signe  d'une  réunion  de  com- 


323  MOEURS    DES    INSECTES 

mensaux?  Oui.  Décortiquons,  en  effet,  lesdites  graines, 
séparons  les  cotylédons,  que  nous  subdivisons  au  be- 
soin. Nous  mettons  à  découvert  plusieurs  larves,  très 
jeunes,  courbées  en  arc,  grassouillettes  et  se  trémous- 
sant, chacune  dans  une  petite  niche  ronde  au  sein  des 
vivres. 

La  paix  et  le  bien-être  semblent  régner  dans  la  com- 
munauté. Pas  de  querelle,  pas  de  jalouse  concurrence 
entre  voisines.  La  consommation  débute,  les  victuailles 
abondent,  et  les  attablées  sont  séparées  l'une  de  l'autre 
par  les  cloisons  que  forment  les  parties  encore  intactes 
du  gâteau  cotylédonaire.  Avec  pareil  isolement  en  cel- 
lule, nulle  rixe  à  craindre  ;  entre  convives,  nul  coup 
de  mandibules  donné  par  mégarde  ou  par  intention. 
Pour  tous  les  occupants,  mômes  droits  de  propriété, 
même  appétit  et  mêmes  forces.  Comment  se  terminera 
l'exploitation  en  commun? 

Je  mets  en  tube  de  verre,  après  les  avoir  fendus,  des 
pois  reconnus  bien  peuplés.  Journellement,  j'en  ouvre 
d'autres.  Ces  moyens  me  renseignent  sur  les  progrés 
des  commensaux.  D'abord  rien  de  particulier.  Isolé 
dans  son  étroite  niche,  chaque  vermisseau  ronge  autour 
de  lui.  Il  consomme,  parcimonieux  et  paisible.  Il  est 
encore  bien  petit,  un  atome  le  rassasie.  Cependant  le 
gâteau  d'un  pois  ne  peut  suffire  à  si  grand  nombre, 
jusqu'à  la  fin.  La  famine  menace  ;  tous  doivent  périr 
moins  un. 

Voici  qu'effectivement  les  choses  changent  bientôt 
d'aspect.  L'un  des  vers,  celui  qui  dans  la  graine  occupe 
position  centrale,  grossit  plus  vite  que  les  autres.  A 
peine  a-t-il  acquis  volume  supérieur  à  celui  des  con- 
currents, que  ces  derniers  cessent  de  manger,  s'abs- 
tiennent de  fouiller  plus  avant.  Ils  s'immobilisent,  se 
résignent;  ils  trépassent  de  cette  douce  mort  qui  mois- 
sonne les  vies  non  conscientes.  Ils  disparaissent,  fon- 
dus, anéantis.  Ils  étaient  si  petits,  les  pauvres  sacrifiés! 
A   1  unique  survivant   désormais  le  pois  appartient  en 


LA    BRUCHB    DU    POIS  î^î 

entier.  Que  s'est-il  donc  passé,  faisant  la  dépopulation 
autour  du  privilégié  >  Faute  de  réponse  topique,  je  pro- 
poserai un  soupçon. 

Au  centre  du  pois,  plus  doucement  mijoté  que  le  reste 
par  la  chimie  solaire,  n'y  aurait-il  pas  une  pâtée  inlan- 
tile,  une  pulpe  de  qualité  mieux  appropriée  aux  déli- 
catesses du  vermisseau?  Là  peut-être,  excité  par  un 
aliment  tendre,  de  haut  goût  et  plus  sucré,  l'estomac 
prend  vigueur  et  devient  apte  à  nourriture  de  digestion 
moins  facile.  Avant  l'écuelle  de  bouillie,  avant  le  pain 
des  forts,  le  nourrisson  a  le  laitage.  La  partie  centrale 
du  pois  ne  serait-elle  pas  la  mamelle  delà  Bruche  P 

D'une  égale  ambition,  avec  des  droits  pareils,  tous 
les  occupants  de  la  semence  s'acheminent  vers  le  déli- 
cieux morceau.  Le  trajet  est  laborieux,  et  les  stations 
se  répètent  en  des  niches  provisoires.  On  se  repose;  en 
attendant  mieux,  on  gruge  sobrement  autour  de  soi  la 
substance  mûrie;  on  travaille  de  la  dent  encore  plus 
pour  s'ouvrir  un  passage  que  pour  se  restaurer. 

Enfin  l'un  des  excavateurs,  favorisé  par  la  direction 
suivie,  atteint  la  laiterie  centrale.  Il  s'y  établit,  et  c'est 
fini  :  les  autres  n'ont  qu'à  périr.  Comment  sont-ils 
avertis  que  la  place  est  prise?  Entendent-ils  le  confrère 
cognant  de  la  mandibule  la  paroi  de  sa  loge?  perçoivent- 
ils  à  distance  la  commotion  du  grignotement?  Quelque 
chose  d'analogue  doit  se  passer,  car  dès  lors  cessent  les 
tentatives  de  pousser  plus  avant  les  sondages.  Sans 
lutter  contre  l'heureux  parvenu,  sans  essayer  de  le 
déloger,  les  retardataires  se  laissent  mourir.  J'aime 
cette  candide  résignation  des  arrivés  trop  tard. 

Une  autre  condition,  celle  de  l'espace,  est  en  jeu 
dans  l'affaire.  De  nos  Bruches,  celle  du  pois  est  la  plus 
grosse.  Il  lui  faut,  quand  vient  l'âge  adulte,  une  cer- 
taine ampleur  de  logis  que  n'exigent  pas,  au  même 
degré,  les  autres  exploiteurs  de  semences.  Un  pois  lui 
fournit  très  suffisante  cellule;  néanmoins  la  cohabita- 
tion à  deux  y  serait  impossible  :  le  large  manquerait, 


234  MOEURS    DBS    INSBCTI8 

même  en  se  gênant  bien.  Ainsi  revient  la  nécessité 
d'un  mexorable  emondage  qui,  dans  la  graine  envahie, 
supprime  tous  les  concurrents  moins  un. 

Dans  sa  masse  spacieuse,  la  fève,  chérie  de  la  Bruche 
presque  à  l'égal  du  pois,  peut  loger  au  contraire  une 
communauté.  Le  solitaire  de  tantôt  s'y  fait  cénobite. 
Sans  empiéter  sur  le  domaine  des  voisins,  il  y  a  place 
pour  cinq,  six  et  davantage. 

En  outre,  chaque  larve  trouve  à  sa  portée  la  galette 
des  premiers  jours,  c'est-à-dire  cette  couche  qui,  loin 
de  la  surface,  s'affermit  avec  lenteur  et  conserve  mieux 
ses  friandes  sapidités.  Cette  couche  interne  représente 
la  mie  d'un  pain  dont  le  reste  serait  la  croûte. 

Dans  le  pois,  médiocre  globule,  elle  occupe  la  partie 
centrale,  point  restreint  où  doit  parvenir  le  vermis- 
seau, faute  de  quoi  il  périt;  dans  la  fève,  ample  tourte, 
elle  tapisse  le  vaste  joint  des  deux  cotylédons  aplatis. 
Que  l'attaque  se  fasse  d'ici  ou  de  là  sur  la  grosse 
semence,  chaque  larve  n'a  qu'à  forer  droit  devant  clic 
pour  rencontrer  bientôt  l'aliment  convoité. 

Aussi  qu'arrive-t-il>  Je  dénombre  les  œufs  fixés  sur 
une  cosse  de  fève,  je  fais  le  relevé  des  graines  incluses, 
et,  comparant  les  deux  données,  je  reconnais  qu'à  raison 
de  cinq  ou  six  commensaux,  il  y  a  largement  place  pour 
la  totalité  de  la  famille.  Ici  plus  de  surnuméraires  péris- 
sant affamés  presque  au  sortir  de  l'œuf;  tous  ont  leur 
part  du  somptueux  morceau,  tous  prospèrent.  L'abon- 
dance des  vivres  balance  les  prodigalités  de  la  pondeuse. 

Si  la  Bruche  adoptait  toujours  la  fève  comme  établis- 
sement de  sa  famille,  je  m'expliquerais  très  bien  son 
exubérant  semis  de  germes  sur  la  même  gousse  :  riche 
victuaille,  d'acquisition  facile,  appelle  nittée  populeuse. 
Le  pois,  de  son  côté,  me  rend  perplexe.  Par  quelle  aber- 
ration la  mère  livre-telle  ses  fils  à  la  famine  sur  l'insufii- 
sant  légume  >  Pourquoi  tant  de  conviés  autour  d'une 
graine,  ration  d'un  seul? 

Ce  n'est  pas  ainsi  que  les  choses  se  passent  dans  le 


LA    BRUCHB    DU    POIS  32Ç 

bilan  général  de  la  vie.  Certaine  prévoyance  régit  les 
ovaires  et  leur  fait  proportionner  le  nombre  des  consom- 
mateurs au  degré  d'abondance  ou  de  rareté  de  la  chose 
consommable.  Le  Scarabée,  le  Sphex,  le  Nécrophore  et 
les  autres  préparateurs  de  conserves  alimentaires  fami- 
liales, imposent  à  leur  fécondité  d'étroites  limites,  parce 
que  les  pains  mollets  de  leur  boulangerie,  les  bourriches 
de  leur  venaison,  les  pièces  deleurpourrissoir  sépultural 
sont  d'acquisition  laborieuse  et  peu  productive. 

La  Mouche  bleue  de  la  viande  entasse,  au  contraire, 
ses  germes  par  paquets.  Confiante  dans  l'inépuisable 
richesse  d'un  cadavre  elle  y  prodigue  ses  asticots,  sans 
tenir  compte  du  nombre.  D'autres  fois,  la  provende 
s'acquiert  par  astucieux  brigandage,  qui  expose  les  nou- 
veau-nés à  mille  accidents  mortels.  Alors  la  mère  fait 
équilibre  aux  chances  de  destruction  par  un  flux  exagéré 
de  germes.  Tel  est  le  cas  des  Méloîdes,  qui,  larrons  du 
bien  d'autrui  dans  des  conditions  très  périlleuses,  sont 
doués  en  conséquence  d'une  prodigieuse  fécondité. 

La  Bruche  ne  connaît  ni  les  fatigues  du  laborieux, 
obligé  de  restreindre  sa  famille,  ni  les  misères  du  para- 
site, obligé  de  l'exagérer.  A  son  aise,  sans  recherches 
coûteuses,  rien  qu'enscpromenant  au  soleil  sur  la  plante 
aimée,  elle  peut  laisser  suffisant  avoir  à  chacundes  siens; 
elle  le  peut,  et  la  folle  s'avise  de  peupler  à  outrance  la 
gousse  du  pois,  mesquine  nourricerie  où  la  grande  majo- 
rité périra  de  famine.  Cette  ineptie,  je  ne  la  comprends 
pas  :  elle  jure  trop  avec  l'habituelle  clairvoyance  de 
l'instinct  maternel. 

J'incline  alors  à  croire  que  le  pois  n'est  pas  le  lot  ori- 
ginel de  la  Bruche  dans  le  partage  des  biens  de  la  terre. 
Ce  serait  plutôt  la  fève,  capable  d'héberger  par  graine  la 
demi-douzaine  de  convives  et  plus.  Avec  la  volumineuse 
semence,  plus  de  disproportion  criante  entre  la  ponte  de 
l'insecte  et  les  vivres  disponibles. 

D'ailleurs,  à  n'en  pas  douter,  de  nos  diverses  acqui- 
iitions  potagères,  la  fève  est  la  première  en  date.  Sa  gros- 


Î36  MŒURS    DBS    INSECTES 

8cur  exceptionnelle  et  son  agréable  saveur  ont  certaine- 
ment attiré  l'attention  de  l'homme  dès  les  temps  les  plus 
reculés.  C'était  une  bouchée  toute  faite  et  de  haute  valeur 
pour  la  tribu  famélique.  On  s'empressa  donc  de  la  mul- 
tiplier dans  le  Jardinet,  à  côté  de  la  demeure,  hutte  de 
branchages  mastiqués  de  boue  Ce  fut  le  commencement 
de  l'agriculture. 

Venus  par  longues  étapes,  avec  leurs  chariots  attelés 
de  bœufs  barbus  et  roulant  sur  des  rondelles  en  troncs 
d'arbres,  les  émigrants  de  l'Asie  centrale  apportèrent 
dans  nos  sauvages  contrées  d'abord  la  fève,  ensuite  le 
pois,  et  finalement  la  céréale,  réserve  par  excellence 
contre  la  faim.  Ils  nous  amenèrent  le  troupeau,  ils  nous 
firent  connaître  le  bronze,  le  premier  métal  de  l'outil- 
lage. Ainsi  parut  chez  nous  l'aube  de  la  civilisation. 

Avec  la  fève,  ces  antiques  initiateurs  nous  apportaient- 
ils  involontairement  l'insecte  qui  nous  la  dispute  aujour- 
d'hui }  Le  doute  est  permis  ;  la  Bruche  semble  indigène. 
Je  la  trouve,  du  moins,  prélevant  tribut  sur  diverses 
légumineuses  du  pays,  végétaux  spontanés,  n'ayant 
jamais  tenté  les  convoitises  de  l'homme.  Elle  abonde  en 
particulier  sur  la  grande  gesse  des  bois  [Lathyrus  latifo- 
lius),  à  magnifiques  grappes  de  fleurs  et  beaux  légumes 
allongés.  Les  semences  en  sont  de  médiocre  grosseur, 
bien  inférieures  à  celle  de  nos  pois;  mais,  grugée  jusqu'à 
la  peau,  ce  que  l'habitant  ne  manquepas  de  faire,  chacune 
suffit  à  la  prospérité  de  son  ver. 

Remarquons  aussi  leur  nombre  considérable;  j'en 
compte  au  delà  d'une  vingtaine  par  gousse,  richesse 
inconnue  du  pois,  même  en  son  état  le  plus  prolifique. 
Aussi,  sans  trop  de  déchet,  la  superbe  gesse  peut-elle  en 
général  nourrir  la  famille  confiée  à  sa  gousse. 

Si  la  gesse  des  bois  vient  à  manquer,  la  Bruche  n'en 
continue  pas  moins  son  flux  habituel  de  germes  sur  un 
autre  légume  de  saveur  analogue,  mais  incapable  de 
nourrir  tous  les  vers,  par  exemple  sur  la  vesce  voyageuse 
(Vicia  pet ei^rina),  sur  la  vesce  cultivée  [Vicia sativa) .  La 


LA    BRrCHB    DU    POIS  237 

ponte  reste  nombreuse  même  sur  les  gousses  insuffisan- 
tes, parce  que  la  plante  du  ddbut  offrait  copieuse  pro- 
vende, soit  par  la  multiplicité,  soit  par  la  grosseur  des 
grames.  Comme  exploitation  initiale,  admettons  la  fève, 
si  réellement  la  Bruche  est  une  étrangère;  admettons  la 
grande  gesse  si  l'insecte  est  indigène. 

Un  jour,  dans  le  recul  des  âges,  le  pois  nous  est  venu, 
récolté  d'abord  en  ce  même  jardinet  d'avant  l'histoire  où 
la  fève  l'avait  précédé.  L'homme  le  trouva  meilleur  que 
la  gourgane,  aujourd'hui  bien  délaissée  après  tant  de 
services  rendus.  Ce  tut  aussi  l'avis  du  Charançon,  qui, 
sans  oublier  tout  à  fait  sa  fève  et  sa  gesse,  établit  son 
campement  général  sur  le  pois,  de  siècle  en  siècle  objet 
d'une  culture  plus  étendue-  Aujourd'hui  nous  devons 
faire  part  à  deux;  la  Bruche  prélève  à  sa  convenance, 
elle  nous  laisse  ses  restes. 

Cette  prospérité  de  l'insecte,  fille  de  l'abondance  et  de 
la  qualité  de  nos  produits,  est,  sous  un  autre  rapport, 
décadence.  Pour  le  Charançon  comme  pour  nous,  le 
progrès  en  choses  de  mangeaille  n'est  pas  toujours  per- 
fection.La  race  profite  mieux,  restant  sobre-  Sur  sa  gour- 
gane. sur  sa  gesse,  mets  grossiers,  la  Bruche  fondait  des 
colonies  de  faible  mortalité  infantile.  11  y  avait  place  pour 
tous.  Sur  le  pois,  exquise  sucrerie,  périt  de  tamine  la 
majeure  pan  des  conviés.  Les  rations  v  sont  peu  nom- 
breuses, et  les  prétendants  sont  multitude- 

Ne  nous  attardons  pas  davantage  en  ce  problème; 
informons-nous  du  vermisseau  devenu  seul  proprié- 
taire du  pois  par  la  mort  de  ses  frères-  Il  n  est  pour 
rien  dans  ce  décès;  les  chances  l'ont  servi,  et  voilà  tout. 
Au  centre  de  la  semence,  riche  solitude,  il  fait  œuvre 
de  ver,  œuvre  unique,  manger.  Il  ronge  autour  de  lui, 
il  agrandit  sa  niche,  qu'il  remplit  toujours  en  entier  de 
sa  panse  dodue,  il  est  de  bonne  tournure,  grassouillet 
luisant  de  santé  Si  je  le  tracasse,  il  tourne  mollement 
dans  sa  loge,  il  dodeline  de  la  tête.  C'est  sa  manière  de 
•e  plaindre  de  mes  importunités.  Laissons-lc  tranquille. 


328  MOEURS    DBS    INSECTES 

Il  profite  si  bien  et  si  vite  que,  les  chaleurs  cani- 
culaires venues,  le  reclus  s'occupe  déjà  de  la  pro- 
chaine libération.  L'adulte  n'est  pas  assez  bien  outillé 
pour  s'ouvrir  lui-même  une  issue  à  travers  le  pois, 
maintenant  durci  en  plein.  La  larve  connaît  cette 
future  impuissance,  elle  y  pourvoit  avec  un  art  con- 
sommé. De  ses  robustes  mâchoires  elle  fore  un  puits 
de  sortie,  exactement  rond,  à  parois  très  nettes.  Nof^' 
meilleurs  burins  travaillant  l'ivoire  ne  feraient  pas 
mieux. 

Préparer  à  l'avance  la  lucarne  d'évasion,  ce  n'est  pas 
assez;  il  faut  songer  non  moins  bien  à  la  tranquillité 
que  réclame  le  délicat  travail  de  la  nymphose.  Par  la 
lucarne  ouverte  un  intrus  pourrait  venir,  qui  mettrait 
à  mal  la  nymphe  sans  défense.  Cette  ouverture  restera 
donc  close.  Et  comment?  Voici  l'artifice. 

Le  ver  forant  le  pertuis  de  délivrance  ronge  la  ma- 
tière farineuse  sans  en  laisser  une  miette.  Parvenu  à 
la  peau  du  grain,  brusquement  il  sarrètc.  Cette  mem- 
brane, demi-translucide,  est  le  rideau  protecteur  de 
l'alcôve  à  n-iétamorphose,  l'opercule  qui  défend  la  cabine 
contre  les  malintentionnés  de  l'extérieur. 

C'est  aussi  l'unique  obstacle  que  rencontrera  l'adulte 
à  l'heure  du  déménagement.  Pour  en  faciliter  la  cul- 
bute, le  ver  a  eu  soin  de  graver  à  l'intérieur,  tout 
autour  de  la  pièce,  une  rainure  de  moindre  résistance. 
L'insecte  parfait  n'aura  qu'à  jouer  des  épaules,  cogner 
un  peu  du  front,  pour  soulever  la  rondelle  et  la  faire 
choir,  pareille  au  couvercle  d'une  boîte.  Le  trou  de  sor- 
tie se  montre,  à  travers  la  peau  diaphane  du  pois,  sous 
l'aspect  d'une  large  tache  orbiculaire,  qu'assombrit 
l'obscurité  du  manoir.  Ce  qui  se  passe  là-dessous  n'est  1 
pas  visible,  dissimulé  qu'il  est  derrière  une  sorte  de  ' 
vitrage  dépoli. 

Belle  invention  que  cet  opercule  de  hublot,  barricade 
contre  l'envahisseur  et  trappe  soulevée  d'un  coup  d  é- 
paule  par  le  reclus  à  l'heure  opportune.  En  ferons-nous 


LA    BRUCHE    DU    POIS  339 

honneur  à  la  bruche)  L'ingénieux  insecte  concevrait-il 
l'entreprise,  méditerait-il  un  plan  et  travaillerait-il  sur 
un  devis  qu'il  s'est  tracé  lui-même?  Ce  serait  bien  beau 
pour  la  cervelle  d'un  Charançon.  Avant  de  conclure, 
donnons  la  parole  à  l'expérience. 

Je  dépouille  de  leur  épidcrme  des  pois  occupés  ;  je 
les  préserve  d'une  dessiccation  trop  rapide  en  les  dépo- 
sant dans  des  tubes  de  verre.  Les  vers  y  prospèrent 
aussi  bien  que  dans  les  pois  intacts.  A  Theure  requise, 
se  font  les  préparatifs  de  la  délivrance- 

Si  le  mmeur  agit  guidé  par  sa  propre  inspiration,  s'il 
cessede  prolonger  sa  galerie  du  moment  quesl  reconnu 
assez  mince  le  plafond,  de  temps  à  autre  ausculté,  que 
doit-il  advenir  dans  les  conditions  actuelles)  Se  sentant 
voisin  de  la  surface  au  degré  voulu,  le  ver  mettra  fin 
au  forage:  il  respectera  la  dernière  couche  du  pois  nu, 
et  de  la  sorte  obtiendra  l'indispensable  écran  défenseur. 

Rien  de  pareil  n'arrive.  Le  puits  s'excave  en  plein; 
son  embouchure  bâille  au  dehors,  aussi  large,  aussi 
soignée  d'exécution  que  si  l'épiderme  du  grain  la  pro- 
tégeait encore.  Les  raisons  de  sécurité  n'ont  nullement 
modifié  l'habituel  travail.  Dans  ce  logis  de  libre  accès, 
l'ennemi  peut  venir;  lever  n'en  est  pas  préoccupé. 

Il  n'y  songe  pas  davantage  quand  il  s'abstient  de 
trouer  à  fond  le  pois  vêtu  de  l'épiderme.  Il  s'arrête  sou- 
dain parce  que  la  membrane  sans  farine  n'est  pas  de 
son  goût.  Nous  excluons  de  nos  purées  les  peaux  des 
pois,  ces  encombrantes  nullités  culinaires.  Cela  n'est 
pas  bon.  Apparemment,  la  larve  de  la  Bruche  est  comme 
nous  :  elle  déteste  le  coriace  parchemin  de  la  semence. 
Elle  s'arrête  à  l'épiderme,  avertie  par  un  déplaisant 
manger.  Et  de  cette  aveision  résulte  une  petite  mer- 
veille. L'insecte  n'a  pas  de  logique.  Il  obéit,  passif,  à 
une  logique  supérieure  ;  il  obéit,  non  moins  inconscient 
de  son  art  que  ne  l'est  la  matière  cristallisable  quand 
elle  assemble,  dans  un  oidre  exquis,  ses  bataillons 
d'atomes. 


230  MGBURS    DBS    INSECTBS 

Dans  le  courant  du  mois  d'août,  un  peu  plus  tôt,  un  peu 
plus  tard,  des  orbes  ténébreux  se  dessinent  sur  les  pois, 
toujours  un  seul  par  semence,  sans  exception  aucune.  Ce 
sont  les  écoutilles  de  sortie-  Pour  une  bonne  part,  en 
septembre  elles  s'ouvrent.  L'opercule,  disque  qui  sem- 
ble fait  à  l'cmporte-pièce,  se  détache  très  nettement  et 
tombe  à  terre,  laissant  libre  l'orifice  du  logis.  La  Bruche 
sort,  costumée  de  frais,  en  sa  forme  finale. 

La  saison  est  délicieuse.  Les  fleurs  abondent,  éveil- 
lées par  des  ondées;  les  émigrés  des  pois  les  visitent 
en  des  liesses  automnales.  Puis,  les  froids  venus,  ils 
prennent  leurs  quartiers  d'hiver  en  des  retraites  quel- 
conques. D'autres,  tout  aussi  nombreux,  sont  moins 
pressés  de  quitter  la  semence  natale.  Ils  y  séjournent, 
immobiles,  toute  la  rude  saison,  à  l'abri,  derrière  l'o- 
percule qu'ils  se  gardent  bien  d'ébranler.  La  porte  de 
la  cellule  ne  jouera  sur  ses  gonds,  c'est-à-dire  sur  la 
rainure  de  moindre  résistance,  qu'au  retour  des  cha- 
leurs Alors  les  retardataires  déménagent,  rejoignent 
les  précoces,  prêts  à  l'ouvrage  les  uns  et  les  autres  lors- 
que les  pois  fleurissent. 

Scruter  un  peu  de  partout  les  instincts  dans  l'inépui- 
sable variété  de  leurs  manifestations,  est,  pour  l'obser- 
vateur, le  grand  attrait  du  monde  cntomologique,  car 
nulle  part  ne  se  révèle  mieux  la  merveilleuse  ordon- 
nance des  choses  de  la  vie.  Ainsi  comprise,  l'entomo- 
logie, je  le  sais,  n'est  pas  goûtée  de  tout  le  monde;  on 
tient  en  pauvre  estime  le  naïf  occupé  des  faits  et  gestes 
de  l'insecte.  Pour  le  terrible  utilitaire,  un  quarteron  de 
pois  préservés  de  la  Biuche  importe  davantage  qu'une 
somme  d'observations  sans  profit  immédiat. 

Et  qui  vous  a  dit,  homme  de  peu  de  foi,  que  l'inutile 
d'aujourd'hui  ne  sera  pas  demain  l'utile)  Instruits  des 
mœurs  de  la  bête,  nous  pourrons  mieux  défendre  notre 
bien.  Ns  méprisons  pas  l'idée  désintéressée,  il  pourrait 
nous  en  cuire.  C'est  par  le  cumul  de  l'idée,  immédia- 
tement applicable  ou  non,  que  l'humanité  s'est  laite  et 


LA    BRUCHE    DU    POIS  33  < 

continuera  de  se  faire,  meilleure  aujourd  hui  qu'autre- 
fois, meilleure  dans  Tavcnir  que  dans  le  présent.  Si 
nous  vivons  de  pois  et  de  gourganes,  que  nous  dispute 
la  Bruche,  nous  vivons  aussi  du  savoir,  le  puissant 
pétrin  où  se  malaxe  et  fermente  la  pâte  du  progrès. 
L'idée  vaut  bien  la  gourgane. 

Entre  autres  choses,  elle  nous  dit:  «  Le  grainetier  n'a 
pas  à  se  mettre  en  frais  de  guerre  contre  la  Bruche. 
Lorsque  les  pois  arrivent  en  magasin,  le  mal  est  déjà 
fait,  irréparable,  mais  non  transmissible.  Les  grains 
intacts  n'ont  rien  à  craindre  du  voisinage  des  grains 
attaqués,  si  longtemps  que  le  mélange  persiste.  De  ces 
derniers,  la  Bruche  sortira  à  son  heure;  elle  s'envolera 
de  l'entrepôt  si  la  fuite  est  possible;  dans  le  cas  con- 
traire, elle  périra  sans  infester  en  aucune  manière  les 
semences  restées  saines.  Jamais  de  ponte,  jamais  de 
génération  nouvelle  sur  les  pois  secs  de  nos  approvi- 
sionnements; jamais  non  plus  de  dégât  causé  par  l'ali- 
mentation de  1  adulte.  » 

Notre  Bruche  n'est  pas  hôte  sédentaire  des  maga- 
sins ;  il  lui  faut  le  grand  air,  le  soleil,  la  liberté  des 
champs.  Trèi  sobre  en  ce  qui  la  concerne,  elle  dédai- 
gne absolument  les  duretés  du  légume;  à  son  fin  mu- 
seau suffisent  quelques  lampées  mielleuses,  humées 
sur  les  fleurs.  La  larve,  d'autre  part,  réclame  la  ten- 
dre brioche  du  pois  vert,  en  travail  de  croissance  et 
renfermé  dans  sa  cosse.  Pour  ces  motifs,  le  magasin 
ignore  toute  pullulation  ultérieure  de  la  part  du  rava- 
geur introduit  au  début. 

L'origine  du  mal  est  aux  champs.  C'est  là  surtout 
qu'il  conviendrait  de  surveiller  les  méfaits  delà  Bruche, 
si  nous  n'étions  pas  presque  toujours  désarmés  quand 
il  s'agit  de  lutter  contre  l'insecte.  Indestructible  par 
son  nombre,  sa  petitesse,  son  astuce  sournoise,  la  petite 
bète  se  rit  des  colères  de  l'homme.  Le  jardinier  sacre 
et  peste;  le  Charançon  ne  s'en  émeut  :  imperturbable, 
il  continue  son  métier  de  percepteur  de    dîmes.  Heik* 


332  MOEURS    DES    INSECTBf 

rcu sèment  des  aides  nous  viennent,  plus  patients,  plus 
perspicaces  que  nous. 

La  premidre  semaine  du  mois  d'août,  lorsque  1î 
Bruche  mûre  commence  à  déménager,  je  fais  connais- 
sance avec  un  petit  Ghalcidien,  protecteur  de  nos  pois. 
Sous  mes  yeux,  dans  mes  bocaux  d'éducation,  l'auxi- 
liaire sort  en  abondance  de  chez  le  Charançon.  La 
femelle  a  la  tête  et  le  thorax  roux,  le  ventre  noir  avec 
longue  taridre.  Un  peu  moindre,  le  mâle  porte  costume 
noir.  Les  deux  sexes  ont,  l'un  et  l'autre,  pattes  rougeâ- 
très,  antennes  filiformes. 

Pour  sortir  de  la  graine,  l'exterminateur  de  la  Bruche 
ouvre  lui-même  une  lucarne  au  centre  de  la  rondelle 
dpidermique  qu'a  dénudde  le  ver  duCurculionide  en  vue 
de  sa  future  ddlivrance.  Le  dévord  a  prdpard  la  voie  dô 
sortie  du  ddvorant.  D'aprds  ce  ddtail,  le  reste  se  devine. 

Quand  sont  terminds  les  prdliniinaires  de  la  mdta- 
morphose,  quand  le  trou  de  sortie  est  ford,  muni  de 
son  obturateur,  pellicule  superficielle,  le  Ghalcidien 
survient  affaird.  Il  inspecte  les  pois,  encore  sur  la 
plante,  dans  leurs  cosses  ;  il  les  ausculte  des  antennes  ;  il 
ddcouvre,  cachds  sous  l'enveloppe  géndrale  du  Idgume, 
les  points  faibles  à  plafond  dpidermique.  Alors,  redres- 
sant sonpal  de  sondeur,  il  l'implante  à  travers  la  cosse, 
il  perfore  le  mince  opercule.  Si  profonddment  qu'il  soit 
retird  au  cœur  de  la  semence,  le  Curculionide,  larve 
encore  ou  bien  nymphe,  est  atteint  par  la  longue  mdca- 
nique.  Il  reçoit  un  œuf  sur  ses  tendres  chairs,  et  le  coup 
est  fait.  Sans  défense  possible,  car  il  est  à  cette  heure 
ver  somnolent  ou  bien  nymphe,  le  gros  poupard  sera 
tari  jusqu'à  la  peau. 

Quel  dommage  de  ne  pouvoir  favoriser  à  notre  guise 
la  multiplication  de  ce  fervent  exterminateur!  Hdlas 
c'est  ici  le  ddcevant  cercle  vicieux  où  nous  enserrent  nos 
auxiliaires  des  champs;  si  nous  voulons  avoir  en  aide 
beaucoup  de  Chalcidiens  sondeurs  des  pois,  ayons 
d  abord  beaucoup  de  Bruches. 


XIX 


LA  BRUCHE    DES    HARICOTS 

S'il  est  un  légume  du  bon  Dieu  sur  la  terre,  c'est  biec- 
le  haricot.  11  a  pour  lui  toutes  les  qualités  :  souplesse  de 
pâte  sous  la  dent,  sapidité  flatteuse,  abondance,  bas  pru 
et  vertus  nutritives.  C'est  une  chair  végétale  qui,  dol. 
odieuse,  non  sanglante,  équivaut  aux  horreurs  découpées 
sur  létal  du  boucher.  Pour  en  rappeler  énergiquemen 
les  services,  l'idiome  provençal  le  nomme  gounflo-gus. 

Sainte  téve,  consolation  des  gueux,  à  peu  de  frais,  oui 
tu  le  gontles,  le  travailleur,  l'homme  de  bien  et  de  talent 
à  qui  n'est  pas  échu  le  bon  numéro  dans  l'insensée  loterie 
delà  vie;  fève  débonnaire,  avec  trois  gouttes  d'huile  et 
filet  de  vinaigre,  tu  faisais  le  régal  de  mes  jeunes  années; 
maintenant  encore,  sur  le  tard  de  mes  jours,  tu  es  la 
bienvenue  dans  ma  pauvre  écuelle.  Soyons  amis  jusqu'à 
la  fin. 

Aujourd'hui,  mon  dessein  n'est  pas  de  célébrer  tes 
mérites  :  je  veux,  tout  simplement,  t'adresser  une  ques- 
tion de  curieux.  Quel  est  ton  pays  d'origine?  Es-tu  venue 
de  l'Asie  centrale,  avec  la  gourgane  et  le  pois  ?  Faisais- 
tu  partie  de  la  collection  de  semences  que  nous  appor- 
taient de  leur  jardinet  les  premiers  pionniers  de  la 
culture)  L'antiquité  te  connaissait-eiler 

Ici  l'insecte,  témoin  impartial  et  bien  renseigné,  ré- 
pond :  «  Non,  dans  nos  régions,  l'antiquité  ne  connais- 
sait pas  le  haricot.  Le  précieux  légume  n'est  pas  veou 
dans  DOS  pays  par  les  mêmes  voies  que  la  fève.  C'est  ua 
etrar.ger,  tard  introduit  dans  l'ancien  continent.  » 


J)4  MŒURS    OBS    INSECTES 

Le  dire  de  l'insecte  mérite  sérieux  examen,  étayé  qu'il 
est  de  raisons  fort  plausibles.  Voici  les  faits.  Depuis  bien 
longtemps  attentif  aux  choses  de  l'agriculture,  je  n'ai 
jamais  vu  des  haricots  attaqués  par  un  ravageur  quel- 
conque de  la  série  entomologique,  en  particulier  par  les 
Bruches,  exploiteurs  attitrés  des  semences  légumineuses. 

J'interroge  sur  ce  point  les  paysans  mes  voisins.  Ce 
sont  gens  de  haute  vigilance  quand  il  s'agit  de  leur 
récolte.  Toucher  à  leur  bien,  méfait  abominable,  bientôt 
découvert.  D'ailleurs  la  ménagère  est  là  qui,  épluchani 
dans  une  assiette,  grain  par  grain,  les  haricots  destinés 
à  la  marmite,  ne  manquerait  pas  de  trouver  le  mallai 
teur  sous  son  doigt  scrupuleux. 

Eh  bien,  tous,  unanimement,  répondent  à  mes  ques- 
tions par  un  sourire  où  se  lit  leur  peu  de  foi  en  mon 
savoir  concernant  les  petites  bétes.  «  Monsieur,  disent- 
ils,  apprenez  que  dans  le  haricot  il  n'y  a  jamais  de  ver. 
C'est  une  graine  bénie,  respectée  du  Charançon.  Le  pois, 
la  fève,  la  lentille,  la  gesse,  le  pois  chiche,  ont  leur  ver- 
mine; lui,  lou  gounflo-gics,  jamais.  Comment  ferions- 
nous,  pauvres  gens  que  nous  sommes,  si  le  Courcoussoun 
nous  le  disputait?  » 

Le  Curculionide,  en  effet,  le  méprise,  dédain  bien 
étrange  si  l'on  considère  avec  quelle  terveur  les  autres 
légumes  sont  attaqués.  Tous,  jusqu'à  la  maigre  lentille, 
sont  ardemment  exploités;  et  le  haricot,  si  engageant 
par  le  volume  et  la  saveur,  reste  indemne-  C'est  à  n'y 
rien  comprendre.  Pourquels  motifs  la  Bruche,  qui  passe, 
sans  hésiter,  de  l'excellent  au  médiocre,  du  médiocre  à 
l'excellent,  dédaigne-t-elle  la  délicieuse  graine?  Elle 
quitte  la  gesse  pour  le  pois,  elle  quitte  le  pois  pour  la 
fève,  la  vescc,  satisfaite  du  mesquin  granule  aussi  bien 
que  de  l'opulent  gâteau,  et  les  séductions  du  haricot  la 
laissent  indifférente.  Pourquoi? 

Apparemment  parce   que  ce    légume  lui  est  inconnu 
Les   autres,  tant  les   indigènes  que  les  acclimatés  venus 
de  l'Orient,  lui  sont  familiers  depuis  des  siècles;  chaque 


LA    BRUCHB    DBS    HARICOTS  2^^ 

année  clic  en  éprouve  l'excellence,  et  confiante  dans  les 
leçons  du  passé,  elle  règle  sur  les  antiques  usages  les 
soins  de  l'avenir.  Le  haricot  lui  est  suspect  comme  nou- 
veau venu  dont  elle  ignore  jusqu'ici  les  mérites. 

L'insecte  hautement  l'affirme  :  chez  nous,  le  haricot 
estde  datcrécente.  Il  nous  est  venu  detrèsloin,  à  coup  sûr 
du  nouveau  monde.  Toute  chose  mangeable  convoque 
des  préposés  à  son  utilisation.  S'il  était  originaire  de 
l'ancien  continent,  le  haricot  aurait  ses  consommateurs 
attitrés,  à  la  façon  du  pois,  de  la  lentille  etdes  autres  La 
moindre  semence  de  légumineuse,  souvent  pas  plus 
grosse  qu'une  tête  d'épingle,  nourrit  sa  Bruche,  un  nain 
qui  patiemment  la  gruge,  l'excave  en  habitacle  ;  et  lui,  le 
dodu,  1  exquis,  serait  épargné  ! 

A  cette  étrange  immunité,  pas  d'autre  explication  que 
celle-ci  :  comme  la  pomme  de  terre  et  le  maïs,  le  haricot 
est  un  don  du  nouveau  monde.  Il  est  arrivé  chez  nous 
non  accompagné  de  l'insecte,  son  réglementaire  exploi- 
teur au  pays  natal;  il  a  trouvé  dans  nos  ch.mps  d  autres 
grainetiers  qui,  ne  le  connaissant  pas,  l'ont  dédaigné. 
De  même  sont  respectés  ici  le  maïs  et  la  pomme  de  terre 
à  moins  que  ne  surviennent,  accidentellement  importés, 
leurs  consommateurs  américains. 

Le  dire  de  l'insecte  est  confirmé  par  le  témoignage 
négatif  des  vieux  classiques  :  à  la  rustique  table  de  leurs 
paysans,  jamais  le  haricot  ne  paraît.  Dans  la  seconde 
églogue  de  Virgile,  Thestylis  prépare  le  repas  des  mois- 
sonneurs : 

Thestylis  et  rapide  fessis  messoribus  sestu 
Allia  serpyllumque  herbas  contundit  dentés. 

La  mixture  est  l'équivalent  de  Vaïoli,  cher  au  gosier 
provençal.  Cela  fait  très  bien  en  des  vers,  mais  c'est  peu 
substantiel.  On  désirerait  ici  le  plat  de  résistance,  le  plat 
de  haricots  rouges,  assaisonnés  d'oignon  coupé  menu. 
A  la  bonne  heure  :  voilà  qui  leste  l'estomac,  tout  en  res- 
'.aat  rural,  non  moins  bien  que  l'ail.  Ainsi  repue,   eo 


33^  MOBURS    DES    INSECTES 

plein  air,  au  chant  des  cigales,  l'équipe  des  moissoD- 
neurs  peut  faire  brôve  méridienne  et  doucement  digérer, 
à  Tombre  des  javelles.  Nos  modernes  Thestylis,  peu 
dittérentes  de  leurs  sœurs  antiques,  se  garderaient  bien 
d'oublier  \t  gounjlo-gus,  ressource  économique  des  lar- 
ges appétits.  La  Thestylis  du  poète  n'y  songe,  parce 
qu'elle  ne  les  connaît  pas. 

Le  même  auteur  nous  montre  Tityrc  offrant  l'hospi- 
talité d'une  nuit  à  son  ami  Mélibée,  qui,  chassé  de  son 
bien  par  les  soldats  d'Octave,  s'en  va,  la  jambe  traînante, 
derrière  son  troupeau  de  chèvres.  Nous  aurons,  dit 
Tityre,  des  châtaignes,  du  fromage,  des  fruits-  L'histoire 
ne  dit  pas  si  Mélibée  se  laissa  tenter.  C'est  dommage. 
Pendant  le  sobre  repas,  nous  aurions  appris,  de  façon 
plus  explicite,  qu'aux  pâtres  des  vieux  temps  manquait 
le  haricot. 

Ovide  nous  raconte,  en  délicieux  récit,  la  réception 
que  Philémon  et  Baucis  firent  aux  dieux  inconnus  hôtes 
de  leur  chaumière  Sur  la  table  à  trois  pieds  équilibrée 
d'un  tesson,  ils  servent  de  la  soupe  aux  choux,  du  lard 
rance,  des  œufs  tournés  un  moment  sur  la  cendrechaude, 
des  cornouilles  confites  dans  la  saumure,  du  miel,  des 
fruits.  A  ces  rustiques  somptuosités  un  mets  manque, 
mets  essentiel  que  n'oublieraient  pas  les  Baucis  de  nos 
campagnes.  Après  la  soupe  au  lard  viendrait,  obliga- 
toire, la  platée  de  haricots-  Pour  quels  motifs  Ovide, 
lui  si  riche  de  détails,  ne  parle-t-il  pas  du  légume  qui 
ferait  si  bien  dans  le  menu  >  Même  réponse  :  il  ne  devait 
pas  le  connaître. 

En  vain  j'interroge  le  peu  que  mes  lectures  m'ont  appris 
sur  le  manger  rural  aux  temps  antiques,  aucun  souvenir 
ne  me  revient  concernant  le  haricot.  Le  pot  du  vigneron 
et  du  moissonneur  me  parle  du  lupin,  de  la  fève,  du  pois, 
de  la  lentille,  jamais  du  légume  par  excellence. 

Sous  un  autre  rapport,  le  haricot  a  réputation.  Ça 
flatte,  comme  dit  l'autre,  ça  flatte,  on  en  mange,  et  puis 
va  te  promener.  Il  se  prête  donc  aux  grosses  plaisaiitenct 


LA    BRUCHE    DES    HARICOTS  2}; 

aimées  du  populaire,  surtout  quand  elles  sont  formulées 
par  le  génie  sans  vergogne  d'un  Aristophane  et  d'un 
Plaute  Quels  effets  de  scène  avec  une  simple  allusion  à 
la  fève  sonore,  quels  éclats  de  rire  parmi  les  mariniers 
d'Athènes  et  les  portefaix  de  Rome!  En  leur  folle  gaieté 
dans  un  langage  moins  réservé  que  le  nôtre,  les  deux 
maîtres  comiques  ont-ils  fait  quelque  usage  des  vertus 
du  haricot?  Aucun.  Silence  complet  sur  le  tonitruant 
légume. 

Le  terme  de  haricot  donne  lui-même  à  réfléchir.  C'est 
un  mot  bizarre,  sans  parenté  avec  nos  vocables.  Par  sa 
tournure  étrangère  à  nos  combinaisons  de  sons,  il  éveille 
en  l'esprit  quelque  jargon  de  Caraïbes,  comme  le  font 
caoutchouc  et  cacao.  L'expression  viendrait-elle,  en  effet, 
des  Peaux-Rouges  de  l'Amérique?  Avec  le  légume, 
aurions-nous  reçu,  plus  ou  moins  conservé,  le  nom  qui 
le  désignait  en  son  pays  natal  ?  Peut-être  bien,  mais 
commuent  le  savoir?  Haricot,  fantasque  haricot,  tu  nous 
proposes  curieux  problème  de  linguistique. 

Le  français  l'appelle  aussi/aséo/c,  yZa^eo/e/.  Le  pro- 
vençal le  nomme  faioù  Qt/avioù;  le  catalan,  fayol;  l'es- 
pagnol, faseolo  ;  le  portugais /e^'io  ;  l'italien, /a^/Mo/o. 
Ici  je  me  reconnais  :  les  langues  de  la  famille  latine  ont 
conservé,  avec  l'inévitable  altération  de  la  désinence,  le 
terme  antique  dQ  Jase o lus. 

Or,  si  je  consulte  mon  lexique,  je  trouve  :  faselus^faseo- 
lus,  phaseolus,  haricot.  Savant  lexique,  permettez-moi  de 
vous  le  dire  :  vous  traduisez  mal  ;  faselus,  faseolus,  ne 
peut  signifier  haricot.  Et  la  preuve  sans  réplique,  la 
voici.  Dans  ses  Géorgiques\  Virgile  nous  apprend  en 
quelle  saison  il  convient  de  semer  le  faselus.  Il  nous  dit  ; 

Si  vero  viciamque  seres  vilemque  faselum..., 
Haud  obscura  cadens  mittet  tibi  signa  Bootes; 
Iricipe,  et  ad  médias  senientem  extende  pruinas 

Kien  de  plus  clair  que  le  précepte  du  poète  adœjrablc- 
I.  GtoT giques,  liv.  !•',  vers  22761  suivants. 


238  MOEURS    DBS    INSBCTBS 

aient  renseigné  sur  les  choses  des  champs  :  il  faut  com- 
mencer les  semailles  du  faselus  à  l'époque  où  la  constel- 
lation du  Bouvier  disparaît  au  couchant,  c'est-à-dire 
vers  la  fin  d'octobre,  et  les  poursuivre  jusqu'au  milieu 
des  frimas. 

En  de  telles  conditions,  le  haricot  est  hors  de  cause  : 
c'est  une  plante  frileuse  qui  ne  supporterait  pas  la 
moindre  gelée.  L'hiver  lui  serait  fatal,  même  sous  le 
climat  de  l'Italie  méridionale.  Plus  résistants  au  froid  à 
cause  de  leur  pays  d'origine,  le  pois,  la  fève,  la  gesse  et 
autres  ne  redoutent  pas,  au  contraire,  l'ensemencement 
automnal  et  se  maintiennent  prospères  pendant  l'hiver 
à  la  condition  que  le  climat  ait  quelque  douceur. 

Quereprésente  alors  le/ase/wsdesGéor^i^ues,  le  légume 
problématique  qui  a  transmis  son  nom  au  haricot  dans 
les  langues  latines?  En  tenant  compte  de  Tépithéte  mé- 
prisante \ilis  dont  le  stigmatise  le  poète,  volontiers  je 
verrais  en  lui  la  gesse  cultivée,  le  grossier  pois  carré,  la 
jaïsso  peu  estimée  du  paysan  provençal. 

J'en  étais  là  du  problème  du  haricot  presque  élucidé 
par  le  seul  témoignage  de  l'insecte,  lorsqu'un  document 
inattendu  vient  me  donner  le  dernier  mot  de  l'énigme. 
C'est  encore  un  poète,  de  grand  renom,  M.  Josè-Maria 
de  Heredia,  qui  prête  son  aide  au  naturaliste.  Sans  se 
douter  du  service  rendu,  un  de  mes  amis,  l'instituteur  du 
village,  me  communique  une  brochure  ^  où  je  lis  la  con- 
versation suivante  entre  le  maître  ciseleur  de  sonnets  et 
une  dame  journaliste  lui  demandant  laquelle  de  ses 
œuvres  il  préfère. 

«  —  Que  voulez-vous  que  je  vous  réponde,  fait  le 
poète.  Je  suis  très  embarrassé...  Je  ne  sais  quel  est  le 
sonnet  que  je  préfère  :  je  les  ai  tous  faits  avec  une  peine 
horrible...  Et  vous,  lequel  préférez-vous? 

«  —  Comment  est-il  possible,  mon  cher  maître,  de 
choisir  au  milieu dejoyaux,chacund  une  parfaite  beauté? 

I .  Noël  des  Annales  politiques  et  littéraires  :  Les  Enfants  jugés  par 
leurs  pères,  T901 . 


LA   BRUCHE    DES    HARICOTS  2^3 

Vous  faites  étinceler,  sous  mes  yeux  émerveillés,  des 
perles,  des  émeraudes,  des  rubis;  comment  puis-je  me 
décider  à  préférer  l'émeraude  à  la  perle? Le  collier  entier 
me  transporte  d'admiration. 

«  —  Eh  bien  !  moi,  il  y  a  quelque  chose  dont  je  suis 
plus  fier  que  de  tous  mes  sonnets,  et  qui  a  bien  plus  fait 
pour  ma  gloire  que  mes  vers. 

«  J'ouvre  de  grands  yeux,  et  je  demande  : 

«  ~  C'est?... 

((  Mon  maître  meregardeavecmalice;  puis  triomphant 
avec  cette  belle  flamme  dans  les  yeux  qui  éclaire  sa  face 
de  jeunesse,  il  crie  : 

«  —  C'est  d'avoir  trouvé  l'étymologie  du  mot  haricot  I 

«  Je  suis  tellement  stupéfaite  que  j  oublie  de  rire. 

n  —  Ce  que  je  vous  dis  là  est  très  sérieux. 

«  —  Je  connaissais,  mon  cher  maître,  votre  réputation 
de  profonde  érudition;  mais  de  là  à  m'imaginer  que  vous 
étiez  glorieux  d'avoirtrouverTétymologiedumotharicot, 
ah  !  non,  non  !  je  ne  m'attendais  pas  à  celle-là  !  Pouvez- 
vous  me  raconter  de  quelle  façon  vous  avez  fait  cette 
découverte? 

«  —  Très  volontiers.  Voici  :  j'ai  trouvé  des  renseigne- 
ments sur  les  haricots  en  faisant  des  recherches  dans  le 
beau  livre  d'histoire  naturelle  du  seizième  siècle,  d  Her- 
nandez  :  De  Historia  planiarum  novi  orbis.  Le  mot  de 
haricot  est  mconnu  en  France  jusqu'au  dix-septième 
siècle;  on  disait  fèves  ou  phaséols;ç:n  mexicain,  ayacoi. 
Trente  espèces  de  haricots  étaient  cultivées  au  Mexique 
avant  la  conquête.  On  les  nomme  encore  aujourd'hui 
ayacot,  surtout  le  haricot  rouge,  ponctué  de  noir  ou  de 
violet.  Un  jour,  je  me  suis  rencontré,  chez  Gaston  Paris, 
avec  un  grand  savant.  En  entendant  mon  nom,  il  se  pré- 
cipite et  me  demande  si  c'est  moi  qui  ai  découvert  l'éty- 
mologie du  mot  haricot.  Il  ignorait  absolument  que 
j'eusse  fait  des  vers  et  publié  les  Trophées...  » 

Ah!  la  superbe  boutade,  qui  met  la  joaillerie  des  son- 
nets sous  la  protection  d'un  légume!  Je  suis  à  mon  tour 


S40  MOEURS    DBS    INSECTES 

ravi  de  Vayacot.  Comme  j'avais  raison  de  soupçonner 
dans  le  bizarre  terme  haricot  une  locution  de  Peau- 
Rouge!  Comme  Tinsecte  était  véridique  nous  affirmant, 
à  sa  manière,  que  la  précieuse  graine  nous  était  venue 
du  nouveau  monde!  Tout  en  gardant,  de  peu  s'en  faut, 
sa  dénomination  première,  la  fève  de  Montézuma, 
Vayacot  aztèque,  a  passé  du  Mexique  dans  nos  jardins  i 
potagers.  ' 

Mais  il  nous  est  parvenu  non  accompagné  de  l'in- 
secte, son  consommateur  titulaire,  car  dans  son  pays 
natal  il  doit  y  avoir  certainement  un  Curculionide  qui 
prélève  dîme  sur  le  riche  légume.  Nos  indigènes  grigno- 
teurs  de  semences  ont  méconnu  l'étranger  ;  ils  n'ont  pas 
eu  encore  le  temps  de  se  familiariser  avec  lui  et  d'en 
apprécier  les  mérites;  prudemment  ils  se  sont  abstenus 
de  toucher  à  Vayacot,  suspect  par  sa  nouveauté.  Jusqu'à 
nos  jours,  la  fève  mexicaine  était  donc  restée  indemne, 
singulier  disparate  avec  nos  autres  légumes,  tous  ardem- 
ment exploités  par  le  Charançon. 

Cet  état  de  choses  ne  pouvait  durer.  Si  nos  champs 
n'ont  pas  l'insecte  amateur  du  haricot,  le  nouveau  monde 
a  le  sien.  Par  la  voie  des  échanges  commerciaux,  quel- 
que sac  de  légumes  véreux  nous  l'apportera  un  jour  ou 
l'autre.  C'est  inévitable. 

L'invasion  n'a  pas  manqué,  assez  récente,  semble-t-il, 
d'après  les  documents  dont  je  dispose.  Il  y  a  trois  ou 
quatre  ans,  je  reçus  de  Maillane,  dans  les  Bouches-du- 
Rhône,  ce  que  je  cherchais  en  vain  dans  mon  voisinage, 
interrogeant  ménagères  et  cultivateurs,  très  étonnés  de 
mes  demandes.  Nul  n'avait  vu  le  ravageur  des  haricots, 
nul  n'en  avait  ouï  parler.  Des  amis,  informés  de  mes 
recherches,  m'envoyèrent  de  Maillane.  dis-je,  de  quoi 
largement  satisfaire  ma  curiosité  de  naturaliste.  C'était 
un  boisseau  de  haricots  outrageusement  ruinés,  percés 
de  trous,  changés  en  une  sorte  d'épongé.  Là  dedans 
grouillait,  innombrable,  une  Bruche  rappelant  celle  des 
lentilles  par  sa  minime  taille. 


LA    BRUCHE    DES    HARICOTS  34I 

Les  expéditeurs  me  parlaient  du  dégât  éprouvé  à  Mail- 
lane  L'odieuse  bestiole,  disaient-ils,  avait  détruit  la 
majeure  partie  de  la  récolte.  Un  vrai  fléau,  dont  on 
n'avait  pas  encore  eu  d'exemple,  s'était  abattu  sur  les 
haricots,  laissant  à  peine  à  la  ménagère  de  quoi  garnir 
sa  marmite.  Quant  aux  mœurs,  aux  façons  d'opérer  du 
coupable,  on  les  ignorait.  C'était  à  moi  de  m'en  informer 
par  l'expérimentation. 

Vite,  expérimentons.  Les  circonstances  me  servent. 
Nous  sommes  au  milieu  de  juin,  et  j'ai  dans  le  jardin  un 
carré  de  haricots  précoces,  haricots  noirs  de  Belgique,, 
semés  en  vue  du  ménage-  Devrais-je  être  privé  du  cher 
légume,  lâchons  sur  la  nappe  de  verdure  le  terrible  des- 
tructeur. Le  développement  de  la  plante  est  au  degré  re- 
quis, si  je  m'en  rapporre  à  ce  que  la  Bruche  des  pois  m'a 
déjà  montré  :  les  fleurs  abondent,  les  gousses  pareille- 
ment, vertes  encore  et  de  toute  grosseur. 

Je  mets  dans  une  assiette  deux  ou  trois  poignées  de 
mes  haricots  maillanais,  et  je  place  l'amas  grouillant  en 
plein  soleil  au  bord  de  mon  carré  de  légumes.  Ce  qui  va 
se  passer,  je  crois  le  deviner.  Les  insectes  libres  et  ceux 
que  le  stimulant  du  soleil  ne  tardera  pas  à  libérer,  vont 
prendre  l'essor.  Trouvant  à  proximité  immédiate  la 
plante  nourricière,  ils  s'y  arrêteront,  en  prendront  pos- 
session. Je  les  verrai  explorer  les  gousses,  les  fleurs  ; 
sans  longue  attente,  j'assisterai  à  la  ponte.  En  des  con- 
ditions pareilles,  ainsi  se  comporterait  la  Bruche  des 
pois. 

Eh  bien,  non  :  à  ma  confusion,  les  événements  ne  sont 
pas  ce  que  je  prévoyais.  Quelques  minutes,  les  insectes 
se  trémoussent  au  soleil,  entr'ouvrent  et  referment  les 
élytres  pour  assouplir  le  mécanisme  de  l'essor,  puis  ils 
s'envolent,  maintenant  l'un,  maintenant  l'autre  ;  ils  mon- 
tent dans  l'air  lumineux;  ils  s'éloignent,  bientôt  perdus 
de  vue.  Ma  persévérante  attention  n'obtient  pas  le  moin- 
dre succès  :  pas  un  des  envolés  ne  se  pose  sur  les  hari- 
cots. 

Iti 


342  MOEURS    DES    INSECTES 

Les  joies  de  la  liberté  satisfaites,  reviendront-ils  ce 
soir,  demain,  après-demain?  Non,  ils  ne  reviennent  pas. 
Toute  la  semaine,  aux  heures  favorables,  j'inspecte  les 
rangées  de  semis,  fleur  par  fleur,  gousse  par  gousse  ; 
jamais  de  Bruche  présente,  jamais  de  ponte.  Et  cepen- 
dant l'époque  est  propice,  car  en  ce  moment  les  mères 
captives  dans  mes  bocaux  déposent  à  profusion  leurs 
germes  sur  les  haricots  secs. 

Essayons  en  une  autre  saison.  Je  dispose  de  deux  au- 
tres carrés  où  j'ai  fait  semer  le  haricot  tardif,  le  Cocot 
rouge,  un  peu  à  l'usage  de  la  maisonnée,  mais  avant 
tout  à  l'intention  des  Bruches.  Échelonnés  à  distance 
convenable,  les  deux  semis  me  donneront  récolte  l'un  en 
août,  l'autre  en  septembre  et  plus  tard. 

Je  recommence  avec  le  haricot  rouge  l'expérience  faite 
avec  le  haricot  noir.  A  plusieurs  reprises,  en  temps  op- 
portun, je  lâche  dans  le  fourré  de  verdure  des  essaims 
de  Bruches,  extraits  de  mes  bocaux,  entrepôt  général. 
Chaque  fois  le  résultat  est  nettement  négatif.  En  vain, 
toute  la  saison,  jusqu'à  épuisement  des  deux  récoltes,  je 
prolonge  mes  recherches  presque  quotidiennes  :  je  ne 
parviens  pas  à  découvrir  une  gousse  peuplée,  pas  même 
un  Charançon  stationnant  sur  la  plante. 

Et  pourtant  la  surveillance  ne  fait  pas  défaut.  Recom- 
mandation est  faite  à  mon  entourage  de  respecter  en 
plein  certaines  rangées  que  je  me  réserve  ;  avis  est  donné 
d'être  attentif  aux  œufs  qui  pourraient  se  trouver  sur  les 
gousses  récoltées.  Moi-même  je  scrute  de  la  loupe,  avant 
de  les  livrer  à  la  ménagère  pour  les  écosser,  les  légumes 
venus  de  l'enclos  ou  des  jardins  voisins.  Peine  inutile  ; 
nulle  part  trace  de  ponte. 

A  ces  épreuves  en  plein  air,  j'en  adjoins  d'autres  sous 
verre.  Des  flacons  allongés  reçoivent  des  gousses  fraîches 
appendues  à  leur  tige,  les  unes  vertes,  les  autres  bigar- 
rées de  carmin  et  contenant  des  semences  non  éloignées 
du  point  de  maturité.  Chaque  appareil  se  complète  avec 
une  population  de  Bruches.  Cette  fois,  j'obtieas  des  œufs, 


LA    BRUCHE    DES    flARICOTS  343 

mais  ils  ne  m'inspirent  pas  confiance:  la  mère  les  a  dépo- 
sés sur  la  paroi  des  flacons,  et  non  sur  les  légumes. 
N'importe,  ils  éclosent.  Je  vois  les  vermisseaux  errer 
quelques  jours,  explorant  d'un  zèle  égal  les  cosses  et  le 
verre.  Enfin,  du  premier  au  dernier,  piteusement  ils 
périssent  sans  toucher  aux  vivres  servis. 

La  conséquence  s'impose,  évidente  :  le  haricot  ten- 
dre et  frais  n'est  pas  leur  affaire.  A  l'inverse  de  la 
Bruche  du  pois,  la  Bruche  des  haricots  refuse  de  con- 
fier sa  famille  aux  légumes  non  durcis  par  l'âge  et  la 
dessiccation  ;  elle  dédaigne  de  s'arrêter  sur  mon  semis, 
parce  qu'elle  n'y  trouve  pas  la  provende  requise. 

Que  lui  faut-il  donc  r  11  lui  faut  le  grain  vieux,  dur, 
sonnant  à  terre  ainsi  qu'un  petit  caillou.  Je  vais  la 
satisfaire.  Je  mets  dans  mes  appareils  des  gousses  très 
mûres,  coriaces,  longtemps  desséchées  au  soleil.  Cette 
fois,  la  famille  prospère,  les  vermisscau.x  perforent 
l'aride  étui,  atteignent  les  semences,  y  pénétrent,  et 
désormais  tout  marche  à  souhait. 

C'est  ainsi,  suivant  toute  apparence,  que  la  Bruche 
envahit  le  grenier  du  cultivateur.  Des  haricots  sont 
laissés  sur  pied  dans  les  champs,  jusqu'à  ce  que  plan- 
tes et  légumes,  grillés  par  le  soleil,  aient  atteint  par- 
faite dessiccation.  Le  battage  pour  isoler  les  semences 
n'en  sera  que  plus  aisé.  C'est  alors  que  la  Bruche, 
trouvant  les  choses  à  sa  guise,  s'occupe  de  la  ponte. 
En  rentrant  sa  récolte  un  oeu  tard,  le  paysan  rentre 
aussi  le  ravageur, 

xMais  la  Bruche  exploite  surtout  le  grain  de  nos  entre- 
pôts. A  l'exemple  de  la  Calandre,  qui  gruge  le  froment 
de  nos  greniers  et  ne  fait  cas  de  la  céréale  balancée 
dans  son  épi,  elle  abhorre  de  même  la  semence  tendre 
et  s'établit  de  préférence  dans  l'obscure  tranquillité  de 
nos  amas.  C'est  un  ennemi  redoutable  du  grainetier 
encore  plus  que  du  paysan. 

Quelle  fougue  de  destruction,  une  fois  le  ravageur 
installe   dans    nos     trésoib    ic-ammeux*     Mes    flacons 


344  MŒURS    DES    INSECTES 

hautement  en  témoignent.  Un  seul  grain  de  haricot 
héberge  nombreuse  famille,  jusqu'à  la  vingtaine  fré- 
quemment. Et  ce  n'est  pas  une  se^le  génération  qui 
l'exploite,  mais  bien  trois  et  quatre  dans  l'année.  Tant 
qu'il  reste  sous  la  peau  matière  comestible,  de  nou- 
veaux consommateurs  s'y  établissent,  de  façon  qu'à  la 
fia  le  haricot  devient  odieuse  dragée  de  farinctte  ster- 
corale.  L'épiderme,  dédaigné  des  vers,  est  un  sac  percé 
de  lucarnes  rondes  en  nombre  égal  à  celui  des  habi- 
tants émigrés  ;  le  contenu  cède  sous  le  doigt,  s'étale  en 
nauséabonde  pâte  de  déjections  poudreuses.  La  ruine 
du  légume  est  complète. 

La  Bruche  du  pois,  solitaire  dans  sa  semence,  con- 
somme juste  dequoi  se  creuser  l'étroite  niche  de  la  nym- 
phe. Le  reste  demeure  intact,  si  bien  que  la  graine  peut 
germer  et  servir  même  à  l'alimentation,  si  l'on  écarte  de 
l'esprit  des  répugnances  non  motivées.  L'insecte  améri- 
cain n'a  pas  cette  réserve;  il  épuise  à  fond  son  haricot,  il 
en  fait  une  immondice  que  j'ai  vue  refusée  par  les  porcs. 
L'Amérique  n'y  va  pasen  douceurquandcUe  nous  envoie 
sesfléauxeniomologiques.  Ellenous  a  valu  le  Phylloxéra, 
le  pou  ealamiieux  contre  lequel  ne  cessent  de  lutter  nos 
vignobles;  elle  nous  vaut  aujourd'hui  le  Charançon  des 
haricots,  sérieuse  menace  de  l'avenir.  Quelques  expé- 
riences nous  diront  le  péril. 

Depuis  tantôt  trois  ans,  sur  la  table  de  mon  labora- 
toire aux  bètes  sont  rangées,  au  nombre  de  quelques 
douzaines,  des  bocaux  et  des  flacons  fermés  d'un  voile 
de  gaze  qui  prévient  l'évasion  tout  en  laissant  aération 
permanente.  Ce  sont  mes  cages  à  fauves.  J'y  élève  la 
Bruche  des  haricots,  en  variant  le  régime  à  ma  guise. 
Entre  autres  choses,  ils  m'apprennent  que  l'insecte,  loin 
d'être  exclusif  dans  le  choix  de  ses  établissements,  s'ac- 
commode de  nos  divers  légumes,  à  quelques  rares  excep- 
tions près. 

Tous  les  haricots  lui  conviennent,  les  blancs  comme 
Iss  noirs,  les  rouges  comme  les  bariolés,  les  petits  comme 


LA    BRrCHE    DES    HARICOTS  345 

les  gros,  ceux  de  la  dernière  récolte  comme  les  vieux  ds 
plusieurs  années,  presque  indomptables  par  l'eau  bouil- 
lante. Ils  sont  attaqués  de  préférence  à  l'état  de  graines 
libres,  moins  dispendieuses  au  travail  d'invasion;  mais, 
sous  le  couvert  de  leur  étui  naturel,  ils  sont  exploités 
avec  autant  de  zèle  lorsque  les  dénudés  manquent.  A 
travers  la  cosse,  souvent  rigide  et  parcheminée,  les  ver- 
misseaux naissants  savent  très  bien  les  atteindre.  C'est 
ainsi  que  se  fait  l'invasion  dans  les  champs. 

Est  également  reconnue  d'excellente  qualité  la  dolique 
à  longue  gousse,  appelée  ici  lou  faioù  borgne^  le  haricot 
borgne,  à  cause  de  la  tache  noire  qui  lui  fait  à  l'ombilic 
une  sorte  d'œil  poché.  Je  crois  même  reconnaître  chez 
mes  pensionnaires  une  prédilection  marquée  pour  ce 
légume. 

Jusque-là  rien  d'anormal  :  la  Bruche  ne  sort  pas  du 
genre  botanique  Phaseolus.  Mais  voici  qui  aggrave  le 
péril  et  nous  montre  l'amateur  phaséolaire  sous  un  jonr 
inattendu.  La  Bruche  accepte  sans  la  moindre  hésitation 
le  pois  sec,  la  fève,  la  gesse,  la  vesce.  le  pois  chiche; 
elle  va,  toujours  satisfaite,  de  l'un  à  l'autre;  sa  familis 
vit  prospère  en  ces  divers  légumes,  tout  aussi  bien  que 
dans  le  haricot.  Seule  la  lentille  est  refusée,  peut-être  4 
cause  de  l'insuffisance  de  son  volume  Quel  rcdoutabie 
exploiteur  que  ce  Curculionide  américain! 

Le  malde\ieodraitpiresi,commc  je  l'ai  craintd'abord, 
l'insecte  passait,  toujours  vorace,  des  légumineuses  aux 
céréales.  Il  n'en  est  rien.  Etablie  dans  mes  bocaux  avc:c 
amas  de  froment,  d'orge,  de  rir,  de  maïs,  la  Bruche  inva- 
riablement périt  sans  laisser  descendance.  Même  résultat 
avecles semences  huileuses,  le  ricin,  les  graincsdu  grand 
soleil.  Hors  des  légumes,  plus  rien  ne  convient  à  la  Bru- 
che. Ainsi  limité,  son  lot  n'est  pas  moins  un  des  plus 
vastes.  Fougueusement  elle  en  use.  elle  en  abuse. 

Les  œufs  sont  blancs,  étirés  en  menu  cylindre.  Aucun 
ordre  dans  leur  dissémination,  aucun  choix  dans  leur 
ercp!accrr\;ïnt.  La  pondeuse  les  dépose,  soiî  isoles,  soit 


2\6  MOEURS    DES    INSECTES 

par  petits  groupes,  aussi  bien  sur  les  parois  du  bocal  que 
sur  les  haricots.  En  sa  négligence,  elle  va  même  jusqu'à 
les  fixer  sur  le  maïs,  le  café,  le  ricin  et  autres  semences 
où  la  famille  doit  périr  à  bref  délai,  ne  trouvant  pas  ali- 
ment de  son  goût.  A  quoi  bon  ici  la  clairvoyance  mater- 
nelle) Abandonnés  n'importe  où,  sousl'amas  de  légumes, 
les  germes  sont  toujours  en  place,  car  c'est  aux  nouveau- 
nés  de  se  mettre  en  recherche  et  de  trouver  eux-mêmes 
les  points  d'invasion. 

En  cinq  jours  au  plus  l'œuf  éclôt.  Il  en  sort  mignonne 
créature  blanche,  à  tête  rousse.  C'est  un  point  tout  juste 
visible. Le  vermisseau  se  renfle  en  avant  pour  donner  plus 
de  force  à  son  outil,  sa  gougemandibulaire,  quidoit  forer 
ia  graine  dure,  l'équivalent  du  bois.  Ainsi  se  renflent  les 
larves  des  Buprestes  et  des  Capricornes,  mineuses  des 
troncs  d'arbre.  Aussitôt  née,  la  vermine  rampante  déam- 
bule au  hasard  avec  une  activité  qu'on  n'attendrait  guère 
d'un  âge  aussi  tendre.  Elle  vagabonde,  inquiète  de  trou- 
ver au  plus  tôt  le  gîte  et  le  manger. 

Du  jour  au  suivant,  c'est  fait  pour  la  plupart.  Je  vois 
le  vermisseau  trouer  le  coriace  épiderme  de  la  semence; 
j'assiste  à  ses  efforts;  je  le  surprends  à  demi  plongé  dans 
un  commencement  de  galerie  qui  se  poudre  à  Tembou- 
churc  d'une  farine  blanche,  déblai  du  forage.  Il  entre,  il 
s'enfonce  dans  le  cœur  de  la  semence.  Il  en  sortira  sous 
la  forme  adulte  au  bout  de  cinq  semaines,  tant  son  évo- 
lution est  rapide. 

Cette  hâte  du  développement  permet  plusieurs  généra- 
tions dans  Tannée.  J'en  ai  reconnu  quatre.  D'autre  part, 
un  couple  isolé  m'a  fourni  une  famille  de  quatre-vingts. 
Ne  considérons  que  la  moitié  du  résultat,  pour  tenir 
compte  des  deux  sexes,  que  j'admets  équivalents  en  nom- 
bre. Au  bout  de  l'an,  les  couples  issus  de  cette  origine 
seront  donc  la  quatrième  puissance  de  quarante;  ils 
représenteront  en  larves  l'effroyable  total  de  cinq  millions 
et  plus.  Quel  monceau  de  haricots  ravagerait  pareille 
legionl 


LA    BRUCHE    DES    HARICOTS  347 

L'industrie  de  la  larve  rappelle  de  tous  points  ce  que 
nous  a  fait  connaître  la  Bruche  des  pois.  Chaque  ver  se 
creuse  une  loge  dans  la  masse  farineuse,  en  respectant 
l'épidermesous  forme  derondelle  protectrice,  que  l'adulte 
aisément  fera  choir  d'une  poussée  au  moment  de  la  sor- 
tie. Sur  la  fin  de  la  vie  larvaire,  les  loges  transparaissent 
à  la  surface  du  légume  comme  autant  d'orbes  obscurs. 
Enfin,  l'opercule  tombé,  l'insecte  quitte  sa  loge,  et  le 
haricot  reste  percé  d'autant  de  trous  qu'il  a  nourri  de 
vers. 

Très  sobres,  satisfaits  de  quelques  débris  farineux,  les 
adultes  ne  semblent  nullement  désireux  d'abandonner  ie 
tas  tant  qu'il  y  a  des  grains  de  bonne  exploitation.  Dc^ 
pariades  se  font  dans  les  interstices  du  monceau;  les 
mères  sèment  leurs  œufs  à  l'aventure  ;  les  jeunes  s'éta- 
blissent, qui  dans  les  haricots  intacts,  qui  dans  les  grai- 
nes trouées,  mais  non  encore  épuisées;  et  de  cinq  semai- 
nes en  cinq  semaines,  le  grouillement  recommence  toute 
la  belle  saison.  Enfin  la  dernière  génération,  celle  de 
septembreoud'octobre,  sommeille  dansses  loges  jusqu'au 
retour  des  chaleurs. 

Si  jamais  le  ravageur  des  haricots  devenait  par  trop 
menaçant,  la  difficulté  ne  serait  pas  bien  grande  de  lui 
faire  une  guerre  d'extermination.  Ses  moeurs  nous  ren- 
seignent sur  la  tactique  à  suivre.  C'est  un  exploiteur  de 
la  récolte  sèche,  rentrée  au  grenier,  amoncelée  dans  les 
magasins.  S'il  est  difficile  de  se  préoccuper  de  lui  en 
pleine  campagne,  c'est  aussi  à  peu  près  inutile.  Le  gros 
de  ses  affaires  est  ailleurs,  dans  nos  entrepôts.  L'ennemi 
s'établit  chez  nous,  à  notre  portée.  Dès  lors,  au  moyen 
des  insecticides,  la  défense  devient  relativement  aisée. 


XX 

LE    CRIQUET   CENDRÉ 

Je  viens  de  voir  une  chose  émouvante  :  la  dernière  mue 
d'un  Criquet,  l'extraction  de  l'adulte  de  sa  gaine  larvaire. 
C'est  magnifique,  mon  sujet  est  le  Criquet  cendré,  le 
colosse  de  nos  acridiens,  fréquent  sur  les  vignes  en  sep- 
tembre, au  moment  des  vendanges.  Par  sa  taille,  qui 
atteint  la  longueur  du  doigt,  ilse  prête  mieux  qu'un  autre 
à  l'observation. 

Disgracieuse  en  sa  corpulence,  la  larve,  rustique  ébau- 
che de  l'insecte  parfait,  est  habituellcincnt  d'un  vert 
tendre;  mais  il  s'en  trouve  aussi  d'un  vert  bleuâtre,  d'un 
jaune  sale,  d'un  brun  roux,  et  même  d'un  griscendrépareil 
à  celui  du  costume  de  l'adulte  Le  corselet  est  fortement 
caréné  et  crénelé,  avec  semis  de  fines  ponctuations  blan- 
ches, veriqueuses.  Puissantes,  comme  celles  de  l'âge 
mûr,  les  pattes  postérieures  ont  volumineux  cuissot  ga- 
lonné de  rouge,  ei  longue  jambe  façonnée  en  double  scie. 

Les  élytres,  qui  dans  peu  de  jours  dépasseront  large- 
ment le  bout  du  ventre,  sont,  en  l'état  actuel,  deux  mes- 
quins ailerons  triangulaires,  adossés  par  leur  bord  supé- 
rieur et  continuant  la  caréné  du  corselet.  Leurs  bouts 
libres  se  relèvent  en  manière  d'auvent  pointu-  Basques 
dont  l'étoffe  semble  avoir  été  chichement  et  ridiculement 
rognée,  elles  couvrent  tout  juste  la  nudité  de  la  bèie  à  la 
base  du  dos.  Sous  leur  couvert  s'abritent  deux  maigres 
lanières,  germes  des  ailes,  plus  réduites  encore. 

Bref,  les  somptueuses,  les  sveltes  voilures  prochaines 
sont  des  loques  d'une  parcimonie  outrée  jusqu'au  gru- 


LE    CRIQUET    CENDRÉ  34q 

lesque.  Que  sortira-t-i!  de  ces  misérables  étuis?  Une 
merveille  d  élégance  et  d'ampleur. 

Observons  en  détail  comment  les  choses  se  passent. 
Se  sentant  mûre  pour  la  transformation,  la  bêle  s'as-riffe 
au  treillis  de  la  cloche  avec  les  pattes  postérieures  et  les 
intermédiaires.  Celles  d'avant  se  replient,  se  croisenr  sur 
la  poitrine  et  restent  sans  emploi  comme  soutien  de  l'in- 
secte renversé,  le  dos  en  bas.  Les  ailerons  triangulaires, 
fourreaux  desélytres,  ouvrent  leurtoiiure  aigué  et  s'écar- 
tent latéralement;  les  deux  étroites  lames,  origine  des 
ailes,  se  dressent  au  centre  de  l'intervalle  mis  à  découvert 
et  divergent  un  peu.  Voilà  prise,  avec  toute  la  stabilité 
nécessaire,  la  pose  de  l'écorchement. 

Il  s'agit  d'abord  de  faire  éclater  la  vieille  tunique.  En 
arrière  du  corselet,  sous  la  toiture  en  pointe  du  proîhorax, 
des  pulsations  se  produisent  par  gonOements  et  dégon- 
flements alternatifs.  Semblable  travail  s'accomplit  en 
avant  à  la  nuque,  et  probablement  aussi  sous  le  couvert 
entier  de  la  carapace  à  rompre.  La  finesse  des  membra- 
nes aux  jointures  permet  de  le  reconnaître  en  ces  points 
DUS,  mais  la  cuirasse  du  corselet  nous  le  cache  dans  la 
partie  centrale. 

Là  donc  affluent  par  ondées  les  réserves  sanguines  de 
la  bête.  Leur  marée  montante  se  traduit  en  coups  de  bé- 
lier hydraulique.  Distendue  par  cette  poussée  des  humeurs, 
par  cette  injection  où  l'organismeconcenlre  ses  énergies, 
lécorce  enfin  se  rompt  suivant  une  ligne  de  moindre  ré- 
sistance qu'ont  préparée  les  délicates  prévisions  de  la  vie. 
La  déchirure  bâille  tout  le  long  du  corselet  et  s'ouvre 
précisément  sur  la  caréné,  sorte  de  soudure  des  deux 
moitiés  symétriques.  Indomptable  partout  ailleurs,  l'en- 
veloppe a  cédé  à  ce  point  médian,  conservé  plus  faible 
que  le  reste.  La  fente  se  prolonge  un  peu  en  arriére  et 
descend  entre  les  attaches  des  ailes,  elle  remonte  sur  la 
tête  jusqu  à  la  base  des  antennes,  où  elle  envoie,  à  droite 
et  à  gauche,  une  courte  ramitication. 

Par  cette  brèche,  le  dos  se  montre,  tout  mol,  pâle,  à 


2«;0  MOEURS    DBS    INSBCTES 

peine  teinté  de  cendré.  Lentement  il  se  gonfle  et  fait  de 
plus  en  plus  gibbosité.  Le  voilà  dégagé  en  plein 

Le  tête  suit,  extirpée  de  son  masque,  qui  reste  en  place, 
intact  dans  ses  moindres  détails,  mais  d'aspect  étrange 
avec  ses  gros  yeux  de  verre  ne  regardant  plus.  Les  étuis 
des  antennes,  sans  une  ride,  sans  dérangement  aucun  et 
dans  leur  position  naturelle,  pendent  sur  cette  face  morte, 
devenue  translucide. 

Pour  émerger  de  leur  gaine  si  étroite,  les  enserrant 
avec  une  rigoureuse  précision,  les  fils  antennaires  n'ont 
donc  éprouvé  aucune  résistance  capable  de  retourner  à 
l'envers  leurs  fourreaux,  de  les  déformer,  de  les  rider  au 
moins.  Sans  violenter  le  contenant  noueux,  le  contenu, 
d'égal  volume  et  noueux  lui  aussi,  est  parvenu  à  sortir 
tout  aussi  aisément  que  le  ferait  un  objet  lisse  et  droit 
glissant  dans  un  étui  d'ampleur  non  gênante.  Ce  méca- 
nisme d'extraction  deviendra  plus  frappant  encore  au 
sujet  des  pattes  postérieures. 

C'est  letourdes  pattes  d'avant  et  puis  des  intermédiai- 
res de  dépouiller  brassards  et  gantelets,  toujours  sans 
déchirure  aucune,  si  petit  soit-elle,  sans  pli  d'étoffe 
frippée,  sans  trace  de  dérangement  dans  la  position 
naturelle.  L'insecte  est  alors  fixé  au  dôme  de  la  clo- 
che uniquement  par  les  griffettes  des  longues  pattes 
d'arrière.  11  pend  suivant  la  verticale,  la  tête  en  bas, 
oscillant  ainsi  qu'un  pendule  si  je  touche  au  treillis. 
Quatre  minimes  crocs  de  romaine  sont  ses  appuis  de 
suspension. 

S'ils  cèdent,  s'ils  se  décrochent,  l'insecte  est  perdu, 
incapable  de  déployer  son  énorme  voilure  ailleurs  que 
dans  l'espace.  Mais  ils  tiendront  ferme  :  la  vie,  avant  do 
se  retirer,  les  a  laissés  raidis  et  consolidés  de  façon  à 
supporter,  inébranlables,  les  arrachements  qui  vont 
suivre. 

Maintenant  émergent  les  élytres  et  les  ailes.  Ce 
quatre  loques  étroites  vaguement  rayées  de  sillons 
mblables   à    des    bouts   de   cordelettes    en    papier 


Ll    CRîQUKT    CEN'DR  3^1 

mâché.  Elles  n'atteignent  guère  que  le  quart  de  la  lon- 
gueur finale. 

Leur  mollesse  est  telle  qu'elles  fléchissent  sous  le 
poids  et  retombent  le  long  des  flancs  de  la  bête  en  sens 
nverse  de  la  normale  direction.  Leur  extrémité  libre, 
qui  doit  se  tourner  vers  l'arriére,  est  dirigée  maintenant 
vers  la  tête  de  l'animal  suspendu  renversé.  Quatre  folio- 
les d'un  herbage  charnu,  meurtries  et  courbées  par  une 
pluie  d'orage,  représentaient  assez  bien  le  pitoyable  bou- 
quet des  futurs  organes  du  vol. 

Un  profond  travail  doit  sefaire  pour  amener  les  choses 
à  la  perfection  requise.  L'œuvre  intime  est  même  large- 
ment ébauchée,  solidifiant  des  liquides,  glaires  mettant 
de  l'ordre  dans  l'informe;  mais  rien  au  dehors  ne  trahit 
encore  ce  qui  se  passe  dans  ce  mystérieux  laboratoire. 
Tout  y  semble  inerte. 

En  attendant,  les  pattes  postérieures  se  dégagent.  Les 
grosses  cuisses  se  montrent,  teintées  à  la  façon  interne 
d'un  rose  pâle,  quideviendra  rapidement  galon  d'un  car- 
min vif.  L'émersion  est  aisée,  la  volumineuse  base,  le 
gigot,  frayant  la  voie  au  manche  rétréci. 

C'est  autre  chose  pour  la  jambe.  Celle-ci,  quand  Tin- 
secte  est  adulte,  sehérisse,  dans  toute  salongueur,  d'une 
double  série  d'épines  acérées  et  dures.  En  outre,  quatre 
forts  éperons  la  terminent  au  bout  inférieur.  C'est  une 
véritable  scie,  mais  à  deux  rangées  de  dents  parallèles, 
et  tellement  robuste  qu'on  pourrait,  petitesse  à  part,  la 
comparer  à  la  grossière  scie  d'un  carrier. 

La  jambe  de  la  larve  a  même  structure,  de  sorte  que 
l'objet  à  extraire  est  logé  dans  un  étui  d'aussi  farouche 
arrangement.  Chaque  éperon  est  inclus  dans  un  éperon 
pareil,  chaque  dent  est  engagée  dans  le  creux  d'une  dent 
semblable,  et  le  moulage  est  si  rigoureux  qu'on  n'obtien- 
drait pas  contact  plus  intime  en  remplaçant  l'enveloppe 
à  dépouiller  par  une  c^  iche  de  vernis  étendue  au  pm- 
ceau 

Néanmoins  la  scie  tibiale  sort  de  là  sans  amener  le 


352  MOEURS    DES    INSECTES 

moindre  accroc  en  un  point  quelconque  de  son  6troit<;ct 
longue  gaine.  Si  je  ne  l'avais  vu,  et  revu,  je  n'oserais  le 
croire;  la  jambidre  rejetée  est  entidrement  intacte  dans 
toute  son  dtendue.  Ni  les  dperons  terminaux  ni  les  dpines 
à  double  rang  n'ont  mordu  sur  le  subtil  moule.  La  scie  a 
respectd  partout  le  fourreau  ddlicat  que  mon  souffle 
suffit  à  lacérer;  le  fdroce  râteau  a  glissé  là-dedans  sans 
produire  la  moindre  égratignurc. 

Jdtais  loin  de  m'attendrc  à  pareil  résultat.  En  consi- 
dération de  l'armure  épineuse,  je  me  figurais  que  la 
jambe  se  dépouillerait  par  écailles  se  détachant  d'elles- 
mêmes  ou  cédant  à  la  friction  ainsi  qu'un  épidermemxort. 
La  réalité  dépasse  mes  prévisions.  Et  combien  1 

Des  éperons  et  des  épines  du  moule  en  subtile  bau- 
druche sortent  sans  violence,  sans  gdne  aucune,  les  épe- 
rons et  les  épines  qui  font  de  la  jambe  une  scie  capable 
d'entamer  le  bois  tendre;  et  la  guenille  dépouillée  reste 
en  place,  toujours  accrochée  par  ses  grirfcttes  au  dômede 
la  cloche,  n'ayant  subi  aucun  pli,  aucune  rupture  La 
loupe  n'y  constate  aucune  trace  d'effort  brutal.  Telle  elle 
était  avant  l'excoriation,  telle  elle  reste  après.  La  jam- 
bidre, pellicule  morte,  demeure,  dans  ses  plus  menus 
détails,  l'exacte  répétition  de  la  jambe  vivante. 

A  qui  nous  proposerait  d'extraire  une  scie  de  quelque 
étui  en  baudruche  rigoureusement  moulé  sur  son  acier, 
et  de  conduire  l'opération  sans  la  moindre  déchirure, 
nous  répondrions  par  un  éclat  de  rire,  tant  l'impossibi- 
lité est  flagrante.  La  vie  se  joue  de  ces  impossibilités; 
elle  a  des  méthodes  pour  réaliser  au  besoin  l'absurde.  La 
patte  du  Criquet  nous  l'enseigne 

Dure  comme  elle  est  une  fois  hors  de  sa  gaine,  la  scie 
tibiale  se  refuserait  invinciblement  à  sortir  tant  que  ne 
serait  pas  mis  en  pièces  le  fourreau  qui  si  étroitement 
l'enserre.  La  difficulté  est  alors  tournée,  car  il  est  indis- 
pensable que  les  jambières,  uniques  cordons  de  suspen- 
sion, restent  intactes  afin  de  fournir  solide  appui  jus- 
qu  à  délivrance  complète. 


LB    CRIQUBT    CENDRÉ  2^3 

La  patte  en  travail  de  libération  n'est  pas  le  membre 
propre  à  la  marche;  ellen'apas  encore  la  rigidité,  qu'elle 
possédera  tantôt.  Elle  est  molle,  éminemment  flexible. 
Dans  la  partie  que  le  dépouillement  expose  au  regard.  Je 
la  vois  s'infléchir,  se  courbera  ma  guise  sous  la  seule 
iaflucnce  de  la  pesanteur  quand  j'incline  la  cloche.  La 
gomme  élastique,  en  fine  lanière,  n  a  pas  plus  de  sou- 
plesse. La  consolidation  y  fait  cependant  de  rapides 
progrès,  car  en  quelque  minutes  sera  acquise  la  rigidité 
convenable. 

Plus  avant,  dans  la  partie  que  la  gaine  me  cache,  la 
jfimbe  est  certainement  plus  molle  et  dans  un  état 
d'exquise  plasticité,  je  dirais  presque  de  fluidité,  qui  lui 
permet  de  franchir  les  passages^à  peu  prés  comme  s'écou- 
lerait un  liquide. 

Les  deoticulations  de  la  scie  s'y  trouvent  déjà,  mais 
n'ont  rien  de  leur  âpreté  prochaine.  De  la  pointe  du  canif 
je  peux,  en  efl"et,  décortiquer  partiellement  une  jambe  et 
extraire  les  aiguillons  de  leur  moule  corné.  Ce  sont  des 
germes  d'épines,  des  bourgeons  de  consistance  molle, 
qui  fléchissent  sous  la  moindre  pression  et  reprennent 
leur  relief  dès  que  cesse  la  gêne  de  l'obstacle. 

Ces  aiguillons  se  couchent  en  arrière  pour  la  sortie  : 
ils  se  redressent,  ils  se  solidifient  à  mesure  que  lajambc 
émerge.  J'assiste,  non  ausimple  rejet  de  guêtres  voilant 
des  tibias  parachevés  dans  leur  armure,  mais  à  une  sorte 
de  naissance  qui  nous  déconcerte  par  sa  promptitude. 

A  peu  près  ainsi,  mais  avec  bien  moins  de  délicate 
précision,  les  pinces  de  l'écrevisse,  à  l'époque  de  la  mue, 
dégagent  du  vieux  fourreau  de  pierre  les  chairs  molles 
de  leur  double  doigts. 

Enfin  voici  leséchasses  libres.  Elles  se  replient  molle- 
m  ent  dans  la  rainure  de  la  cuisse  pour  y  mûrir  immobi- 
les .  Le  ventre  se  dépouille.  Sa  fine  tunique  se  ride,  se 
!^hifl"onneet  remonte  vers  l'extrémité  qui,  ^-eule,  quelque 
temps  encore,  reste  engagée  dans  la  défroque.  Ce  point 
excepté,  tout  le  Criquet  es4  à  un. 


354  MŒURS    DES    INSECTES 

Il  pend  d'aplomb,  la  tête  en  bas,  retenu  par  les  griffet- 
tes  des  jambières  maintenant  vides.  Pendant  tout  ce  tra- 
vail, si  minutieux  et  si  long,  les  quatre  crochets  n'ont 
pas  cédé,  toute  l'extraction  a  été  conduite  avec  délicatesse 
et  prudence. 

L'insecte  ne  bouge,  fixé  par  l'arrière  à  sa  guenille.  Il 
aie  ventre  rebondi  c  utremesure,  distendu  apparemment 
parla  réserve  d'hun  eurs  organisables  que  l'expansion 
des  ailes  et  des  élytres  va  bientôt  mettre  en  œuvre.  Le 
Criquet  se  repose;  il  se  remet  de  ses  fatigues.  Vingt  mi- 
nutes d'attente  se  passent. 

Puis,  d'un  effort  de  l'échiné,  le  pendu  se  redresse  et 
de  ses  tarses  antérieurs  harponne  la  dépouille. accrochée 
au-dessus  de  lui.  Jamais  acrobate,  suspendu  par  les 
pieds  à  la  barre  du  trapèze,  n'a  déployé,  pour  se  redres- 
ser, telle  vigueur  des  reins.  Ce  tour  de  force  accompli, 
le  reste  n'est  plus  rien. 

Avec  l'appui  qui  vient  de  griffer,  l'insecte  remonte  un 
peu  et  rencontre  le  treillis  de  la  cloche,  l'équivalent  de  la 
broussaille  usitée  dansleschampspour  la  transformation. 
Il  s'y  fixe  avec  les  quatre  pattes  antérieures.  Alors  le 
bout  du  ventre  achève  de  se  libérer  ;  et  du  coup,  ébranlée 
par  une  dernière  secousse,  la  dépouille  tombe  à  terre. 

Cette  chute  m'intéresse,  me  rappelant  avec  quelle  te- 
nace persistance  la  défroque  de  la  Cigale  brave  les  vents 
de  l'hiver  sans  choir  de  sa  brindille  d'appui.  La  transfi- 
guration du  Criquet  est  conduite  à  peu  près  de  la  même 
façon  que  celle  de  la  Cigale.  Comment  se  fait-il  alors 
que  l'acridien  se  donne  des  points  de  suspension  si  peu 
solides? 

Les  crochets  tiennent  bon  tant  que  n'est  pas  fini  le  tra- 
vail d'arrachement  qui  semblerait  devoir  tout  ébranler; 
ils  cèdent  pour  une  secousse  de  rien  dès  que  ce  travail 
est  terminé.  Il  y  a  donc  un  équilibre  très  instable,  dé- 
montrant encore  une  fois  avec  quelle  délicate  précision 
l'insecte  sort  de  sa  gaine. 

Faute  d'un  meilleur  terme,  je  viens  de  dire  arrache- 


LE    CRIQUET    CENDRÉ  255 

ment  Ce  n'est  pas  tout  â  tait  cela.  Ce  mot  implique  vio- 
lence; et  de  violence  il  ne  saurait  y  en  avoir,  à  cause  de 
l'instabilité  de  l'équilibre.  Que,  troublé  par  un  effort, 
l'insecte  vienne  à  choir,  et  c'est  fait  de  lui.  Il  séchera  sur 
place,  ou  tout  au  moins,  ne  pouvant  s'étaler,  ses  organes 
du  vol  resteront  misérables  chiffons.  Le  Criquet  ne  s'ar- 
rache pas  :  il  coule  délicatement  hors  de  son  fourreau. 
On  dirait  qu'un  doux  ressort  l'en  expulse. 

Revenons  aux  élytres  et  aux  ailes,  qui  n'ont  fait  aucun 
progrés  apparent  depuis  leur  sortie  des  étuis.  Ce  sont 
toujours  des  moignons  à  fines  rayures  longitudinales, 
presque  des  bouts  de  cordelettes.  Leur  déploiement, 
qui  durera  au  delàde  trois  heures,  est  réservé  pour  la  fin, 
alors  que  l'insecte  est  au  complet  à  nu  et  dans  sa 
station  normale. 

Nous  venons  de  voir  le  Criquet  se  retourner  la  tête  en 
haut-  Ce  redressement  suffit  pour  ramener  les  élytres  et 
les  ailes  dans  leur  naturelle  disposition.  D'une  extrême 
souplesse  et  courbées  par  le  poids,  elles  pendaient,  diri- 
geant leur  bout  libre  vers  la  tête  de  l'animai  renversé. 

En  ce  moment,  toujours  par  l'effet  de  leur  poids,  cllel 
sont  rectifiées  et  dans  l'orientation  normale.  Plus  de 
courbure  en  pétales  de  fleurette,  plus  de  direction  inter- 
vertie, ce  qui  ne  change  rien  à  leur  mesquine  apparence. 

En  son  état  de  perfection,  l'aile  est  en  éventail.  Un 
faisceau  rayonnant  de  robustes  nervures  la  parcourt  dans 
le  sens  de  la  longueur  et  fournit  la  charpente  de  la  voi- 
lure, apte  à  s'étaler  et  à  se  replier.  Dans  les  intervalles, 
s'étagent,  innombrables,  de  menus  croisillons  qui  font 
du  tout  un  réseau  à  mailles  rectangulaires.  L'élytre, 
grossière  et  bien  moins  étendue,  répète  cette  structure 
par  carreaux. 

Ni  dans  l'une  ni  dans  l'autre,  sous  forme  de  bout  de 
cordelette,  rien  ne  se  voit  de  ce  tissu  à  mailles.  Tout  se 
borne  à  quelques  rides,  quelques  sillons  flexueux  annon- 
çant que  les  moignons  sont  des  paquets  d'une  étoffe 
savamment  pliée  et  réduite  au  moindre  volume 


2^6  MŒURS    DBS    INSECTES 

L'étalage  de  la  pièce  commence  vers  l'épaule.  Où  ne 
se  distinguait  d'abord  rien  de  précis  se  voit  bientôt  une 
aire  diaphane  subdivisée  en  mailles  d  élégante  netteté. 

Petit  à  petit,  avec  une  lenteur  qui  défie  la  loupe,  cette 
aire  augmente  d'étendue  aux  dépens  du  bourrelet  informe 
terminal.  Sur  les  confins  des  deux  parties,  le  bourrelet 
qui  se  développe  et  la  gaze  déjà  développée,  en  vain  mon 
regard  persiste  :  je  ne  vois  rien,  pas  plus  que  je  ne  ver- 
rais dans  une  lame  d'eau.  Mais  attendons  un  moment,  et 
le  tissu  à  carreaux  se  montre  avec  une  parfaite  netteté. 

A  s'en  tenir  à  ce  premier  examen,  on  dirait  vraiment 
qu'un  fluide  organisable  brusquement  se  fige  en  réseau 
de  nervures  ;  on  croirait  se  trouver  en  présence  d'une 
cristallisation  semblable,  par  sa  soudaineté,  à  celle  d'une 
dissolution  saline  sur  le  porte-objet  du  microscope.  Eh 
bien,  non  :  ce  n'est  pas  ainsi  que  les  choses  doivent  se 
passer.  La  vie,  dans  ses  ouvrages,  n'a  pas  cette  brus- 
querie. 

Je  détache  une  aile  à  demi  développée,  et  je  braque 
sur  elle  l'œil  puissant  du  microscope.  Cette  fois,  je  suis 
satisfait.  Sur  les  confins  où  semblait  se  tisser  à  mesure 
le  réseau,  réellement  ce  réseau  préexiste.  J'y  reconnais 
très  bien  les  nervures  longitudinales  déjà  fortes  ;  j'y  vois, 
pâles  il  est  vrai,  et  sans  relief,  les  croisillons  transverscs. 
je  retrouve  le  tout  dans  le  bourrelet  terminal,  dont  je 
parviens  à  déployer  quelques  lambeaux. 

C'est  reconnu.  L'aile  n'est  pas  en  ce  moment  un  tissu 
sur  le  métier,  où  l'énergie  procréatrice  promènerait  sa 
navette;  c'est  un  tissu  déjà  complet.  Il  ne  manque  à  sa 
perfection  que  l'étalage  et  la  rigidité,  l'équivalent  du 
coup  de  fer  à  l'empois  donné  à  notre  lingerie. 

En  trois  heures  et  davantage,  l'explanation  est  par- 
achevée. Les  ailes  et  les  élytres  se  dressent  sur  le  dos  du 
criquet  en  une  énorme  voilure,  tantôt  incolore,  tantôt 
d'un  vert  tendre,  comme  le  sont,  en  leur  début,  les  ailes 
de  la  cigale.  On  est  émerveillé  de  leur  ampleur  quand  on 
songe   aux   mesquins    paquets   qui    les    représentaient 


1,  Criquet  cendré.  —   1',  Nervalure  d'une  aile. 
2,  Balanin   éléphant  victime  de  sa  longue  mécaniqu( 


LE    CRIQUBT    CENDRÉ  257 

d'abord.  Comment  tant  d'étoffe  a-t-ellc  pu  y  trouver 
place! 

Les  contes  nous  parlent  d'un  grain  de  chènevis  qui 
contenait  la  lingerie  d'une  princesse.  Voici  un  autre  grain 
plus  étonnant  encore.  Celui  du  conte,  pour  germer,  se 
multiplier  et  donner  enfin  la  quantité  de  chanvre  néces- 
saire au  trousseau,  mettait  de  longues  années  ;  celui  du 
Criquet  fournit  à  bref  délai  somptueuse  voilure. 

Lentement,  ce  superbe  cimier  qui  se  dresse  en  quatre 
lames  planes  prend  consistance  et  coloration.  Le  lende- 
main, la  coloration  est  au  degré  requis.  Pour  la  première 
fois  les  ailes  se  plissent  en  éventail  et  se  couchent  à  leur 
place  ;  les  élytres  infléchissent  leur  bord  externe  en  une 
gouttière  qui  se  rabat  sur  les  flancs.  La  transf^ormation 
est  terminée.  Il  ne  reste  plus  au  gros  Criquet  qu'à  durcir 
davantage  et  à  rembrunir  le  gris  de  son  costume  au 
milieu  des  joies  du  soleil.  Laissons-le  à  ses  félicités  et 
revenons  un  peu  en  arriére. 

Les  quatre  moignons,  issus  de  leurs  fourreaux  peu 
après  la  rupture  du  corselet  suivant  sa  carène  médiane, 
contiennent,  nous  venons  de  le  voir,  les  élytres  et  les  ailes 
avec  leur  réseau  de  nervures,  sinon  parfait,  du  moins 
déterminé  dans  le  plan  général  de  ses  innombrables 
détails.  Pour  déployer  ces  pauvres  paquets  et  les  conver- 
tir en  opulente  voilure,  il  suffit  que  l'organisme,  fonc- 
tionnant ici  comme  pompe  foulante,  lance  dans  leurs 
canalicules,  déjà  préparés,  un  flot  d'humeurs  tenues  en 
réserve  pour  ce  moment,  le  plus  laborieux  de  tous.  Avec 
cette  canalisation  tracée  à  l'avance,  une  fine  injection 
explique  l'étalage 

Mais,  encore  renfermées  dans  leurs  étuis,  qu'étaient 
donc  les  quatre  lames  de  gaze?  Les  spatules  alaires,  les 
ailerons  triangulaires  de  la  larve  sont-ils  des  moules  dont 
les  plis,  replis  et  sinuosités  façonnent  leur  contenu  à  leur 
image  et  tissent  le  réseau  de  l'élytre  et  de  l'aile  futures? 

Si  nous  sommes  en  présence  d'un  réel  moulage, 
l'esprit  a  le  repos  d'une  halte.  Nous  nous  disons  :  Il  est 

il 


258  MOEURS    DES    INSECTES 

tout  simple  que  la  chose  moulée  soit  conforme  à  la  cavité 
du  moule.  Mais  ce  repos  n'est  qu'apparent,  car  le  moule  à 
son  tour  réclamerait  l'origine  de  l'inextricable  complica- 
tion exigée.  Ne  remontons  pas  aussi  haut.  Pour  nous 
tout  y  serait  ténèbres.  Bornons-nous  auxfaits  observables. 

Je  soumets  à  l'examen  de  la  loupe  un  aileron  de  la 
larve,  mûre  pour  la  transformation.  J'y  vois  un  faisceau 
d'assez  fortes  nervures  rayonnant  en  éventail.  Dans  les 
intervalles,  d'autres  nervures,  pâles  et  fines,  sont  inter- 
calées. Enfin,  plus  délicates  encoreet  coudées  en  chevrons, 
de  nombreuses  lignes  transversales,  très  courtes,  com- 
plètent le  tissu. 

C'est  bien  là  une  ébauche  sommaire  de  l'élytre  future 
mais  quelle  différence  avec  l'organe  mûr  !  La  disposition 
rayonnante  des  nervures,  charpentes  de  l'édifice,  n'est 
du  tout  la  même  ;  le  réseau  formé  par  les  nervures  trans- 
versales n'annonce  en  rien  la  prochaine  complication.  Au 
rudimentaire  va  succéder  l'infiniment  complexe,  au  gros- 
sier l'excellent  en  perfection.  Même  remarque  au  sujet 
de  la  languette  alaire  et  de  son  résultat,  l'aile  finale. 

C'est  de  pleine  évidence  quand  on  a  sous  les  yeux  a 
la  fois  l'état  préparatoire  et  l'état  définitif:  Taileron  de  la 
larve  n'est  pas  un  simple  moule  élaborant  la  matière  à 
son  image  et  façonnant  l'élytre  sur  le  modèle  de  sa 
cavité. 

Non,  la  membrane  attendue  n'est  pas  encore  là-dedans 
sous  forme  d'un  paquet  qui,  déployé,  nous  étonnera  par 
l'ampleur  et  l'extrême  complication  de  son  tissu.  Ou,  pour 
mieux  dire,  elle  s'y  trouve,  mais  à  l'état  potentiel.  Avant 
d'être  chose  réelle,  elle  est  chose  virtuelle  qui,  néant 
encore,  est  capable  de  devenir.  Elle  s'y  trouve  comme  le 
chêne  se  trouve  dans  son  gland. 

Un  fin  bourrelet  diaphane  cerne  le  bord  libre  tant  de 
la  spatule  alaire  que  de  l'aileron  élytral.  Sous  un  fort 
grossissement,  on  y  voit  quelques  douteux  linéaments  de 
la  future  dentelle.  Gela  pourrait  bien  être  le  chantier  où 
la  vie  va  mettre  ses  matériaux  en  mouvement.  Plus  rien 


LB    CRIQUET    CENDRÉ  359 

de  visible,  plus  rien  qui  fasse  pressentir  le  prodigieux 
réseau  dont  chaque  maille  doit  avoir  prochainement  sa 
forme  et  sa  place  déterminées  avec  une  précision  géo- 
métrique. 

Pour  que  la  matière  organisable  se  configure  en  lame 
degazeetdécrivel'inextricable  labyrinthe  de  la  nervation, 
il  y  a  donc  mieux  et  plus  haut  qu'un  moule.  Il  y  a  un  plan 
prototype,  un  devis  idéal  qui  impose  à  chaque  atome  em- 
placement précis.  Avant  que  la  matière  se  mette  en  branle, 
la  configuration  est  déjà  virtuellement  tracée,  les  voies 
des  courants  plastiques  sont  déjà  réglées.  Les  moellons 
de  nos  édifices,  se  coordonnent  d'après  le  devis  médité 
par  l'architecte;  ils  sont  assemblage  idéal  avant  d'être 
assemblage  réel. 

De  mêmc,railed'unCriquet,  somptueuse  dentelleémcr- 
geanî  d'un  étui  mesquin,  nous  parle  d'un  autre  Archi- 
tecte, auteur  des  plans  sur  lesquels  travaille  la  vie. 

Sous  une  infinité  de  manières,  la  genèse  des  êtres 
soumei  à  nos  méditations  des  merveilles  bien  supérieures 
à  celles  de  l'Acridien;  mais,  en  général,  elles  passent 
inaperçues,  obombrées  qu'elles  sont  par  le  voile  du  temps. 
La  durée,  en  de  lents  mystères,  nous  dérobe  les  plus 
étonnants  spectacles  si  l'esprit  n'est  pas  doué  d'une  te- 
nace patience.  Ici,  par  extraordinaire,  les  faits  s'accom- 
plissent avec  une  promptitude  qui  s'impose  à  l'attention, 
même  hésitante 

Qui  veut  voir  un  peu,  sans  fastidieux  délais,  avec  quelle 
inconcevable  dextérité  travaille  la  vie,  n'a  qu'à  s'adresser 
au  gros  Criquet  des  vignes.  L'insecte  lui  montrera  ce  que, 
par  une  extrême  lenteur,  cachent  à  notre  curiosité  la  se- 
mence qui  germe,  la  feuille  qui  s'étale,  la  tleur  qui  s'or- 
ganise. On  ne  peut  voir  pousser  le  brin  d'herbe;  on  voit 
très  bien  pousser  l'élytre  et  l'aile  du  Criquet. 

La  stupeur  vous  saisit  devant  cette  sublime  fantasma- 
gorie du  grain  de  chènevis  devenu  en  quelques  heures 
superbe  toile.  Ah  !  c'est  une  fière  artiste  que  la  vie  pro- 
menant sa  navette  pour  tisser  la  voilure  d'un  Criquet, 


200  MCEURS    DES    INSECTES 

de  l'un  de  ces  insectes  de  rien  dont  Pline  disait  déjà; 
In  his  tam  parvis,  ferè  nuilis^quœ  vis^  quœ sapientia,  quant 
tnextricabilis  perfectio  ! 

Comme  le  vieux  naturaliste  a  été  bien  inspiré  cette 
fois  !  Répétons  avec  lui  :  ((  Quelle  puissance,  quelle  sa- 
gesse, quelle  inextricable  perfection  dans  l'infime  recoin 
que  vient  de  nous  montrer  l'Acridien  des  vignes  I  » 

J'ai  ouï  dire  qu'un  savant  chercheur,  pour  qui  la  vie 
n'est  qu'un  conflit  de  forces  physiques  et  chimiques,  ne 
désespérait  pas  d'obtenir  un  jour  artificiellement  la  ma- 
tière organisable,  le  protoplasme,  comme  dit  le  jargon 
officiel.  Si  c'était  en  mon  pouvoir  je  m'empresserais  de 
donner  satisfaction  à  l'ambitieux. 

Eh  bien,  soit  :  vous  avez  préparé  de  toutes  pièces  le 
protoplasme.  A  force  de  méditations,  d'études  profondes, 
de  soins  minutieux,  de  patience  inaltérable,  vos  vœux 
sont  exaucés;  vous  avez  extrait  de  vos  appareils  une 
glaire  albuminoïde,  aisément  corruptible  et  puant  en 
diable  au  bout  de  quelques  jours  ;  bref,  une  saleté.  Que 
ferez-vous  de  votre  produit  > 

L'organiserez-vous  >  Lui  donnerez-vous  structure 
d'édifice  vivant  ?  Avec  une  seringue  Pravaz,  l'injecterez- 
vous  entre  deux  lamelles  impalpables  pour  obtenir  ne 
serait-ce  que  l'aile  d'un  moucheron  > 

Le  Criquet  agit  à  peu  prés  de  cette  façon-là.  Il  injecte 
son  protoplasme  entre  les  deux  feuillets  de  l'aileron,  et 
la  matière  y  devient  élytre  parce  qu'elle  y  trouve,  comme 
guide,  Tarchétype  idéal  que  j'invoquais  tantôt.  Elle  est 
régie  dans  le  labyrinthe  de  son  cours,  par  un  devis  anté- 
rieur à  la  mise  en  place,  antérieur  à  la  matière  même. 

Cet  archétype  coordonnateur  des  formes,  ce  primor- 
dial régulateur,  l'avez-vous  au  bout  de  votre  seringue? 
—  Non.  —  Eh  bien,  alors  jetez  votre  produit.  Jamais  la 
vie  ne  jaillira  de  cette  ordure  chimique. 


XXÎ 


LE    HANNETON    DES    PINS 


En  écrivant  Hanneton  des  pins  en  tête  de  ce  chapitre, 
j«  commets  une  hérésie  volontaire;  la  dénomination  or- 
thodoxe de  l'insecte  est  :  Hanneton  foulon  (Melolontha, 
fullo,  Lin.).  Il  ne  faut  pas  être  difficile  en  matière  de  no- 
menclature, je  le  sais  bien;  faites  un  bruit  quelconque, 
soudez-y  désinence  latine,  et  vous  aurez,  pour  l'euphonie, 
l'équivalent  de  bien  des  étiquettes  alignées  dans  les  boîtes 
de  l'entomologiste.  La  raucité  serait  encore  excusable  si 
le  terme  barbare  ne  signifiait  autre  chose  que  la  bête 
signifiée;  mais  d'habitude,  ce  nom,  fouillé  dans  ses  ra- 
cines grecques  ou  autres,  a  certains  sens  où  le  novice 
espère  trouver  de  quoi  se  renseigner  un  peu. 

Mal  lui  en  prend.  Le  mot  savant  lui  parle  de  subtilités 
difficiles  à  saisir  et  d'importance  très  médiocre.  Trop 
souvent  il  l'égaré,  il  l'achemine  vers  des  aperçus  n'ayant 
rien  de  commun  avec  la  vérité  telle  que  nous  la  fournit 
l'observation.  Ce  sont  parfois  des  erreurs  criantes,  parfois 
des  allusions  bizarres,  insensées.  Pourvu  qu'elles  sonnent 
décemment,  combien  sont  préférables  les  locutions  où 
l'étymologie  ne  trouve  rien  à  disséquer! 

De  ce  nombre  serait /m/Zo,  si  le  mot  n'avait  pas  une 
signification  première  surlaquelle  l'esprit  se  porte  immé- 
diatement. Cette  expression  latine  veut  dire  le  foulon^ 
celui  qui  sous  un  filet  d'eau  foule  le  drap,  l'assouplit  et 
l'expurge  des  apprêts  du  tissage.  En  quoi  le  Hanneton 
objctdece chapitre  a-t-il  quelques  rapports  avec  l'ouvrier 


202  MOEURS    DES    INSECTES 

foulcur?  Vainement  on  se  creuserait  la  cervelle,  réponse 
acceptable  ne  viendrait  pas. 

Le  terme  de  Julio  appliqué  à  un  insecte  se  trouve  dans 
Pline.  En  un  certain  chapitre,  le  grand  naturaliste  traite 
des  remèdes  contre  la  jaunisse,  les  fièvres,  l'hydropisie. 
Il  y  a  un  peu  de  tout  dans  cette  antique  pharmacopée  :  la 
dent  la  plus  longue  d'un  chien  noir;  le  museau  d'urie 
souris  enveloppé  d'un  linge  rose;  l'œil  droit  d'un  lézard 
vert,  arraché  sur  l'animal  vivant  et  mis  dans  un  sachet 
en  peau  de  chevreau;  le  cœur  d'un  serpent,  extirpé  delà 
main  gauche;  les  quatre  articles  de  la  queue  d'un  scor- 
pion, le  dard  compris,  serrés  dans  un  linge  noir  de  façon 
que,  de  trois  jours,  le  malade  ne  puisse  voir  ni  le  remède 
ni  celui  qui  l'a  appliqué;  et  tant  d  autres  extravagances! 
On  ferme  le  livre,  effrayé  du  bourbier  de  sottises  d'où 
nous  est  venu  l'art  de  guérir. 

Au  milieu  de  ces  insanités,  préludes  de  la  médecine, 
figure  le  foulon.  Terthim  qui  vocatur  fiillo^  albis  guttis^ 
dissectum  utrique  lacerto  adalligant^  dit  le  texte.  Pour 
combattre  les  fièvres,  il  faut  diviser  en  deux  le  Scarabée 
foulon,  en  appliquer  une  moitié  sur  le  bras  droit,  et 
l'autre  moitié  sur  le  bras  gauche. 

Oi,  par  ce  vocable  de  Scarabée  foulon,  que  désignait 
l'antique  naturaliste)  On  ne  le  sait  pas  bien  au  juste  La 
qualification  albis  gutiis,  taches  blanches,  conviendrait 
assez  bien  au  Hanneton  des  pins,  tiqueté  de  blanc,  mais 
c'est  insuffisant  pour  donner  certitude.  Pline  lui-même 
ne  semble  pas  bien  fixé  sur  son  merveilleux  remède.  De 
son  temps,  les  yeux  ne  savaient  pas  encore  voir  l'insecte. 
C'était  trop  petit,  bon  à  récréer  les  enfants  qui  ratta- 
chaient au  bout  d'un  long  fil  et  le  faisaient  tourner  en 
rond,  mais  indigne  d'occuper  l'attention  d'un  homme  qui 
se  respecte. 

Le  mot  lui  était  apparemment  venu  des  gens  de  la 
campagne,  très  médiocres  observateurs  et  enclins  aux 
dénominations  extravagantes.  Le  savant  accepta  la  lo- 
cution rurale,  œuvre  peut-être  de  l'imagination  enfan- 


Le  Hanneton  des  pins. 


LB    HANNETON    DES    PINS  26  3 

tine,  et,  sans  mieux  s'informer,  il  l'appliqua  par  i  peu 
près.  Le  mot  nous  est  parvenu,  tout  embaumé  d'anti- 
quité ;  les  naturalistes  modernes  l'ont  cueilli,  et  voici 
comment  l'un  de  nos  plus  beaux  insectes  est  devenu  le 
foulon.  La  majesté  des  siècles  a  consacré  l'étrange 
appellation. 

Malgré  tout  mon  respect  pour  le  vieux  langage,  le 
terme  du  foulon  ne  m'agrée,  parce  que,  en  la  circons- 
tance, il  est  insensé.  Le  bon  sens  doit  avoir  le  pas  sur 
les  aberrations  de  la  nomenclature.  Pourquoi  ne  pasdire 
Hanneton  des  pins,  en  souvenir  de  l'arbre  aimé,  paradis 
de  l'insecte  pendant  les  deux  ou  trois  semaines  de  sa  vie 
aérienne  î  Ce  serait  très  simple,  on  ne  peut  mieux  natu- 
rel :  raison  majeure  pour  venir  en  dernier  lieu. 

Il  faut  errer  longtemps  dans  la  nuit  de  l'absurde  avant 
d'atteindre  le  vrai,  rayonnant  de  lumière.  Toutes  nos 
sciences  en  témoignent,  même  celle  du  nombre.  Essayez 
d'additionner  une  colonne  de  nombres  écrits  en  chiffres 
romains;  vous  y  renoncerez,  abêti  par  la  confusion  des 
symboles,  et  vous  reconnaîtrez  quelle  révolution  a  faite 
dans  le  calcul  la  trouvaille  du  zéro.  C'est  toujours  l'œuf 
de  Colomb,  fort  peu  de  chose,  en  vérité,  mais  il  faut  y 
songer. 

En  attendant  que  l'avenir  rejette  dans  l'oubli  le  malen- 
contreux foulon,  disons,  quant  à  nous,  Hanneton  des 
pins.  Avec  cette  expression,  nul  ne  peut  se  méprendre  : 
notre  insecte  fréquente  uniquement  les  pins. 

Il  est  de  belle  prestance,  rivalisant  avec  celle  de  l'Oryct 
nasicorne.  Son  costume,  s'il  n'a  pas  les  somptuosités 
métalliques  chères  au  Carabe,  au  Bupreste,  à  laCétoiïic, 
est  du  moins  d'une  rare  élégance.  Sur  un  fond  noir  ou 
marronse  distribue  un  épais  semis  de  taches  capricieuses 
faites  de  velours  blanc.  C'est  modeste  et  superbe  à  la 
fois. 

Comme  panaches,  le  mâle  porte  au  bout  de  ses  brèves 
antennes  sept  grands  feuillets  superposés,  qui,  s'étalant 
en   éventail    ou   se  referment,   traduisent   les  émotions 


l64  MŒURS    DES    INSECTES 

éprouvées.  On  prendrait  d'abord  ce  magnifique  feuil- 
lage pour  un  appareil  sensoriel  de  haute  perfection,  apte 
à  percevoir  de  subtiles  odeurs,  des  ondes  sonores  pres- 
que muettes  et  autres  avis  ignorés  de  nos  sens;  la  femelle 
nous  avertit  de  ne  pas  trop  nous  engager  dans  cette  voie. 
Ses  devoirs  maternels  lui  imposent  une  impressionna- 
bilité  pour  le  moins  aussi  grande  que  celle  de  l'autre 
sexe,  et  cependant  ses  panaches  antennaires  sont  très 
petits  et  se  composent  de  six  maigres  feuillets. 

A  quoi  bon  alors  l'énorme  éventail  du  mâler  L'appa- 
reil à  sept  feuillets  est  pour  le  Hanneton  des  pins  ce 
que  sont  pour  leCérambyx  leslongues  cornes  vibrantes; 
pour  rOnthophage,  la  panoplie  du  front;  pour  le  Cerf- 
volant,  les  andouillers  fourchus  des  mandibules.  Cha- 
cun, à  sa  manière,  se  pare  d'extravagances  nuptiales. 

Le  beau  Hanneton  paraît  vers  le  solstice  d'été,  à  peu 
près  en  même  temps  que  les  premières  Cigales.  La  pré- 
cision de  sa  venue  le  range  dans  le  calendrier  entomolo- 
gique,  non  moins  bien  réglé  que  celui  des  saisons. 
Lorsque  viennent  les  plus  longs  jours,  ces  jours  qui  n'en 
finissent  plus  et  dorent  les  moissons,  il  ne  manque  pas 
d'accourir  à  son  arbre.  Les  feux  de  la  Saint-Jean,  rémi- 
niscence des  fêtes  du  soleil,  allumés  par  les  enfants  dans 
les  rues  du  village,  n'ont  pas  date  mieux  ponctuelle. 

A  cette  époque  et  aux  heures  crépusculaires,  tous  les 
soirs,  si  le  temps  est  calme,  l'insecte  vient  visiter  les 
pins  del'enclos.  Je  le  suis  du  regard  dans  ses  évolutions. 
D'un  essor  silencieux,  non  dépourvu  de  fougue,  les  mâ- 
les surtout  virent  et  revirent  en  étalant  leurs  grands  pa- 
naches antennaires;  ils  vont  aux  rameaux  où  les  femelles 
les  attendent;  ils  passent,  repassent,  se  profilent  en 
traits  noirs  sur  les  pâleurs  du  ciel  où  meurent  les  der- 
nières clartés.  Ils  se  posent,  repartent,  recommencent 
leurs  rondes  affairées.  Que  font-ils  là-haut  pendant  ia 
quinzaine  de  soirées  que  dure  le  festival? 

L'affaire  est  évidente  :  ils  font  un  brin  de  cour  aux 
belles,  iU  continuent  leurs  hommages  jusqu'à  la  nuit 


Ll    HANNETON    DBS    PINS  26$ 

close  Le  lendemain  matin,  mâles  et  femelles  occupent 
d'habitude  les  rameaux  inférieurs.  Ils  s'y  trouvent  iso- 
lés, immobiles,  indifférents  à  ce  qui  se  passe  autour 
d'eux.  Ils  ne  fuient  pas  la  main  qui  va  les  saisir.  Appen- 
dus  par  les  pattes  d'arrière,  la  plupart  grignotent  une 
aiguille  de  pin;  doucement  ils  somnolent,  le  morceau  à 
la  bouche.  Le  crépuscule  revenu,  ils  reprennent  leurs 
ébats. 

Voir  CCS  ébats  dans  les  hauteurs  de  l'arbre  n'est 
guère  possible  ;  essayons  de  les  voir  en  captivité.  Quatre 
paires  sont  cueillies  le  matin  et  mises  dans  une  ample 
volière  avec  des  ramilles  de  pin.  Le  spectacle  ne  répond 
guère  à  mon  attente;  la  privation  de  1  essor  en  est  cause. 
Tout  au  plus,  de  temps  à  autre,  un  mâle  se  rapproche 
de  sa  convoitée;  il  étale  ses  feuillets  antennaires,  les 
agite  d'un  léger  frisson,  s'informant  peut-être  s'il  est 
agréé;  il  fait  le  beau,  il  met  en  évidence  ses  mérites 
cornus.  Etalage  inutile  :  la  femelle  ne  bouge,  comme 
insensible  à  ces  démonstrations.  La  captivité  a  des  tris- 
tesses difficiles  à  surmonter.  Je  n'ai  pu  en  voir  davantage. 
La  pariade  doit  se  faire,  paraît-il,  à  des  heures  avancées 
de  la  nuit,  si  bien  que  j'ai  manqué  le  moment  propice. 

Un  détail  surtout  m'intéressait.  Le  Hanneton  des  pins 
possède  une  musique.  La  femelle  en  est  douée  pareille- 
ment. Comme  moyen  de  séduction  et  d'appel,  le  pré- 
tendant en  fait-il  usage?  Au  couplet  de  l'énamouré, 
l'autre  donne-t-elle  réponse  par  un  couplet  semblable? 
Que  cela  se  passe  de  la  sorte  dans  les  conditions  nor- 
males, au  milieu  de  la  ramée,  c'est  fort  possible,  mais 
je  ne  l'affirmerais  pas,  n'ayant  jamais  rien  entendu  de 
pareil  ni  sur  les  pins  ni  dans  la  volière. 

Le  son  est  produit  par  l'extrémité  du  ventre,  qui,  d'un 
mouvement  doux,  remonte,  s'abaisse  tour  à  tour  en  frô- 
lant, de  ses  derniers  segments,  le  bord  postérieur  des 
élytres  maintenues  immobiles.  Il  n'y  a  pas  d'outillage 
spécial,  ni  sur  la  surface  frottante,  ni  sur  la  surface  frot- 
tée. La  loupe  y  cherche  ea  vain  de  tiaes  stries  propres  à 

i7. 


t66  MOEURS    DBS    INSECTES 

bruire.  De  part  et  d'autre,  c'est  lisse. ^Comment  alors 
s'engendre  le  son> 

Promenons  le  bout  du  doigt  mouillé  sur  une  lame  de 
verre,  sur  un  carreau  de  vitre;  nous  obtiendrons  un  son 
assez  nourri,  non  dépourvu  d'analogie  avec 'celui  du 
Hanneton.  Mieux  encore  :  pour  frictionner  le  t^rre, 
servons-nous  d'un  morceau  de  gomme  élastique, 'aouf 
reproduirons  assez  fidèlement  les  sonorités  de  l'insecte. 
Si  la  mesure  musicale  est  bien  gardée,  on  s'y  mépren- 
drait, tant  l'imitation  réussit. 

Eh  bien,  dans  l'appareil  du  Hanneton,  la  pulpe  du 
bout  du  doigt,  le  morceau  de  gomme  élastique,  sont 
représentés  par  les  mollesses  du  ventre  que  l'insecte 
meut;  le  carreau  de  vitre  est  la  lame  des  élytres,  lame 
mince,  rigide,  éminemment  apte  à  vibrer.  Le  méca- 
nisme sonore  du  Hanneton  est  donc  des  plus  simples. 


TABLE  DES  MATIERES 


Page» 

La  fable  de  la  Cigale  et  la  Fourmi i 

La  Cigale.  —  La  sortie  du  terrier 15 

La  Cigale.  —  Le  chant 26 

La  Cigale.  — La  ponte. — L'éclosion 37 

La  Mante.  —  La  chasse »  5^ 

La  Mante.  —  Les  amours <  65 

La  Mante.  —  Le  nid 71 

Le  Carabe  doré.  —L'alimentation 84 

Le  Carabe  doré.  —  Mœurs  nuptiales 91 

Le  Grillon  champêtre 9^ 

Le  Grillon  d'Italie 106 

Le  Sphex  languedocien m 

Les  Abeilles  maçonnes 135 

Le  Grand-Paon 149 

Le  Minime  à  bande 168 

Le  Bolbocère 180 

Le  Balanin  éléphant 197 

La  Bruche  du  pois 213 

La  Bruche  des  haricots «33 

Le  Criquet  cendré >      v  248 

Le  Hanneton  des  pins  .•,...,,.           ,  261 


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TABLE  DES  MATIÈRES 


1" 

ilérie 

I  Le  Scarabée  sacré. 

XIII  Une    ascension    au    mont 

II  La  Volière. 

Ventoux. 

III  Le  Cerceris  bupresticide. 

XIV  Les  Emigrants. 

IV  Le  Cerceris  tubercule. 

XV  Les  Ammophiles. 

V  Un  savant  tueur. 

XVI  Les  Bembex. 

VI  Le  Sphexà  ailes  jaunes. 

XVII  La  chasse  aux  diptères. 

VII  Les   trois    coups    de    poi- 

XVIII Un  Parasite. —  Le  Cocon. 

gnard. 

XIX  Retour  au  nid. 

VIII  La  Larve  et  la  Nymphe. 

XX  Les  Chalicodomes. 

IX  Les  hautes  théories. 

XXI  Expériences. 

X  Le  Sphex  languedocien. 

XXII  Echange  des  nids. 

XI  Science  de  l'instinct. 

Notes. 

XII  Ignorance  de  l'instinct. 

2* 

Série 

I  L'Harmas. 

II  L'Ammophile  hérissée, 
m  Un   sens  inconnu.  Le  Ver 

grh. 
IV  La  théorie  de  l'Instinct. 
V  Les  Eumènes. 
VI  Les  Odynères. 
VII  Nouvelles  recherches  sur 

les  Chalicodomes. 
VIII  Histoire  de  mes  Chats. 
IX  Les  Fourmis  rousses. 


X  Fragments  sur  la  Psycho- 
logie de  l'Instinct. 
XI  La  Tarentule  à  ventre  noir. 
XII  Les  Pompiles. 

XIII  Les  Habitants  de  la  ronce. 

XIV  Les  Sitaris. 

XV  La   Larve     primaire     dei 
Sitaris. 

XVI  La    Larve     primaire     des 

Méloès. 

XVII  L'Hypermétamorphose. 


270                                   TABLE    DE 

;S    MATIÈ 

3'  1 

Série 

I  Les  Scolies. 

XII 

II  Une  consommation  péril- 

XIlî 

leuse. 

III  La  larve  de  Cétoine. 

XIV 

IV  Le  problème  des  Scolies. 

XV 

V  Les  parasites. 

VI  La  théorie  du  parasitisme. 

XVI 

VII  Les  tribulations  de  la  Ma- 

XVII 

çonne. 

XVIII 

VIII  Les  Anthrax. 

XIX 

IX  Les  Leucospis. 

X  Autre  sondeur. 

XX 

XI  Le  Dimorphisme  larvaire. 

4*  ! 

Série 

I  Le  Pélopée. 

X 

II  Les  Agénies.  ~  Les  vivres 

XI 

du  Pélopée. 

XII 

III  Aberrations  de  l'instinct. 

XlII 

IV  L'HirondelleetleMoineau. 

XIV 

V  Instinct  et  discernement. 

XV 

VI  Economie  de  la  force. 

XVI 

VII  Les  Mégachiles. 

XVII 

VIII  Les  Anthidies. 

XVIII 

IX  Les  Résiniers. 

5«  1 

Série 

l  Le  Scarabée  sacré.  —  La 

X 

pilule. 

II  Le  Scarabée  sacré.  —  La 

XI 

poire. 

III  Le  Scarabée  sacré.  —  Le 

XII 

modelage. 

XIII 

IV  Le  Scarabée  sacré.  —  La 

larve. 

XIV 

V  Le  Scarabée  sacré.  —  La 

nymphe,  la  libération. 

XV 

VI  Le  Scarabée  à  large  cou.  — 

Les  Gymnopleures. 

XVI 

VU  Le  Copris  espagnol.  — La 

XVII 

ponte. 

VIII  Le    Copris    espagnol.   — 

XVIII 

Mœurs  de  la  mère. 

XIX 

IX  Les  Onthophages.  —  Les 

XX 

Oniticelles. 

XXI 

XXII 

Les  Tachyies. 

Cérocomes,  Mylabres  e« 
Zonitis. 

Changement  de  régime. 

Une  piqûre  au  transfor- 
misme. 

La  ration  suivant  le  sexe. 

Les  Osmies. 

Répartition  des  sexes. 

Le  sexe  de  l'oeuf  à  la  dis- 
position de  la  mère. 

Permutation  de  la  ponte. 


L'Odynère  nidulateur 
Le  Philanthe  apivore. 
Méthode  des  Ammophilcs. 
Méthode  des  Scolies. 
Méthode  des  Calicurgues. 
Objections  et  réponses. 
Le  venin  des  Apiaires. 
Le  Capricorne. 
Le  problème  du  Sirex. 


Les  Géotrupes.  —  L'hy- 
gicne  générale. 

Les  Géotrupes.  —  La  nidi- 
fication. 

Les  Géotrupes,  —  La  larve. 

La  table  de  la  Cigale  et  la 
Fourmi. 

La  Cigale. —  La  sortie  du 
terrier. 

La  Cigale.  —  Latransfor- 
mation. 

La  Cigale.  —  Le  chant. 

La  Cigale.  —  La  ponte.  — 
L'éclosion. 

La  Mante.  — Lâchasse. 

La  Mante.  —  Les  amours, 

La  Mante.  —  Le  nid 

La  Mante.  —  L'^cloaioD 

L'Empuse. 


TABLB    DBS    MATIÈRES 
6*  Siérie 


27: 


I  Le  Sisyphe.   —  L'instinct 

de  la  paternité. 
II  LeCoprislunairc. —  L'Oni- 

tis  Bison. 

III  L'Atavisme. 

IV  Mon  école. 

V  Les  Bousiers  des  pampas. 

VI  La  Coloration. 

VII  Les  Nécrophores,  —  L'en- 
terrement. 
VIII  Les  Nécrophores.  —  Expé- 
riences. 
IX  Le  Dectique  à  front  blanc. 

Les  mœurs. 
X  Le  Dectique  à  front  blanc. 

—  La  ponte. — L'éclosion. 
XI  Le  Dectique  à  front   blanc. 

—  L'appareil  sonore. 

XII  La  Sauterelle  verte. 

XIII  Le  Grillon.  —  Le   terrier. 

—  L'œut. 


XIV  Le  Grillon.  —Léchant.— 

La  pariade, 
XV  Les  Acridiens.  —  LeurrOlc. 

—  L'appareil  sonore. 
XVI  Les  Acridiens. — La  ponte. 

XVII  Les  Acridiens.  —   La  der- 
nière mue. 
XVIII  LaProccssionnaircdu  pin 
— La  ponte. —  L'éclosion. 
XIX  La  Processionnaire  du  pin. 

—  Le  nid. —  La  société. 
XX  La  Processionnaire  du  pin. 

—  La  procession. 

XXI  LaProcessionnaire  du  pin. 

—  La  météorologie. 

XXII  La  Processionnairedupin. 

—  Le  papillon. 

XXÎII  La  Processionnairedupin. 

L'urtication. 
XXIV  La  chenille  de  l'arbousier. 
XXV  Un  virus  des  insectes. 


Ç*  Série 


I  Le  Scarite  géant. 

II  La  simulation  de  la  mort. 

III  L'hypnose.  — Le  suicide. 

IV  Les  vieux  charançons. 
V  Le  Larin  maculé. 

VI  Le  Larin  ours. 
VII  L'instinct  botanique. 
VIII  Le  Balanin  éléphant. 
IX  Le  Balanin  des  noisettes. 
X  Le  Rhynchitedu  peuplier. 
XI  LeRhynchite  de  la  vigne. 
XII  Autres  rouleurs  de  feuilles. 
XIII  Le  Rhynchite  du   prunel- 
lier. 


XIV  Les  Criocères. 
XV  Les  Criocères  (suite). 
XVI  La  Cicadelle  écumeu£-;. 
XVll  Les  Clythres. 
XVIII  Les  Clythres.  —L'œuf. 
XIX  La  mare. 
XX  La  Phrygane. 

XXI  Les  Psychés.  —  La  ponte. 

XXII  Les  Psychés.  —  Le  four- 

reau. 

XXIII  Le  Grand-Paon. 

XXIV  La  Minime  à  bande. 
XXV  L'Odorat. 


8*  Série 


I  Les  Cétoines. 
II  La  Bruche  des  pois.  — La 

ponte. 
m  La  Bruche  des  pois.  —  La 

larve. 


IV  La  Bruche  des  haricot». 
V  Les  Pentatomes. 
VI  Le  Reduve  à  masque. 
VII  Les  H.ilictes.  —  Un  para- 
site. 


I;2 


TABLE    DES    A^ATIÊRES 


VÎII  Les    Halictes.  —  La  con- 
cierge. 
IX  Les  Halictes. —  La  parthé- 
nogenèse. 
X  Les  Pucerons  du  térébin- 
the.  —  Les  galles. 

XI  Les   Pucerons  du  térébin- 

the.  —  La  migration. 

XII  Les  Pucerons  du  térébin- 

the.    —  La    pariade.   — 
L'œuf. 
XIII  Lesjmangeurs  de  Pucerons. 


XIV  Les  Lucilies. 
XV  Les  Sarcophages. 
XVI  Les   Saprins.  —  Les  Der- 

mestes. 
XVII  Le  Trox  perlé. 
XVIII  La  géométrie  de  Pinsccte. 
XIX  La  Guêpe. 
XX  La  Guêpe  (suite). 

XXI  La  Volucelle. 

XXII  L'Epeire  fasciée. 

XXIII  La  Lycose   de  Narbonne. 


9*  Série 


I  La   Lycose  de  Narbonne. 

—  Le  terrier 

II  La  Lycose  de  Narbonne. — 

La  famille. 

III  La  Lycose  deNarbonne. — 

L'instinct  de  l'escalade. 

IV  L'exode  des  Araignées. 
V  L'Araignée  Crabe. 

VI  Les   Epeires.  —  Construc- 

tion de  la  toile. 

VII  Les  Epeires.  —  Ma  voisine. 

VIII  Les  Epeires.  —  Le  piège 

à  gluaux. 

IX  Les  Epeires.  —  Le  fil  télé- 

graphique. 

X  Les  Epeires. —  Géométrie 

de  la  toile. 
XI  Les  Epeires.  —  La  pariade. 

—  La  chasse. 

XII  Les  Epeires.  —   La   pro- 
priété. 
XIII  Souvenirs  mathématiques. 


—  LebinOme  deNcwton. 

XIV  Souvenirsmathématiquei. 

Ma  pente  labie. 

XV  L'Araignée  labyrinthe. 
XVI  L'Araignée  Clotho. 

XVII  Le  Scorpion  languedocien. 

—  La  demeure. 
XVIII  Le  Scorpion  languedocien. 

—  L'alimentation. 

XIX  Le  Scorpion  languedocien. 

Le  venin. 

XX  Le  Scorpion  languedocien. 

Immunité  des  larves. 

XXI  Le  Scorpion  languedocien. 

Les  préludes. 
XXII  Le  Scorpion  languedocien 
La  pariade. 

XXIII  Le  Scorpion  languedocien 

La  famille. 

XXIV  La  Dorthésie. 

XXV  Le  Kermès  de  l'yeuse. 


lO*  Série 


I  Le  Minotaurc  Typhée.  — 
Le  terrier. 

H  Le  Minotaurc  Typhée.  — 
Premier  appareil  d'ob- 
servation. 

m  Le   Minotaure  Typhée.— 


Second  appareil  d'obser- 
vation. 

IV  Le  Minotaure  Typhée.  — 
La  morale. 

V  Le  Cione. 

VI  LErgate.  -    Le  Cossu* 


TABLE    DES    MATIÈRES 


VII  L'Onthophage  taureau.— 

La  cellule. 
VIII  L'Onthophage  taureau.— 
La  larve,  la  nymphe. 
IX  Le  Hanneton  des  pins, 
X  Le  Charançon  de  l'iris  des 

marais. 
XI  Les  insectes  végétariens, 
XII  Les  nains. 

XIII  Les  Anomalies, 

XIV  Le  Carabe  doré.  —  L'ali- 

mentation. 


XV  Le  Carabe  doré.  — Mœurs 

nuptiales. 
XVI  La   Mouche    bleue   de  la 

viande.  —  La  ponte. 
XVII  La    Mouche    bleue  de   la 

viande.  —  Le  ver. 
XVIII  Un  parasite  de  l'asticot. 
XIX  Souvenirs  d'enfance. 
XX  Insectes   et    champignon? 

XXI  Mémorable  leçon. 

XXII  La  chimie  industrielle. 


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(9-20) 


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